Chaos Tome 1 – Chapitre 01

couverture-chaosCe jour-là, où tout avait commencé, Ésis achevait de déchiqueter un vieux masque à gaz en réfléchissant à ce qu’il allait faire.

Irait-il dans la Dévoreuse, ou pas ?

D’ordinaire, il ne se serait même pas posé la question. Mais aujourd’hui, c’était différent. S’il était pris et que les Gardiens découvraient ce qu’il transportait, il ne donnait pas cher de sa peau. Mais ses amis seraient tellement contents de le voir…

J’y vais, je n’y vais pas, j’y vais… scanda-t-il en pensée, tout en jetant des morceaux de caoutchouc.

Mais, bientôt, il ne resta plus rien du masque et Ésis fut bien obligé de se lever. Il ouvrit les volets métalliques de sa chambre et constata que, pour une fois, le ciel était d’un bleu magnifique, sans aucun brouillard, fumée ou spores nocives. Ravi, il respira à plein poumons l’air frais de cette matinée d’octobre, puis descendit retrouver sa mère et sa sœur.

Elles déjeunaient tranquillement à la table familiale. Sa mère buvait un café très dilué tout en rangeant des babioles de couture qui traînaient près d’elle. Naria, sa grande sœur, mangeait un morceau de pain bis du bout des dents. Très grande et très délicate pour ses seize ans, elle avait depuis peu affirmé son intention de perdre du poids. Ésis l’aimait beaucoup, mais trouvait qu’elle en faisait trop. Naria était une coquette, voilà.

Lui, il n’accordait pas beaucoup d’importance à ses choses-là, même s’il aurait bien voulu être un peu plus grand. Il était plutôt chétif, le plus petit de sa classe en fait. On lui avait déjà dit que ses yeux bleus lumineux avaient l’air trop grands pour son visage, mais il n’en avait pas l’impression. En revanche, il aurait bien aimé être un peu plus musclé. Et avec ses cheveux très noirs, les filles l’appelaient « tête de suie » ! Il les aurait voulus plus clairs.

– Bonjour, Aïrésis, lui dit sa mère. Monsieur Joro voudrait que tu l’aides à rentrer du bois aujourd’hui, tu n’as pas oublié ?

Aïrésis. C’était son nom complet, mais il préférait l’abréger. C’était plus simple. En l’occurrence, il avait d’autres projets que de porter de grosses bûches toute la journée, mais il hocha tout de même la tête.

– Je vais voir Sintie, déclara Naria en se levant.

Mais aussitôt, sa mère l’arrêta :

– Non jeune fille, tu as aussi de travail à faire à la maison. J’ai besoin de toi pour réparer la porte de la cave, l’un de ses gonds est cassé.

– Mais… commença Naria d’une voix indignée.

– Tu pourras aller voir ton amie ce soir, ce n’est pas grave. Mais pour l’instant, tu m’aides et tu ne discutes pas.

Alors Naria entra dans l’une de ses fréquentes colères et s’écria :

– M’en fiche, ça n’arriverait même pas si papa était encore là !

Sur ces mots, elle retourna en courant dans sa chambre et claqua la porte.

Peiné, Ésis vit sa mère baisser les yeux et essuyer une larme. Son mari était parti un jour dans la Dévoreuse et n’était jamais revenu. Elle l’avait longtemps attendu, car on ignorait s’il était mort, mais le temps passant on avait perdu espoir. Ésis ne se souvenait pas bien de son père, mais il gardait en mémoire son sourire chaleureux et sa voix un peu rauque, qui le rassurait quand il était tout petit.

La Dévoreuse… Rien que ces mots terrifiaient les gens du village fortifié de Kaez, où Ésis était né. D’autres l’appelaient la Grange Forêt. Une masse d’arbres, de lianes, de moisissures, remplie des pires périls que l’homme puisse imaginer. Des lacs d’acide phosphorescent qui ne laissaient de vous que les os si vous aviez les malheur d’y tomber. Des plantes voraces qui se saisissaient de leurs proies et les étouffaient en quelques secondes. De sombres marais qui, si l’on n’y périssait pas noyé, vous asphyxiaient de leurs miasmes.

Cent ans plus tôt, une terrible catastrophe était arrivée. On n’en conservait que des souvenirs vagues. Mais ce qu’on savait, c’est que la nature était devenue comme folle et avait tout envahi. Ce fut le temps des Ravages. La Grande Forêt avait dévoré les villes des hommes, ne laissant çà et là que quelques ruines branlantes. Il avait fallu reconstruire, repartir de zéro, récupérer les épaves, remplacer les objets brisés avec les moyens du bord.

