Chapitre 19

Très loin du calme et du silence du phare, la panique la plus totale régnait dans les rues de Topaï. Ésis, confronté au vacarme de la bataille, fut forcé de s’immobiliser. Par un réflexe idiot, il avait accentué son ouïe et sa vue et se sentait écrasé par un déluge de sons et d’images. Chaque bruit était un coup de tonnerre qui lui martelait la tête, chaque mouvement lui donnait le tournis, la lumière lui semblait trop vive. Étourdi, il vacilla et vit soudain une main se tendre vers lui. Sicksa, sous son apparence d’humain, lui fit signe de venir d’un air pressant. Soulagé, Ésis saisit sa main. Comme par magie, le vacarme et la lumière diminuèrent et le garçon put distinguer clairement ce qui l’entourait.

– Allons, dépêchez-vous ! sifflait Sérem.

Sans cérémonie, il prit Ésis et Énantion par le poignet et les entraîna à sa suite.

– Par où se trouve la sortie ? demanda l’intendant. Enfin, dépêche-toi ou je te laisse ici !

Ésis se secoua et indiqua la direction.

– Bien, hâtons-nous, fit Sérem.

Cependant, pour ne pas attirer l’attention, il les força à adopter une démarche mesurée. Autour d’eux, certains couraient, mais Ésis constata que c’étaient ceux-là que les Revendeurs remarquaient le plus vite. On se battait par endroits, que Sérem tentait de leur faire éviter le plus possible. Il y avait quelques soldats portant l’uniforme de la garde de quartier, mais la plupart des gens étaient des nobles, qui affrontaient avec difficulté des hommes robustes vêtus de vêtements de toile grossière. Ésis préféra vite ne plus les regarder, écœuré, et baissa les yeux sur ses pieds. Sous son capuchon, le visage d’Énantion devint d’une pâleur maladive.

Soudain, sans un avertissement, Sicksa se changea en oiseau et s’envola à tire d’aile.

– Eh, où vas-tu ? lui cria Ésis.

Sérem le poussa en avant avec rudesse.

– Attendez, l’implora le garçon, Sicksa est…

– Il a sans doute eu peur. Avance et ne t’en occupe pas !

Énantion choisit ce moment pour trébucher sur un débris et tomba lourdement à terre.

Devant une paire de bottes, plus précisément.

Lesquelles appartenaient à un Revendeur à la mine effrayante, qui évoquait un faciès d’ours.

– Excusez-moi, messire, bafouilla le prince.

L’homme mit un certain temps à réagir. Peut-être jugeait-il avoir capturé assez de futurs esclaves pour ne pas être intéressé par trois individus en manteaux de paysans. Peut-être comptait-il les ignorer et les laisser partir : après tout les serviteurs de basse extraction se vendaient mal.

Mais, après un instant d’hésitation, alors que Sérem poussait déjà le prince loin du Revendeur, celui-ci sursauta, tendit la main et abaissa d’un coup sec le capuchon d’Énantion. Le jeune homme resta bouche bée, sans songer à se cacher. Le pillard le dévisagea une seconde, puis se mit à beugler :

– Chef ! Venez voir, chef !

– Courez ! cria Sérem.

D’une brusque poussée, il propulsa Ésis et le prince à travers la foule. Les deux garçons se mirent à courir à toutes jambes, le cœur battant à tout rompre. En jetant un bref regard par-dessus son épaule, Ésis vit qu’une troupe de pillards les avait pris en chasse. Sérem courait lui aussi, en haletant. L’intendant était trop vieux pour ce genre d’exercice et donnait déjà des signes flagrants d’épuisement.

– Par là ! dit Ésis, reconnaissant le chemin qui menait à la brèche.

En même temps, il songeait : nous n’y arriverons pas. Nous sommes trop loin. Ils nous auront avant.

Soudain Sérem poussa un cri étranglé et s’effondra. Ésis crut d’abord qu’il avait trébuché, puis remarqua la lance qui venait de l’atteindre au dos. Le prince, voyant son intendant immobile sur le sol, s’arrêta et le fixa avec de grands yeux hébétés.

Leurs poursuivants étaient tout près désormais et riaient en se rapprochant, sûrs de leur victoire. Ésis parvint à s’arracher à la fascination qu’exerçait sur lui la vue du corps étendu de Sérem.

– Reste pas là ! intima-t-il à son compagnon.

Et, comme celui-ci ne réagissait pas, il le saisit par le bras et l’entraîna dans une ruelle au hasard. Son but était de trouver une cachette, un abri, n’importe quoi. Mais, au bout de quelques mètres, il comprit qu’il avait fait une terrible erreur.

La ruelle se terminait sur une impasse.

*

Énantion s’arrêta et contempla le mur avec un sentiment croissant de désespoir. Il était haut de dix mètres et parfaitement lisse. Jamais il ne pourrait l’escalader.

– Une issue… balbutia Ésis, en fouillant la rue des yeux.

Mais il n’y en avait pas. Les autres murs étaient aussi beaucoup trop hauts. Les deux garçons firent volte face, pensant pouvoir revenir sur leurs pas, mais les Revendeurs leur bloquèrent aussitôt le passage.

L’image du corps ensanglanté de Sérem fusa dans l’esprit d’Énantion. Avec horreur, il vit que les hommes levaient des couteaux longs comme leurs bras et s’avançaient vers eux. Sa tête heurta soudain quelque chose de dur et il s’aperçut qu’il avait reculé jusqu’au mur sans s’en rendre compte. Surpris, il sursauta et tomba à la renverse en se prenant les pieds dans un tonneau, posé contre le mur.

Les hommes rirent. Énantion eut l’impression que son sang se glaçait dans ses veines. Son cœur battait à lui en déchirer la poitrine. Il allait mourir, mourir…

Sans qu’il le veuille, sa main se referma sur un objet tombé au sol. C’était un bâton-feu, l’un de ces outils chers aux Brûleurs. Le tonneau en contenait et ils s’étaient répandus par terre. Un souvenir traversa l’esprit affolé du prince, celui d’un de ces farouches guerriers se battant contre les lianes de la Dévoreuse. Et si…

Tremblant, sans avoir conscience de ce qu’il faisait, il se releva en brandissant l’arme vers les Revendeurs. Ésis, plaqué contre le mur, le regardait en retenant sa respiration.

– Lâche ça, gamin, dit l’un des hommes. Tu vas te blesser.

Les mains d’Énantion tremblaient tant qu’il ne parvenait pas à enclencher le lance-flammes. Il parvint enfin à appuyer sur le bouton…

Rien ne se passa. Le jeune prince ne savait pas comment fonctionnait un bâton-feu. Le bouton s’enfonçait mais il fallait probablement faire autre chose.

– N… n’approchez pas ! cria-t-il quand-même.

L’homme qui avait parlé sourit.

– Je vois mal ce qui pourrait m’en empêcher, ricana-t-il.

C’est alors qu’une ombre passa devant le soleil. Une silhouette atterrit dans la ruelle et, d’un même mouvement, frappa le Revendeur au torse. La respiration coupée, il recula sous l’impact et bouscula ses camarades, qui émirent une bordée de jurons.

Le nouveau venu tourna la tête vers Ésis et Énantion, révélant un visage féminin et moqueur.

 – Je ne vous ai pas trop manqué ? demanda Aïtia d’un ton railleur.

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