La boite aux étoiles

boite étoile1Dès qu’elle voit la boite, elle la veut pour elle.

Autour d’elle, la galerie du supermarché grouille de monde. Il est tard et les néons dessinent des ombres dures sur les visages. Elle a décidé de venir zoner ici plutôt que de traîner au Dark Lemon avec les autres filles de la bande. Elle n’avait envie de voir personne, quitte à s’ennuyer ferme. Et elle a réussi : elle tient un ennui digne d’une gueule de bois carabinée.

Jusqu’à ce qu’elle remarque la boite, posée sur l’étagère d’une solderie. Elle s’approche pour l’examiner et une vitrine lui renvoie son reflet : une môme de seize ans, crâne rasé et houppette verte au-dessus d’un visage morne, percé de suffisamment d’anneaux et de clous pour ouvrir une quincaillerie. L’espace d’un instant, sa propre image l’écœure et elle se retient de frapper le verre. Au lieu de ça, sa main s’abaisse sur la boite, la fourre sous son T-shirt et déguerpit.

À peine sortie, les néons flashy du supermarché l’assaillent comme une nuée de mouches. Elle a l’illusion de la sentir grouiller sur elle dans un frémissement d’ailes et de pattes griffues. Elle s’arrête au bord de la lumière et regarde la nuit pluvieuse qui s’étend devant elle. Ses pensées tournent en boucle dans sa tête, lourdes et acides. Elle n’a pas envie de rentrer pour se faire disputer. Mais, d’un autre côté, elle n’a pas envie de fuguer de nouveau, de prendre le premier bus pour nul part et de revenir à pied une semaine plus tard, après avoir claqué ses derniers centimes. Il y a bien les filles du Dark Lemon, mais rien que d’y penser elle se sent prise d’une vague de nausée.

Au fond, songe-t-elle, ce serait beaucoup plus simple de ne pas exister. De se laisser avaler par l’obscurité goudronneuse qui tombe en flaques sur le sol. La lumière des phares et des enseignes lui donne mal à la tête et, à chaque flash, elle se retient de fondre en larmes. Là-bas, dans la nuit, elle pourrait peut-être enfin se reposer. Qui s’en soucierait, de toute façon ?

Elle y réfléchit en jouant avec le fermoir de la boite. Il résiste. Pas moyen d’en venir à bout. Ses mains ne cessent d’y revenir malgré elle. Pour la première fois, elle examine son larcin de plus près. Elle est pourtant bien ordinaire, cette boite. Son couvercle est en bois peint, d’un bleu sobre, et bouge légèrement sur ses charnières quand elle le touche. La serrure ressemble à une sorte de casse-tête en plastique râpeux. Quand on la secoue, on entend une sorte de cliquetis soyeux, comme si quelque chose de très petit se déplaçait à l’intérieur.

Pendant un moment, elle essaie de l’ouvrir. Mais le fermoir résiste toujours et elle s’énerve. Elle n’a jamais été très habile de ses mains. Ses amis et sa famille n’ont jamais laissé passer l’occasion de le lui rappeler. Elle les entend presque : T’y arriveras pas, oublie ça. C’est pas ton truc, alors pourquoi tu t’acharnes ? De toute façon, tu es juste nulle. Elle ferme très fort les yeux et a envie de crier Taisez-vous !

Elle se lève, au bord des larmes. Veut lancer la boite très loin. Se ravise. Repart vers le centre-ville. Là-bas, se dit-elle, elle trouvera peut-être le moyen d’échapper à tout ça. De tout couper. D’oublier pour de bon. Enfin tranquille.

Une heure plus tard, elle se retrouve sans trop savoir comment au sommet de la Vieille Tour. Là, elle se dit que le monde doit vraiment être perdu : accrocher des diodes fluorescentes à un vestige gothique, c’est au-delà du mauvais goût. Mais personne ne s’en préoccupe. Personne ne voit à quel point tout est laid, morne et déprimant.

De là où elle est, elle peut voir la ville s’étendre à ses pieds. C’est bientôt noël et les rues sont décorées d’une multitude d’ampoules bleues, vertes, rouges et roses. Combiné à la lumière jaune des phares et à l’orange sale de l’éclairage public, le tout forme une bouillie spectrale digne d’une vomissure radioactive.

Tant de lumière fait empirer sa migraine. Elle ferme de nouveau les yeux, très fort, et ne sent plus que la boite dans sa main et le froid de la pierre contre ses jambes. Elle est appuyée tout contre la rambarde et elle peut presque sentir la présence du vide, à un souffle d’elle. Au fond, ce serait très simple. Elle ferait un pas et puis hop, terminé. Deux secondes de chute libre et elle en aurait fini avec la tristesse, avec l’ennui, avec les reproches. Un pas. Juste un pas.

Elle rouvre les yeux. Tente encore une fois d’ouvrir la boite, sans succès. Soudain, elle y voit le signe que rien ne fonctionnera jamais. C’était un signe, depuis le début. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle veuille, elle n’arrivera jamais à rien. Dans un état second, elle se hisse sur la rambarde et regarde la ville en se demandant quel effet ça fait de tomber au milieu de ces vagues lumineuses.

Mais, alors qu’elle va sauter, elle penche sans le vouloir la boite sur le côté. À cet instant, le fermoir cliquette, puis se défait avec un murmure soyeux.

Elle s’immobilise. Doucement, comme dans un rêve, elle soulève le couvercle et regarde à l’intérieur.

Tout s’éteint.

En une seconde, les décorations, les phares, les diodes fluo, les feux de signalisation, les lampadaires, les écrans, les vitrines… tout s’éteint au même moment. L’obscurité déferle sur la ville. Les rues sont soudain noires et stupéfaites, tandis que les gens sortent de leurs véhicules et s’interpellent avec étonnement.

Elle reste figée de stupeur, la boite ouverte à la main. Puis un rayonnement diffus attire son regard et elle lève les yeux vers le ciel. Là-haut, les étoiles jusque-là masquées par les lumières de la ville commencent à apparaître. Chacune d’elles brille comme un minuscule clou blanc fiché dans la douceur veloutée du ciel d’hiver. Un ciel gigantesque, bien plus vaste qu’elle ne l’a jamais compris.

Avec précaution, elle descend de la rambarde et s’assoit contre le mur. Les yeux perdus dans les étoiles, elle songe qu’elle n’a plus du tout envie de mourir. Si le monde a pu lui offrir une fois un tel instant de beauté, c’est qu’il n’est pas encore totalement dépourvu de magie. Et, si elle attend un petit peu plus, si elle accepte de continuer malgré le reste, il est possible qu’il lui en réserve encore quelques surprises comme celle-ci.

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