Désormais, il ne restait plus que quelques villages fortifiés où les survivants tentaient de résister à l’invasion. Kaez en faisait partie et menait toujours un combat sans merci contre la Forêt qui s’échinait à l’avaler. Et depuis, dès la nuit tombée… chaque nuit, il y avait…

Mais non, mieux valait ne pas y songer.

– Ça ira ? demanda Ésis à sa mère.

– Oui, bien sûr mon chéri. Tiens, je t’ai préparé des tartines comme tu aimes.

En fait, il n’y avait pas qu’Ésis qui aimait ces tartines, mais il se garda bien de le signaler.

– Je les mangerai en chemin, dit-il. Joro a sûrement hâte que je l’aide.

Et ceci n’était pas, non plus, la raison pour laquelle il se dépêchait. Sa mère dut s’en apercevoir, car elle le retint doucement par le bras et le regarda dans les yeux.

– Aïrésis, tu ne vas pas faire de bêtises, d’accord ? Tu vas aider monsieur Joro, et ensuite tu reviendras ici sans traîner, n’est-ce pas ? Tu ne retourneras pas encore rôder près de la Dévoreuse ou…

Ésis était un très mauvais menteur, surtout avec sa mère et sa sœur. Mais il parvint cependant à ne pas baisser les yeux et à répondre :

– Je te promets que je ferai attention.

– C’est très dangereux là-bas, tu sais. Et puis à l’école on t’a sûrement dit qu’à l’intérieur il y a des…

– Je sais, maman, l’interrompit Ésis avant qu’elle ne prononce le mot « monstres ».

Enfin, elle le libéra et lui tendit le sac en joncs tressés qui contenait ses tartines, puis lui ébouriffa les cheveux avec affection.

– Reviens-moi vite, mon petit homme.

Ésis l’embrassa et se sauva. Il avait hâte de voir ses amis, même s’il avait des scrupules à laisser sa mère alors qu’elle était triste. D’autant plus qu’il lui désobéirait doublement avant que le soleil soit couché…

Très loin de la vie simple et chaleureuse de Kaez, Eidolon espionnait les scientifiques rassemblés par son père. Celui-ci venait d’ailleurs d’arriver, ce qui annonçait que les choses allaient prendre une tournure très intéressante.

Eidolon habitait depuis sa plus tendre enfance dans la forteresse de d’Akel Soll, le Conquérant déchu, redoutable tyran vivant désormais clandestinement à la lisière des terres civilisées, arriviste notoire qui nouait alliance sur alliance dans l’espoir de voler le pouvoir à l’actuel roi. Akel Soll, son cher père.

Un homme dur et cruel, en somme. Eidolon n’avait jamais reçu beaucoup d’affection de sa part, mais son statut de fils avait fait de lui un vrai prince parmi la société secrète. Pour tout dire, il en avait toujours profité au maximum, maltraitant sans pitié les serviteurs, saccageant impunément la forteresse, injuriant ceux qui avaient le malheur de lui adresser la parole.

Les gens le voyaient comme un sale gamin gâté, dépourvu de la moindre dignité et plus retors qu’un serpent.

Et Eidolon leur donnait raison et s’en sentait même très fier. De toute façon, personne ne trouvait grâce à ses yeux. Du haut de ses dix-sept ans, il méprisait ses amis tous intéressés, la forteresse toujours froide et noire, les domestiques qui volaient et se mettaient mutuellement des bâtons dans les roues.

Mais s’il détestait bien quelqu’un, c’était son père qui le tenait à l’écart des affaires, comme s’il n’était encore qu’un enfant stupide. Alors il avait pris l’habitude de l’espionner.

Ce qui se passait ce jour-là lui semblait particulièrement intéressant. Le mois dernier, son père était entré en possession d’un mystérieux objet, qu’Eidolon lui-même n’avait jamais vu. Mais, la veille, il était enfin parvenu à découvrir le laboratoire où les scientifiques l’examinaient. L’endroit était encombré de tout un fourbi de machines tarabiscotées, ultimes reliques de l’ancienne technologie de pointe. Des générateurs produisaient un ronflement sourd et des compteurs affichaient des chiffres tremblotants.

Eidolon n’y connaissait rien, car le reste de la forteresse se rapprochait plus du Moyen Âge que de l’époque d’avant les Ravages. Par ailleurs, son père n’avait pris aucune mesure concernant son éducation. Pourtant, tout ignorant qu’il était, il pouvait voir que l’objet était en centre de la pièce, posé à l’intérieur d’une machine aux vitres épaisses. On aurait dit une sorte de long bras terminé par cinq griffes recourbées.

D’où il était – dans une étroite bouche de ventilation, au plafond – il voyait parfaitement son père parler avec les scientifiques. Pour une fois, ce fourbe de Jejen n’était pas avec lui. Eidolon détestait le conseiller de son père et était fort content qu’il soit absent.

– Monsieur, disait l’un des savants, nous avons beaucoup appris sur cette… chose… mais nous manquons trop d’informations de départ. Nous avons fait tout ce que nous pouvions. Si vous nous expliquiez où vous avez trouvé cet objet… ou à qui il appartenait avant…

Akel Soll lui adressa un regard sévère qui le fit taire aussitôt. Le Conquérant avait pour réputation de frapper ses subordonnés s’ils lui déplaisaient. Du coup, les gens lui obéissaient sans discuter. Eidolon avait beau détester son père, il lui enviait cette capacité.

– Vous disposez de toutes les informations nécessaires, répliqua Akel Soll. J’ai ramené cet objet des contrées du nord, près de la Mer Sans Fond. Il appartenait à notre allié Zénei, le Collectionneur. Un bateau s’est échoué avec ça à son bord.

Connaissant son père, Eidolon se dit qu’il n’avait pas dû demander son avis à ce Zénei. Il rit à cette idée.

– L’expérience est prête à commencer ? fit Akel.

– Monsieur, répondit le savant, je ne vous cache pas que c’est dangereux. Pour le moment, nous n’en savons pas assez sur…

Le regard d’Akel devint acéré et un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres.

– Pas assez ? répéta-t-il. Eh bien, dites-moi ce que vous avez découvert, nous jugerons ensemble si ce n’est pas assez.

Son ton était doucereux. Le savant balbutia, puis parvint à murmurer :

– Cet… cet objet date de l’époque des Ravages. Il a été créé de façon artisanale mais avec une précision peu commune. Il… il est creux à l’intérieur et s’ouvre sur le côté… on pourrait sans doute y passer le bras si on osait prendre le risque.

– Bien. Continuez, je vous en prie.

– Quant à sa fonction… vous savez comme moi que l’univers est composé de divers éléments, mais que l’être humain ne peut pas tous les voir.

Akel hocha la tête.

– Vous savez aussi que l’homme a évolué physiquement depuis les Ravages et que certains peuvent amplifier leur vue… ou leur ouïe par exemple.

Tout le monde savait cela. Eidolon lui-même pouvait augmenter son odorat, ce qui faisait de lui un Renifleur, comme on disait communément. Les gens étaient ainsi, désormais : chacun avait un sens particulier qu’ils pouvaient amplifier, au détriment des autres perceptions. C’était venu avec les Ravages, on ne savait pas pourquoi. Depuis lors, il y avait toujours eu des Observateurs, des Renifleurs, des Goûteurs, des Oreilleux et des Tactiles.

– Nous pouvons désormais percevoir certains de ces éléments, poursuivit le scientifique, qui jusque là nous étaient inaccessibles. Or cet objet a le pouvoir de les amener au niveau de tous ! Il traverse les différentes dimensions pour saisir un élément et l’attire dans notre réalité, là où chacun peut le distinguer ou le toucher. C’est une découverte incroyable ! Mais Monsieur, vous comprenez bien, nous avons déduit cela de façon théorique. Jamais nous n’avons nous-mêmes utilisé les pouvoirs de cet objet ! L’expérience que vous nous demandez, sans que nous ayons eu le temps de…

– C’est le temps, qui vous préoccupe ? l’interrogea Akel avec un sourire faux.

Le savant se tut, mais l’un de ses collègues eut la mauvaise idée de hocher la tête.

– Eh bien, dit le père d’Eidolon, si ce n’est que cela, il paraît que les morts ont beaucoup de temps. Le problème serait résolu si je vous tuais immédiatement. Cette solution vous convient-elle ?

Un silence terrifié accueillit ses paroles. Le savant qui se plaignait fit signe que non, le visage d’une pâleur effarante.

– Alors mettez-moi cette machine en marche ! ordonna Akel.

Le scientifique obéit avec un mouvement de terreur, puis un air de résignation passa sur son visage quand il posa la main sur un levier.

Il l’abaissa.

La machine émit des crachotements. D’abord, ce fut tout, puis des étincelles fusèrent entre les parois de verre. Une fissure apparut sur l’une d’elles, avant de courir sur les quatre vitres en les couvrant d’un réseau de zébrures.

Quand des éclairs les traversèrent, le savant fut le premier touché. Ensuite, des décharges d’électricité envahirent le laboratoire, si lumineuses qu’Eidolon n’en distingua plus rien.

– Père ! cria-t-il avant que la chaleur le force à reculer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *