Chaos T1 – Chap 1 à 31

couverture-chaosÉsis essayait de se libérer de la poigne de son ennemi mais celui-ci l’entraînait irrémédiablement vers le vide. Le visage de l’homme, paré d’une froide détermination, ne laissait au contraire paraître aucun effort. Seule s’y peignait peu à peu une impatience qui grandissait à mesure qu’il tirait le jeune garçon à sa suite.

Au comble du désespoir Ésis planta ses dents dans la main de son tourmenteur. En retour, il reçut une gifle cuisante qui l’assomma à moitié.

– Que ça te serve de leçon ! lui dit l’homme. Je n’ai pas de temps à perdre.

Ésis aurait tout donné pour lui échapper, mais que pouvait faire un enfant de douze ans contre un adulte grand et fort ? Contraint d’avancer, il vit petit à petit le vide se rapprocher, obscur, mauvais.

La créature qui s’y tenait poussa un grondement en le sentant.

C’est fini, pensa Ésis.

Soudain, il aperçut son amie Aïtia qui entrait en trombe. Elle se jeta sur l’homme avant qu’il ait le temps de réagir et le plaqua au sol. De surprise, il lâcha le garçon, qui s’écarta bien vite mais ne sut où aller, car il se trouvait sur une étroite passerelle qui occupait la salle entière. Aïtia et l’ennemi luttèrent pendant quelques secondes. L’homme répétait à la jeune femme d’arrêter, d’obéir à ses ordres, mais elle refusait.

Finalement, il parvint à se libérer et se saisit aussitôt d’Ésis, qu’il souleva sans peine. Aïtia, qui tentait de se relever, se vit cruellement repoussée d’un coup de pied.

– C’est trop important, ne t’en mêle pas ! lui lança l’homme.

Puis il jeta Ésis dans l’abîme obscur. Dans sa chute, le garçon eut le temps d’apercevoir la créature juste en-dessous de lui, dont le visage de verre poli se tendait vers lui comme s’il s’était changé en caoutchouc.

*

Ce jour-là, où tout avait commencé, Ésis achevait de déchiqueter un vieux masque à gaz en réfléchissant à ce qu’il allait faire.

Irait-il dans la Dévoreuse, ou pas ?

D’ordinaire, il ne se serait même pas posé la question. Mais aujourd’hui, c’était différent. S’il était pris et que les Gardiens découvraient ce qu’il transportait, il ne donnait pas cher de sa peau. Mais ses amis seraient tellement contents de le voir…

J’y vais, je n’y vais pas, j’y vais… scanda-t-il en pensée, tout en jetant des morceaux de caoutchouc.

Mais, bientôt, il ne resta plus rien du masque et Ésis fut bien obligé de se lever. Il ouvrit les volets métalliques de sa chambre et constata que, pour une fois, le ciel était d’un bleu magnifique, sans aucun brouillard, fumée ou spores nocives. Ravi, il respira à plein poumons l’air frais de cette matinée d’octobre, puis descendit retrouver sa mère et sa sœur.

Elles déjeunaient tranquillement à la table familiale. Sa mère buvait un café très dilué tout en rangeant des babioles de couture qui traînaient près d’elle. Naria, sa grande sœur, mangeait un morceau de pain bis du bout des dents. Très grande et très délicate pour ses seize ans, elle avait depuis peu affirmé son intention de perdre du poids. Ésis l’aimait beaucoup, mais trouvait qu’elle en faisait trop. Naria était une coquette, voilà.

Lui, il n’accordait pas beaucoup d’importance à ses choses-là, même s’il aurait bien voulu être un peu plus grand. Il était plutôt chétif, le plus petit de sa classe en fait. On lui avait déjà dit que ses yeux bleus lumineux avaient l’air trop grands pour son visage, mais il n’en avait pas l’impression. En revanche, il aurait bien aimé être un peu plus musclé. Et avec ses cheveux très noirs, les filles l’appelaient « tête de suie » ! Il les aurait voulus plus clairs.

– Bonjour, Aïrésis, lui dit sa mère. Monsieur Joro voudrait que tu l’aides à rentrer du bois aujourd’hui, tu n’as pas oublié ?

Aïrésis. C’était son nom complet, mais il préférait l’abréger. C’était plus simple. En l’occurrence, il avait d’autres projets que de porter de grosses bûches toute la journée, mais il hocha tout de même la tête.

– Je vais voir Sintie, déclara Naria en se levant.

Mais aussitôt, sa mère l’arrêta :

– Non jeune fille, tu as aussi de travail à faire à la maison. J’ai besoin de toi pour réparer la porte de la cave, l’un de ses gonds est cassé.

– Mais… commença Naria d’une voix indignée.

– Tu pourras aller voir ton amie ce soir, ce n’est pas grave. Mais pour l’instant, tu m’aides et tu ne discutes pas.

Alors Naria entra dans l’une de ses fréquentes colères et s’écria :

– M’en fiche, ça n’arriverait même pas si papa était encore là !

Sur ces mots, elle retourna en courant dans sa chambre et claqua la porte.

Peiné, Ésis vit sa mère baisser les yeux et essuyer une larme. Son mari était parti un jour dans la Dévoreuse et n’était jamais revenu. Elle l’avait longtemps attendu, car on ignorait s’il était mort, mais le temps passant on avait perdu espoir. Ésis ne se souvenait pas bien de son père, mais il gardait en mémoire son sourire chaleureux et sa voix un peu rauque, qui le rassurait quand il était tout petit.

La Dévoreuse… Rien que ces mots terrifiaient les gens du village fortifié de Kaez, où Ésis était né. D’autres l’appelaient la Grange Forêt. Une masse d’arbres, de lianes, de moisissures, remplie des pires périls que l’homme puisse imaginer. Des lacs d’acide phosphorescent qui ne laissaient de vous que les os si vous aviez les malheur d’y tomber. Des plantes voraces qui se saisissaient de leurs proies et les étouffaient en quelques secondes. De sombres marais qui, si l’on n’y périssait pas noyé, vous asphyxiaient de leurs miasmes.

Cent ans plus tôt, une terrible catastrophe était arrivée. On n’en conservait que des souvenirs vagues. Mais ce qu’on savait, c’est que la nature était devenue comme folle et avait tout envahi. Ce fut le temps des Ravages. La Grande Forêt avait dévoré les villes des hommes, ne laissant çà et là que quelques ruines branlantes. Il avait fallu reconstruire, repartir de zéro, récupérer les épaves, remplacer les objets brisés avec les moyens du bord.

Désormais, il ne restait plus que quelques villages fortifiés où les survivants tentaient de résister à l’invasion. Kaez en faisait partie et menait toujours un combat sans merci contre la Forêt qui s’échinait à l’avaler. Et depuis, dès la nuit tombée… chaque nuit, il y avait…

Mais non, mieux valait ne pas y songer.

– Ça ira ? demanda Ésis à sa mère.

– Oui, bien sûr mon chéri. Tiens, je t’ai préparé des tartines comme tu aimes.

En fait, il n’y avait pas qu’Ésis qui aimait ces tartines, mais il se garda bien de le signaler.

– Je les mangerai en chemin, dit-il. Joro a sûrement hâte que je l’aide.

Et ceci n’était pas, non plus, la raison pour laquelle il se dépêchait. Sa mère dut s’en apercevoir, car elle le retint doucement par le bras et le regarda dans les yeux.

– Aïrésis, tu ne vas pas faire de bêtises, d’accord ? Tu vas aider monsieur Joro, et ensuite tu reviendras ici sans traîner, n’est-ce pas ? Tu ne retourneras pas encore rôder près de la Dévoreuse ou…

Ésis était un très mauvais menteur, surtout avec sa mère et sa sœur. Mais il parvint cependant à ne pas baisser les yeux et à répondre :

– Je te promets que je ferai attention.

– C’est très dangereux là-bas, tu sais. Et puis à l’école on t’a sûrement dit qu’à l’intérieur il y a des…

– Je sais, maman, l’interrompit Ésis avant qu’elle ne prononce le mot « monstres ».

Enfin, elle le libéra et lui tendit le sac en joncs tressés qui contenait ses tartines, puis lui ébouriffa les cheveux avec affection.

– Reviens-moi vite, mon petit homme.

Ésis l’embrassa et se sauva. Il avait hâte de voir ses amis, même s’il avait des scrupules à laisser sa mère alors qu’elle était triste. D’autant plus qu’il lui désobéirait doublement avant que le soleil soit couché…

Très loin de la vie simple et chaleureuse de Kaez, Eidolon espionnait les scientifiques rassemblés par son père. Celui-ci venait d’ailleurs d’arriver, ce qui annonçait que les choses allaient prendre une tournure très intéressante.

Eidolon habitait depuis sa plus tendre enfance dans la forteresse de d’Akel Soll, le Conquérant déchu, redoutable tyran vivant désormais clandestinement à la lisière des terres civilisées, arriviste notoire qui nouait alliance sur alliance dans l’espoir de voler le pouvoir à l’actuel roi. Akel Soll, son cher père.

Un homme dur et cruel, en somme. Eidolon n’avait jamais reçu beaucoup d’affection de sa part, mais son statut de fils avait fait de lui un vrai prince parmi la société secrète. Pour tout dire, il en avait toujours profité au maximum, maltraitant sans pitié les serviteurs, saccageant impunément la forteresse, injuriant ceux qui avaient le malheur de lui adresser la parole.

Les gens le voyaient comme un sale gamin gâté, dépourvu de la moindre dignité et plus retors qu’un serpent.

Et Eidolon leur donnait raison et s’en sentait même très fier. De toute façon, personne ne trouvait grâce à ses yeux. Du haut de ses dix-sept ans, il méprisait ses amis tous intéressés, la forteresse toujours froide et noire, les domestiques qui volaient et se mettaient mutuellement des bâtons dans les roues.

Mais s’il détestait bien quelqu’un, c’était son père qui le tenait à l’écart des affaires, comme s’il n’était encore qu’un enfant stupide. Alors il avait pris l’habitude de l’espionner.

Ce qui se passait ce jour-là lui semblait particulièrement intéressant. Le mois dernier, son père était entré en possession d’un mystérieux objet, qu’Eidolon lui-même n’avait jamais vu. Mais, la veille, il était enfin parvenu à découvrir le laboratoire où les scientifiques l’examinaient. L’endroit était encombré de tout un fourbi de machines tarabiscotées, ultimes reliques de l’ancienne technologie de pointe. Des générateurs produisaient un ronflement sourd et des compteurs affichaient des chiffres tremblotants.

Eidolon n’y connaissait rien, car le reste de la forteresse se rapprochait plus du Moyen Âge que de l’époque d’avant les Ravages. Par ailleurs, son père n’avait pris aucune mesure concernant son éducation. Pourtant, tout ignorant qu’il était, il pouvait voir que l’objet était en centre de la pièce, posé à l’intérieur d’une machine aux vitres épaisses. On aurait dit une sorte de long bras terminé par cinq griffes recourbées.

D’où il était – dans une étroite bouche de ventilation, au plafond – il voyait parfaitement son père parler avec les scientifiques. Pour une fois, ce fourbe de Jejen n’était pas avec lui. Eidolon détestait le conseiller de son père et était fort content qu’il soit absent.

– Monsieur, disait l’un des savants, nous avons beaucoup appris sur cette… chose… mais nous manquons trop d’informations de départ. Nous avons fait tout ce que nous pouvions. Si vous nous expliquiez où vous avez trouvé cet objet… ou à qui il appartenait avant…

Akel Soll lui adressa un regard sévère qui le fit taire aussitôt. Le Conquérant avait pour réputation de frapper ses subordonnés s’ils lui déplaisaient. Du coup, les gens lui obéissaient sans discuter. Eidolon avait beau détester son père, il lui enviait cette capacité.

– Vous disposez de toutes les informations nécessaires, répliqua Akel Soll. J’ai ramené cet objet des contrées du nord, près de la Mer Sans Fond. Il appartenait à notre allié Zénei, le Collectionneur. Un bateau s’est échoué avec ça à son bord.

Connaissant son père, Eidolon se dit qu’il n’avait pas dû demander son avis à ce Zénei. Il rit à cette idée.

– L’expérience est prête à commencer ? fit Akel.

– Monsieur, répondit le savant, je ne vous cache pas que c’est dangereux. Pour le moment, nous n’en savons pas assez sur…

Le regard d’Akel devint acéré et un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres.

– Pas assez ? répéta-t-il. Eh bien, dites-moi ce que vous avez découvert, nous jugerons ensemble si ce n’est pas assez.

Son ton était doucereux. Le savant balbutia, puis parvint à murmurer :

– Cet… cet objet date de l’époque des Ravages. Il a été créé de façon artisanale mais avec une précision peu commune. Il… il est creux à l’intérieur et s’ouvre sur le côté… on pourrait sans doute y passer le bras si on osait prendre le risque.

– Bien. Continuez, je vous en prie.

– Quant à sa fonction… vous savez comme moi que l’univers est composé de divers éléments, mais que l’être humain ne peut pas tous les voir.

Akel hocha la tête.

– Vous savez aussi que l’homme a évolué physiquement depuis les Ravages et que certains peuvent amplifier leur vue… ou leur ouïe par exemple.

Tout le monde savait cela. Eidolon lui-même pouvait augmenter son odorat, ce qui faisait de lui un Renifleur, comme on disait communément. Les gens étaient ainsi, désormais : chacun avait un sens particulier qu’ils pouvaient amplifier, au détriment des autres perceptions. C’était venu avec les Ravages, on ne savait pas pourquoi. Depuis lors, il y avait toujours eu des Observateurs, des Renifleurs, des Goûteurs, des Oreilleux et des Tactiles.

– Nous pouvons désormais percevoir certains de ces éléments, poursuivit le scientifique, qui jusque là nous étaient inaccessibles. Or cet objet a le pouvoir de les amener au niveau de tous ! Il traverse les différentes dimensions pour saisir un élément et l’attire dans notre réalité, là où chacun peut le distinguer ou le toucher. C’est une découverte incroyable ! Mais Monsieur, vous comprenez bien, nous avons déduit cela de façon théorique. Jamais nous n’avons nous-mêmes utilisé les pouvoirs de cet objet ! L’expérience que vous nous demandez, sans que nous ayons eu le temps de…

– C’est le temps, qui vous préoccupe ? l’interrogea Akel avec un sourire faux.

Le savant se tut, mais l’un de ses collègues eut la mauvaise idée de hocher la tête.

– Eh bien, dit le père d’Eidolon, si ce n’est que cela, il paraît que les morts ont beaucoup de temps. Le problème serait résolu si je vous tuais immédiatement. Cette solution vous convient-elle ?

Un silence terrifié accueillit ses paroles. Le savant qui se plaignait fit signe que non, le visage d’une pâleur effarante.

– Alors mettez-moi cette machine en marche ! ordonna Akel.

Le scientifique obéit avec un mouvement de terreur, puis un air de résignation passa sur son visage quand il posa la main sur un levier.

Il l’abaissa.

La machine émit des crachotements. D’abord, ce fut tout, puis des étincelles fusèrent entre les parois de verre. Une fissure apparut sur l’une d’elles, avant de courir sur les quatre vitres en les couvrant d’un réseau de zébrures.

Quand des éclairs les traversèrent, le savant fut le premier touché. Ensuite, des décharges d’électricité envahirent le laboratoire, si lumineuses qu’Eidolon n’en distingua plus rien.

– Père ! cria-t-il avant que la chaleur le force à reculer.

*

La bûche tomba et se fendit en deux en heurtant le sol. Ésis posa celles qu’il tenait près de l’âtre puis la poussa du pied avec les autres.

– Ça ira pour aujourd’hui, déclara Joro, un sourire faisant plisser ses yeux presque jaunes. Rentre chez ta mère et dis-lui bonjour de ma part.

Le vieux voisin lui donna une piécette polie par les ans et Ésis le remercia avant de partir. Finalement, il avait préféré consacrer un peu de son temps à ses corvées, pour mieux leur échapper ensuite. Sa mère avait envoyé sa sœur pour voir ce qu’il faisait, mais elle était partie chez une amie et ne reviendrait pas avant longtemps. Il pouvait donc s’amuser comme il voulait.

Il constata avec soulagement que son travail ne lui avait pris que deux heures. Tandis qu’il se dirigeait vers le mur ouest, il croisa plusieurs garçons de son âge, qui sourirent en le voyant. Ésis rougit. La plupart de ses camarades le trouvaient étrange, à cause de sa grande timidité. Il n’avait pas beaucoup d’amis à Kaez.

Tout en marchant, il exerçait ses sens. Sa vue d’abord, puis son ouïe. Le village se paraît de mille visages et distrayait le garçon de son infortune. Il était d’un tempérament insouciant et en avait parfaitement conscience. Trop insouciant, parfois, car il se laissait souvent aller à commettre des bêtises plus grosses que lui par simple curiosité.

Parvenu devant le mur ouest, une véritable muraille en béton armé, il souleva une lourde pierre et dévoila sa cachette. C’était là où, depuis sa plus tendre enfance, il rangeait ses trésors : un scarabée séché, une bague en roseau, une drôle de sphère en verre fêlée avec un dessin de fleur…

En les revoyant, le garçon ne put retenir un sourire, car sa nouvelle trouvaille les rendait misérables en comparaison. C’était un magnifique couteau de cérémonie, au fourreau doré et couvert d’arabesques en relief. Une pièce de maître.

En soi, c’était une preuve flagrante de sa culpabilité. Il l’avait volé dans la Maison des Ancêtres. Le vieux Joro lui avait raconté que cette arme appartenait jadis au valeureux Han, héros de l’époque des Ravages, et qu’il avait le pouvoir de repousser le mal. Impressionné par ce récit, le garçon avait agi sur un coup de tête et s’était emparé de l’objet à l’insu des Gardiens. Le pire, c’était qu’il ne regrettait pas vraiment. Il avait juste hâte de montrer le couteau à ses amis.

Il tira également de sa cachette une combinaison anti-feu étanche, qu’il enfila, et une paire de grandes bottes décolorées. Ces dernières firent un vol plané au-dessus du mur. Ensuite, Ésis lança à mi-voix :

– Je suis là !

Quelques secondes passèrent, puis une corde de lianes tressées se déploya de son côté. Ésis s’étira avec soin, puis la prit à deux mains et se hissa agilement au sommet. Arrivé en haut du mur, il s’accorda quelques secondes pour contempler la Dévoreuse.

La canopée s’étendait à perte de vue, telle une immense mer. Des ruines en émergeaient ça et là, longs pitons de béton gris et dentelé. Les derniers vestiges de l’ancienne civilisation. Autour d’eux, bon nombre d’arbres se paraient d’incroyables teintes rouges et ocres, mais la majorité était encore d’un vert profond. Même si l’hiver approchait, une sève brûlante restait dans les plantes et plongeait les sous-bois dans une moiteur d’étuve. La Grande Forêt ne s’assoupissait jamais, ne serait-ce qu’un seul instant. Une rafale de vent la secoua. Des oiseaux s’envolèrent vers le soleil en lançant des trilles enjouées et Ésis huma avec délice les parfums de fleurs et de fruits. Il gardait à l’esprit que c’était toujours le même agglomérat de marécages, de putréfaction et de poisons, mais il voyait aussi cela : un monde plein de vie et de liberté.

L’excitation fit battre son cœur plus vite et, comme le vent le poussait, il n’y tint plus. Il abandonna son hésitation et sauta. Comme toujours, les arbres le reçurent en douceur et amortirent sa chute. Il se rattrapa à une branche basse et, assis dessus, retira ses chaussures. Ensuite, prenant bien garde à ne pas toucher le sol de ses pieds nus, il ramassa ses bottes et les mit. Cependant, son sac s’ouvrit et une tartine en tomba.

Au village, c’était une évidence : ce qui touchait la boue empoisonnée de la forêt était perdu. Mais pas pour tout le monde, car une petite main bleue s’en saisit avec empressement.

Ésis sourit à son ami, parfaitement habitué à son étrangeté. La créature se tenait la tête à l’envers, suspendue à un arbre voisin. Ses yeux verts étaient au même niveau que ceux du garçon et pétillaient de malice. Son aspect général rappelait de très près celui d’un enfant humain, si ce n’était sa peau bleue et ses cheveux couleur de jeune feuille.

Il porta la tartine à sa bouche en riant.

– C’était à moi, ça ! le houspilla gentiment Ésis.

L’être lui tira la langue. En guise de vengeance, le garçon s’empara d’une mèche de cheveux verts et lui imprima trois saccades. Aussitôt, l’autre se sauva en piaillant exagérément, sans lâcher la tartine.

Ésis descendit de sa branche en souriant. En réalité, il n’était pas fâché, car les tartines étaient destinées à l’être et à ses semblables.

Le garçon supposait qu’ils étaient aussi arrivés avec les Ravages, comme la possibilité d’accroître ses sens. Il les avait rencontrés lors de sa première escapade en forêt. Tout le monde ne pouvait pas les voir, car apparemment il fallait être un Observateur pour cela. Mais comme c’était le talent le plus répandu, la plupart des gens connaissaient leur existence et les appelaient « les monstres des bois ». Pour Ésis, c’étaient seulement des créatures remuantes et taquines, qui jouaient à égarer les promeneurs imprudents. Ils avaient toujours été gentils avec lui. C’étaient ses seuls vrais amis.

Ésis devait bien reconnaître, cependant, qu’il savait peu de choses d’eux. Au village, certains disaient qu’ils étaient apparus du néant, d’autres qu’ils étaient revenus après une longue absence, d’autres encore qu’ils avaient toujours été là mais que les sens accrus de l’homme permettaient désormais de les distinguer. Quand le garçon leur avait directement demandé qui ils étaient, ils avaient évasivement répondu qu’ils étaient des léchonkis. Mais ils n’avaient rien ajouté, comme si le sens de ce terme était évident.

Avant de partir, Ésis enroula soigneusement la corde – c’était bien sûr le léchonki qui lui la avait envoyée – et s’élança vers les profondeurs de la Dévoreuse.

Il passa devant plusieurs ruines sans s’arrêter. Il y avait un peu de tout : des portions de route goudronnée, des lampadaires en métal oxydé, des éclats de verre, des blocs de béton informes… les derniers restes du temps d’avant les Ravages, entièrement recouverts de lichens, de vrilles et d’herbe. Pendant un temps, Ésis s’était amusé à explorer les constructions, mais l’intérieur partait en morceaux et ceux qui s’y aventuraient couraient le risque d’être écrasés par les éboulements. D’ailleurs, le passé l’intéressait peu.

Certains soirs, les Brûleurs racontaient des histoires d’ombres qu’on entrevoyait à travers les fenêtres. Des ombres qui n’étaient pas celles de monstres des bois, mais qui n’étaient pas non plus tout à fait hum aines. Ésis avait voulu les voir et avait échoué – il était déçu.

Courir dans la Grande Forêt l’avait toujours empli d’une énergie débordante. Il avait l’impression que les parfums et les bruits se coulaient dans son âme comme des rayons de soleil et la réchauffaient. La vigueur qu’il en tirait lui servait en grande partie à éviter les pièges mortels de ces lieux, mais contrairement aux moments qu’il passait à Kaez, il ne s’était jamais, jamais ennuyé dans la forêt. Chaque parcelle dissimulait un mystère. Les larges feuilles servaient de refuge à de nombreux insectes, une liane se mouvait soudain et révélait les anneaux fluides d’un serpent, l’ombre fourmillait d’une multitude de crissements, pépiements, grondements, sifflements… C’était un univers où la vie se développait en excès, et cette vie se communiquait à lui.

Une racine gluante de mousse fit glisser Ésis, qui manqua de tomber dans les lianes d’une Rampante, une fleur carnivore plus grande que lui. Il se rattrapa heureusement à temps. Quand il eut retrouvé son équilibre, il s’accorda un moment pour inspecter les sous-bois et déterminer un itinéraire sûr.

C’est ainsi qu’il aperçut le nouveau venu. Tout d’abord, il crut qu’il s’agissait du léchonki qui l’avait accueilli, mais la silhouette était sagement assise sur un rail de sécurité déchiqueté. Or, Ésis n’avait jamais vu un léchonki rester immobile ou calme en sa présence. D’autant qu’en cette saison, ils étaient particulièrement agités.

Intrigué, le garçon s’approcha sans que l’autre ne le remarque. Non, ce n’était pas un léchonki : sa peau n’était pas bleue et ses cheveux étaient de la couleur de l’écorce des arbres qui l’entouraient. On aurait dit un enfant humain, mais un détail démentait cette impression : deux bois de cerf poussaient sur sa tête. De grands bois, disproportionnés, dont les improbables ramifications atteignaient les premières branches.

Ésis cligna des yeux. Et soudain, les bois ne furent plus là. À la place, le petit être avait des oreilles de chien qui pendaient le long de ses joues.

Le garçon en resta bouche bée. Jamais il n’avait vu de pareille créature, or il errait dans la Dévoreuse depuis ses sept ans. Il s’apprêtait à l’aborder quand un son lui parvint et l’alerta.

Il s’immobilisa, aux aguets. Il y avait quelque chose… d’anormal. Ce bruit semblait familier et en même temps il lui était inconnu. Comme il possédait aussi un faible talent d’Oreilleux, il ferma ses autres sens et écouta. Concentré sur son ouïe, Ésis vit la Forêt devenir plus floue, moins odorante, moins solide. En contrepartie, le son acquit un volume presque assourdissant.

Cela venait vers lui.

Tempête de spores ! comprit soudain Ésis.

Sa bonne humeur le quitta aussitôt, remplacée par un sentiment d’urgence.

– Eh, toi ! appela-t-il l’être polymorphe. Ne reste pas là !

La créature posa sur lui un regard curieux et lui sourit largement, sans comprendre le sens de ses paroles. Comprenant qu’il ne se mettrait pas à l’abri, Ésis le prit par le bras et l’entraîna dans la premier fossé qu’il trouva.

– Reste bien au fond et ne respire pas les spores, lui ordonna-t-il.

Lui-même s’enfonça dans les feuilles pourries, avant de rabattre sa combinaison sur son visage de façon à former un masque. À côté de lui, l’être mit sa manche devant son nez et sa bouche.

Deux secondes plus tard, une rafale chargée de milliers de spores épaisses passa au-dessus d’eux. Ésis retint sa respiration et ferma les yeux, priant pour cela cesse avant qu’ils n’étouffent.

Eidolon ne comprenait pas ce qui se passait. Tout son univers avait volé en éclats.

Il fuyait à dos d’équi, l’une de ses étranges montures à six pattes qu’on gardait aux écuries de la forteresse. Il avait quitté cette dernière avec les sbires de Jejen à ses trousses. Depuis, il n’avait toujours pas réussi à les semer.

Il y avait autre chose dont il ne parvenait pas à se débarrasser : l’objet infernal de son père, qui lui serrait le bras comme un étau.

Eidolon n’avait pas voulu que cela se passe ainsi. Quand les arcs électriques avaient cessé de fuser, il était descendu de sa cachette. Mais son père ne vivait déjà plus, pas plus que les savants. Quand il s’était agenouillé au chevet d’Akel Soll, il avait posé par mégarde sa main sur l’objet, lequel s’était aussitôt refermé sur son bras. Dès lors, il n’y avait pas eu moyen de le retirer : on l’aurait dit soudé à la chair.

Et puis, alors que l’adolescent essayait encore de s’en défaire, quelqu’un avait déplacé un panneau secret et s’était avancé dans le laboratoire dévasté. Eidolon avait reconnu Jejen, l’intendant de son père. L’homme aux yeux de fouine l’avait considéré d’un air cruel et lui avait dit :

– C’est tragique, un père tué par son fils.

Croyant d’abord à une méprise, Eidolon avait protesté, puis il avait remarqué la lueur d’intelligence dans le regard de Jejen.

Ce sale hypocrite n’attendait qu’une occasion pour s’emparer du pouvoir. Il avait expliqué à Eidolon, en des termes très crus, qu’il était le seul survivant de cette catastrophe et que lui-même avait un solide alibi. Entre le respectable intendant et l’enfant gâté d’Akel, il était aisé de deviner sur qui se porteraient les soupçons.

Le mauvais garçon en question avait objecté qu’il défendrait sa cause, car il n’était pas dénué d’une certaine éloquence. Jejen lui avait répondu qu’il y avait un moyen très simple d’éviter cela.

Tout arrogant qu’il était, Eidolon avait jugé plus prudent de prendre la fuite. Depuis, son équi l’avait entraîné très loin dans la Dévoreuse, au milieu des poisons et des boues acides. Il ne savait pas où se trouvaient ses poursuivants. Il ne les entendait plus, avaient-ils abandonné ?

La douleur de son bras se fit soudain plus vive. Surpris, il tomba à bas de sa monture et atterrit sur une dalle métallique, heureusement dépourvue de mousse et de plantes. Assommé par la rudesse du choc, il resta un moment à terre en serrant son bras contre lui.

Les serviteurs de Jejen ont eu raison de renoncer, songea-t-il avec amertume. La Dévoreuse se chargera de moi.

Puis, dans un accès de rage, il donna des coups de pied aux plantes qui se trouvaient à sa portée. Saletés ! Pourquoi avaient-elles grandi ainsi ? Ne pouvaient-elles pas rester à leurs place ? Comme ce maudit Jejen ! Comment l’intendant avait-il osé le traiter ainsi ? Il était le fils d’Akel Soll, il méritait autant de considération qu’un seigneur !

Si ça ne tenait qu’à moi, se dit-il, je brûlerais tout ça et bon débarras ! Forêt et forteresse avec ! Et tous ces traîtres, bien sûr.

Il avait si mal au bras qu’il lui semblait que l’os allait se rompre. Terrassé par la douleur, il se leva en chancelant et en maudissant cette étendue de moisissures et de bêtes répugnantes. Mais alors qu’il s’approchait de son équi, il s’aperçut que l’objet s’était un peu desserré. Eidolon recula : c’était pire. Il avança : la douleur diminua.

Il en fut d’abord soulagé, puis il s’inquiéta. Que signifiait cette farce ? Cet objet pouvait-il forcer son porteur à agir selon sa volonté ? Comptait-il le guider vers un endroit précis contre son gré ?

Puis Eidolon prit conscience de quelque chose d’encore plus étrange. Il avait supposé que l’objet avait une volonté. Mais pourquoi, enfin ? D’où une telle idée avait-elle bien pu venir ? Oui, d’où sinon de…

La Griffe, lui souffla quelque chose dans son esprit. Cet objet se nommait une Griffe.

Une pensée naquit soudain en lui, simple mais pressante : avancer vers le nord. Eidolon tenta d’en discerner la cause, mais la douleur de son bras s’intensifia. Il y avait quelque chose là-bas… au nord… qu’il devait trouver à tout prix. C’était plus important que tout. L’adolescent comprit confusément qu’il ne serait pas libéré tant qu’il n’aurait pas réussi.

C’est ainsi qu’il remonta en selle et, sans savoir où il allait, qu’il prit la direction de Kaez.

*

Ésis attendit prudemment que le vent chasse les dernières traces de spores avant de quitter son abri. Enfin, il se redressa et fut surpris du silence qui avait envahi la Grande Forêt. Puis, peu à peu, les bruits normaux refirent leur apparition : la stridulation des insectes, les chants d’oiseaux, le craquement des branches. Cette musique délicate et familière rassura le jeune garçon.

Ce qui venait d’arriver le laissait perplexe. Il était courant que certains champignons ou certaines fleurs lancent des spores en grande quantité. Seulement, jamais ils n’en avaient produit autant ! Des petits nuages, et encore… D’ailleurs, cela se produisait d’ordinaire au printemps et non en automne !

Ésis reporta son attention sur son compagnon. La créature semblait en excellente santé et regardait autour d’elle avec de grands yeux intrigués. Apparemment, elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Le garçon en fut surpris, car c’étaient les habitants des bois qui lui avaient parlé des tempêtes de spores. Il n’aurait jamais pu se rendre compte du danger sans les connaissances des léchonkis.

Qui était donc cet être, qui semblait totalement étranger aux esprits des bois ?

– Tu as eu chaud, dis donc, fit Ésis.

Son interlocuteur sourit. Le garçon crut discerner chez lui une pointe de remords.

– Qui es-tu ? l’interrogea-t-il.

Mais l’être lui répondit dans une langue inconnue. Ésis fronça les sourcils. D’habitude, il comprenait les léchonkis.

– Tu as un nom ?

Au moment même où il prononçait ces mots, il pensa qu’ils seraient vains. D’abord l’être ne le comprenait probablement pas non plus, ensuite peu de léchonkis portaient un nom. Cependant, la curieuse créature parut saisir le sens de ses paroles car il s’inclina et dit :

– Sicksa.

Puis son apparence se modifia en un battement de cils et l’enfant humain laissa place à un cincle plongeur, un petit oiseau de rivière au plumes gris ardoise. Il lança un chant joyeux et s’envola, tandis qu’Ésis le regardait avec stupéfaction.

En partant à la recherche des lechonkis, le garçon songeait encore à cette étrange rencontre. Un mystère de la forêt, se disait-il avec excitation. Il s’agissait d’une expression de superstitieux, de vieux villageois craintif. Malgré lui, Ésis n’était pas tout à fait insensible à ce genre de peur. Mais chez lui, cette peur se teintait grandement de curiosité et d’admiration.

Par ailleurs, nul prodige ne pouvait le détourner longtemps de son but. En dépit de toute cette agitation, il avait gardé le couteau de Han. Il comptait bien étonner ses amis avec !

– Ohé, je suis là ! lança-t-il en entrant dans la clairière.

Cet endroit était devenu leur point de rendez-vous. C’était un lieu étrange, car les Ravages ne semblaient pas l’avoir touché. Les plantes avaient des proportions normales, le soleil l’atteignait sans peine et l’eau des mares était pure, contrairement aux autres qui étaient remplies d’acide. Même les arbres appartenaient à des espèces connues avant le déclin de l’humanité.

Un silence suivit l’appel d’Ésis et il craignit que les léchonkis ne soient déjà partis. Cela leur arrivait chaque année, du milieu de l’automne au printemps, et ils se montraient très agités auparavant. À leur attitude de ces derniers jours, le garçon sentait que ce moment approchait et il s’en désolait.

Mais la clairière s’emplit bientôt de cris de joie et les léchonkis apparurent. Ésis fut bientôt cerné par une vingtaine d’êtres aux cheveux verts, tous plus bruyants les uns que les autres.

– Les tartines ! s’exclama l’un d’eux en battant des mains.

Ésis reconnut celui qui lui en avait volé une plus tôt. Joueur, il se hissa en deux acrobaties sur une branche et agita son sac.

– Je ne te les donnerai que si tu viens les prendre ! dit-t-il en riant.

Mais son sac lui fut soudain arraché et il aperçut un autre léchonki, qui se balançait souplement dans un arbre proche.

– Pris ! répliqua la créature avec malice.

Ésis lui jura qu’il ne perdait rien pour attendre et se lança à sa poursuite.

Ce fut une excellente journée. Ésis ne parvint pas à s’approprier les tartines, mais ses camarades lui offrirent des noix et des pommes sauvages qui poussaient là. Ils jouèrent un long moment. Le garçon montra son couteau et les esprits admirèrent les arabesques et la façon dont la lame brillait au soleil. En revanche, ils ne virent rien d’intéressant dans le fait que l’arme repousse le mal. Qu’était le mal, d’ailleurs ? C’était bien une invention d’homme.

Ésis parla de son village et les léchonki de leur forêt. Ils étaient inquiets.

– Pourquoi ? leur demanda le garçon.

Les tempêtes de spores, lui répondit-on. Les averses acides, les tremblements de terre au sud, les fruits qui ne venaient pas. Pour quelle raison ? On ne savait pas. Le monde changeait, c’était étrange.

Cependant, même ces sujets lugubres ne dissipèrent pas l’atmosphère joyeuse de ce bel après-midi. L’occupation préférée des léchonkis était de chercher les promeneurs et de les égarer. Ésis les accompagna dans ce jeu. Ils ne trouvèrent personne, mais ils s’amusèrent beaucoup à se déplacer d’arbre en arbre. Les êtres yeux cheveux verts rirent de leur camarade, qui se mouvait bien plus lentement qu’eux. Ésis, cependant, considéra qu’il ne se débrouillait pas si mal : il ne tombait plus et avançait sans chanceler sur les hautes branches, à la manière d’un équilibriste.

Plus tard, il interrogea ses amis au sujet de Sicksa, puisque tel semblait être le nom de la créature polymorphe. Certains l’avaient vu, la veille, mais jamais avant. Il ne s’était pas joint à eux. Tout ce qu’ils savaient de lui, c’était qu’il était de la même nature qu’eux.

À la fin de l’après-midi, le jour décrut rapidement. Ésis, comme tous les enfants des terres frontalières, savait qu’il était dangereux de s’éterniser dans la Dévoreuse après le coucher du soleil. C’était à la lueur de la lune que les plantes croissaient et que les bêtes sortaient de leurs tanières. Aussi, le garçon dit au revoir à ses amis et repartit bien vite à Kaez. Franchir le mur ne fut pas difficile, car des lianes le parcouraient côté forêt. Seul l’atterrissage fut un peu rude, mais Ésis savait amortir le choc. Il fut très reconnaissant aux Brûleurs de la ville d’avoir négligé cette zone, même s’il savait que cet accès serait bientôt supprimé.

Cinq minutes plus tard, il déambulait dans la rue principale de Kaez, trépidant village de trente habitants tout au plus. Ce soir-là, il s’y déroulait une fête et il connaissait un afflux de population peu ordinaire. Tout était illuminé et rempli de gens.

Il était difficile de voyager, depuis les Ravages. Les anciennes routes avaient été coupées et les fleuves s’étaient vus comblés par les plantes. À Kaez comme dans beaucoup d’autres villes, c’était un éliplane qui transportait les voyageurs. La machine volante passait d’ailleurs en vrombissant au-dessus de la foule, propulsant son long corps grâce à ses six hélices. À vrai dire, il était si vieux qu’Ésis s’attendait à le voir dégringoler dans l’avenue.

Cette fête était une vraie chance pour lui. Sa mère croirait qu’il avait participé aux préparatifs et ne le punirait pas pour son retard. Il se promit tout de même qu’il ne resterait pas longtemps et irait la rassurer après s’être un peu amusé.

Il adorait l’animation, les danses, les lumières. On avait rarement l’occasion de se détendre avec la Dévoreuse qui rampait autour de Kaez. Des marchands étaient venus et essayaient d’attirer les passants à force de boniments sonores. Il y avait aussi des colporteurs, ou des informateurs comme on les appelait plus souvent, et Ésis prit plaisir à les écouter.

– D’étranges choses surviennent dans le nord lointain, disait l’un d’eux. Des créatures bizarres sont apparues. Viendraient des mers gelées, tout là-bas. Elles ressemblent à des hommes, mais maigres comme des momies, avec des visages en verre. Oui, ma bonne dame, vous avez entendu : des créatures au visage de verre !

Ésis rit tout bas, croyant à une fable.

Il continua de déambuler avec insouciance. Il pensait aller dans la rue des Blancs-Pavés, où se tenaient généralement les jeux d’adresse. Seulement, il avait oublié un léger détail : le couteau de Han, qu’il portait toujours à sa ceinture.

Or, il se trouva qu’un des Gardiens avait eu envie de voir la fête en dépit de son grand âge. Il s’avéra également qu’il était accompagné d’une troupe d’étudiants qui avaient voulu s’attirer les bonnes grâces de leur professeur, quatre ou cinq solides gaillards d’une vingtaine d’années, dont le tempérament était malheureusement aussi épais que leurs muscles.

Ésis fut soudain face à tout ce beau monde. Le vieux Gardien le regarda d’abord sans rien remarquer, mais en passant près de lui il aperçut le couteau.

– Pas si vite, jeune homme, dit-il en retenant Ésis.

Ce ne fut qu’à cet instant que le garçon se souvint de son larcin. La panique le gagna, mais il s’efforça d’afficher un visage poli. Peut-être pouvait-il amadouer le vieillard ?

– Où avez-vous eu cela ? lui demanda l’ancêtre. Jeune chenapan, c’est vous qui êtes entré chez nous ? Vous mériteriez qu’on vous donne le fouet ! Voler un objet d’une telle rareté…

Non, il ne pourrait pas l’amadouer. Le vieillard secouait Ésis par le bras et le garçon se demandait bien comment il arriverait à se sortir de ce mauvais pas. Si le Gardien allait en parler à sa mère, elle voudrait savoir pourquoi il avait volé le couteau et il finirait par avouer qu’il partait en forêt.

Alors, il fit la première chose qui lui passa par la tête. Il pointa un doigt derrière le vieillard et s’écria :

– Là, une percée !

Les percées se produisaient quand une racine se glissait sous les murailles et crevaient le sol pavé entre les maisons. À Kaez, chacun redoutait que cela arrive, car c’était le signe que la Dévoreuse s’apprêtait à engloutir le village si on n’agissait pas très vite. Bien sûr, il n’y avait rien.

À la grande surprise d’Ésis, cela fonctionna.

L’ancien et ses groupies se retournèrent. Profitant de ce moment d’inattention, Ésis se libéra et courut à toute vitesse dans la direction opposée. Pour semer les étudiants qui se lançaient à sa poursuite, il se faufila dans deux ruelles… et se retrouva dans une impasse.

Plus tard dans sa vie, Ésis rencontra des gens qui croyaient au destin. Lui-même se demanda plus d’une fois si une main invisible l’avait guidé dans ce cul-de-sac. Il aurait pu choisir tout autre ruelle pour se cacher et son existence n’aurait probablement pas connu tant de bouleversements. En repensant à cet épisode, il lui arriva de se dire que tout s’était joué à très, très peu de chose.

Dans cette rue, il y avait des tonneaux de grande taille, qu’un marchand rangeait. Se voyant pris au piège, Ésis se glissa dans l’un d’eux et se tapit au fond – qui contenait des prunes vertes. Fort heureusement, ses poursuivants passèrent à côté de lui sans le débusquer. L’un d’eux demanda au marchand s’il n’avait pas rencontré de fuyard.

– Non, pas vu, répondit l’homme en enfonçant un couvercle sur le tonneau d’Ésis.

Le garçon fut instantanément plongé dans le noir, le nez plein de l’odeur des fruits. Il n’osa pas crier de peur que les étudiants le découvrent.

Mal lui en prit, car le tonneau bascula soudain sur le côté et le marchand le fit rouler en sifflotant. Si Ésis sentit d’abord qu’ils quittaient la ruelle, il perdit bientôt tout sens de l’orientation. Ballotté et recouvert d’une purée de fruits, il ne savait plus où se trouvaient le haut et le bas. Ce dont il fut sûr, c’est qu’à un moment le marchand laissa le tonneau dévaler une longue pente – avec plusieurs pierres entre le début et la fin – avant de l’immobiliser contre le mur d’une maison.

Ésis eut la présence d’esprit d’attendre que le marchand s’éloigne, puis fit sauter le couvercle à coups de tête. Il regarda autour de lui. Il lui fallut plusieurs minutes avant que sa vue redevienne normale, et il discerna enfin une rue obscure et vide de passants.

L’endroit ne lui disait rien. Peut-être y était-il allé un jour, mais l’obscurité le privait de ses repères. Il eut beau exercer sa vision, il ne reconnut pas la rue où il se trouvait. Il était donc perdu. Il ne rentrerait jamais chez lui à l’heure pour le repas et sa mère ne manquerait pas de le gronder.

Par ailleurs, il avait faim. Il considéra un instant les prunes écrasées, puis en prit une encore intacte et la grignota en réfléchissant. Ce n’était pas mauvais.

Une lumière s’alluma et soudain Ésis se retrouva face à une fille au visage doux. Elle le regarda avec un air étonné, puis sourit d’un air réjoui.

– Mais qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-elle.

Il reconnut alors Camille, l’une des filles de l’école. Il se sentit vraiment ridicule, debout dans le tonneau, de la purée de fruits jusque dans les cheveux.

– Ben… euh… et toi ? répliqua-t-il en rougissant.

Elle désigna une boutique à l’enseigne éteinte. Son sourire menaçait de se changer en crise de rire.

– C’est l’épicerie de mon père. On habite au-dessus. Il avait commandé un tonneau de prunes.

Disant cela, elle baissa les yeux sur les fruits écrasés. Ésis rougit de plus belle et s’extirpa vivement du tonneau. Il faillit le renverser dans sa hâte.

– Je suis désolé, dit-il. C’était… c’était pour faire quoi ?

– Des confitures, répondit Camille en pouffant.

Ésis la regarda avec effarement, puis éclata d’un rire involontaire. La jeune fille rit aussi et ils ne purent s’arrêter qu’après plusieurs minutes. Ensuite, ils trouvèrent une fontaine où Ésis se débarbouilla autant que possible. Le carillon de la Maison des Ancêtres sonna et lui rappela soudain l’heure tardive.

– Il faut que je rentre, dit-il.

Camille proposa de le raccompagner. Mais, alors qu’ils marchaient vers le bout d’une rue, ils entendirent des éclats de voix non loin. Par prudence, ils se cachèrent derrière un mur et observèrent.

Trois hommes parlaient fort et entouraient une silhouette encapuchonnée. De toute évidence, ils étaient ivres et leurs plaisanteries n’amusaient pas à leur interlocuteur. Ils en avaient conscience et s’énervaient de ce mépris.

Ce fut l’un d’eux qui porta le premier coup. L’inconnu n’eut pas le temps de l’éviter. Cependant, il le bloqua d’un geste si vif qu’Ésis ne put le voir. L’homme ivre fut repoussé sans douceur et se cogna la tête contre un mur. Ses compagnons se laissèrent emporter par leur colère, tirèrent des couteaux et attaquèrent franchement.

Ésis se demanda s’il devait porter secours à l’étranger, qui n’avait fait que fuir l’humour des ivrognes. Mais avant qu’il se soit décidé, l’inconnu bougea. Alors que les deux hommes se jetaient sur lui, il pivota, esquiva les couteaux, puis les retint par le poignet. D’un mouvement habile, il les força à lâcher leurs armes. Enfin, il projeta les deux gredins l’un vers l’autre, avec une telle force que leurs crânes se heurtèrent et qu’ils tombèrent assommés. Tout cela fut exécuté avec la même rapidité, la même grâce calculée. Ésis aurait cru voir un danseur.

Il était impressionné. Jamais il n’avait vu quelqu’un se battre ainsi. Cet étranger n’était pas ordinaire.

L’homme qui avait attaqué en premier se tenait toujours dans la rue. Il fit mine de recommencer, mais l’inconnu lui dit :

– Tu es sûr de toi ?

Le son de cette voix ne permit pas de douter de son identité. Camille, qui écoutait avidement, ne put retenir une exclamation stupéfaite :

– Une femme !

Ce fut en effet un visage féminin qui se tourna vers eux, tandis que le dernier homme s’enfuyait. Une expression sévère était peinte sur ses traits.

– Qui va là ? demanda-t-elle d’un air terrible.

Camille et Ésis se regardèrent, paniqués. Conscient qu’ils ne s’en tireraient pas si facilement, le garçon s’avança en levant les mains.

– Juste moi, dit-il.

À cet instant, il se sentait très fier de cet acte d’héroïsme. Camille se plaqua de l’autre côté du mur. Il l’entendit, mais sut qu’elle ne pourrait pas s’enfuir tant que la femme serait là.

Maintenant qu’il était près d’elle, il distinguait parfaitement son visage encadré de mèches blondes. Elle n’était pas très âgée, peut-être un peu moins que sa mère. Naria aurait été jalouse de sa peau, dont on devinait le hâle et la douceur en dépit de la faible luminosité. Le capuchon qu’elle portait était un simple manteau de pluie, mais en-dessous on voyait dépasser un bout d’armure de Brûleur – ces guerriers qui combattaient la Grande Forêt.

– Et qui es-tu, toi ? demanda-t-elle, un peu radoucie.

– J’habite dans le coin, répondit simplement Ésis.

Sa mère lui avait conseillé maintes fois de ne pas dire son nom ni son adresse à un adulte inconnu. Il trouvait désormais que c’était très judicieux.

– Tu as vu ce qui s’est passé ? reprit la femme.

Il hésita à répondre que oui, puis se ravisa et dit :

– Non. Sauf si je suis censé avoir vu quelque chose. C’est le cas ?

Son insolence fit sourire l’étrangère.

– T’as rien vu. Quant à moi, je n’ai pas vu non plus de jeune vaurien rôdant dehors alors qu’il devrait être rentré depuis longtemps. Passe une bonne soirée.

Elle se détourna, mais Ésis céda à la curiosité et lui lança :

– Vous vous battez vraiment bien ! C’est quoi, votre nom ?

Il s’attendait presque à ce qu’elle soit une guerrière des Ravages, mais elle dit seulement :

– C’est Aïtia. Et merci pour le compliment.

Elle agita la main. Le garçon remarqua alors un détail singulier : la femme portait un étrange bijou au poignet. On aurait dit une serre ou une griffe en métal. Cette particularité l’intrigua tant qu’il décida de suivre Aïtia pour l’observer, poussé par l’envie d’en savoir plus. Ce n’était pas tout les jours qu’on rencontrait une personne comme elle, surtout à Kaez !

Cependant, le petit village perdu accueillait à cet instant même un autre voyageur tout aussi étrange. Eidolon venait de sauter par-dessus le mur d’enceinte, de la même façon qu’Ésis quand il revenait de la forêt.

Il avait laissé sa monture à l’extérieur, à un endroit où il pourrait rapidement la reprendre en cas de problème – et tel serait bientôt le cas, même s’il ne le savait pas. Il était épuisé par sa longue route à travers la Dévoreuse. Il ignorait où il était, car depuis le milieu de la journée il avait avancé comme un somnambule, l’esprit occupé par une unique pensée : marcher vers la chose qu’il devait s’approprier.

Pour l’heure, tout ce qui l’intéressait, c’était que son bras avait cessé de le faire souffrir et qu’il pouvait de nouveau réfléchir clairement. Cela s’était produit dès qu’il s’était approché de la muraille de Kaez. Il en concluait donc qu’il se trouvait près de son but.

Le bruit et les lumières de la fête l’agacèrent rapidement. Des paysans qui s’amusent dans leur fange, songea-t-il en écartant les passants. Il détestait ce genre d’ambiance bon enfant. Le manque de goût de ces gens était effroyable. Si on avait organisé une telle horreur à la forteresse, Eidolon en aurait averti son père et il aurait jeté tout ce beau monde au cachot. L’adolescent ricana à cette idée.

Dès qu’il aurait décroché la Griffe de son bras, il établirait son empire. Il commencerait par un village comme celui-ci. Il saurait y mettre les habitants au pas. Plus question de rire ni de chanter. Ensuite, quand son royaume aurait grandi, il retournerait à la forteresse et massacrerait Jejen et sa clique.

Il était tout près, il le sentait. Ce qu’il cherchait se trouvait là, dans le village. Il s’en rapprochait.

Ésis avait dit au revoir à Camille et elle l’avait embrassé sur la joue en le remerciant. Elle lui avait chuchoté « à demain ». Demain ! Le garçon aurait déjà voulu y être. C’était si rare qu’il ait des amis humains…

Depuis, il suivait Aïtia. Il l’avait rattrapée sans problème et elle ne l’avait pas remarqué. Ésis, habitué aux recoins de la Grande Forêt, était devenu maître dans l’art de se cacher. Toutefois, il était un peu déçu. Il espérait assister à d’autres combats, ou à quelque chose d’aussi extraordinaire, mais la voyageuse se comportait de façon très banale. Elle avait acheté une friandise au miel, puis avait demandé où elle pouvait trouver un hôtel. On lui avait recommandé le Gîte – le seul établissement pourvu de chambres de Kaez – et elle s’y était dirigée.

Mais, soudain, son attitude changea. Elle remontait la rue principale quand elle s’immobilisa brusquement et chancela. Ésis l’observa avec anxiété. Elle serrait son bras contre elle et le garçon se demanda s’il lui faisait mal.

Puis elle fixa quelque chose devant elle et un air d’effroi passa brièvement sur son visage. Ésis suivit son regard et distingua un jeune homme aux yeux noirs et dont les vêtements étaient tâchés de sucs de plantes. Lui aussi la contemplait sans bouger, un bras replié contre sa poitrine. Ce bras était recouvert d’un objet en métal.

Ésis allait s’approcher pour mieux voir quand quelque chose le percuta violemment. Il tomba en arrière. En relevant la tête, il aperçut un gros chat au pelage tacheté. Un pelage bleu vif. Dès que le curieux animal parla dans une langue incompréhensible, Ésis sut avec certitude à qui il avait affaire.

– Tu es Sicksa ! s’exclama-t-il.

Le chat hocha la tête d’une drôle de manière. Le garçon faillit rire aux éclats, ce qui l’aurait compromis.

– Je suis content de te voir, chuchota-t-il, mais je suis un peu occupé. Tiens, regarde avec moi. On dirait qu’ils se connaissent.

Mais la créature ne semblait pas d’accord. Il se changea en oiseau et se mit à piailler furieusement. Il voletait dans tous les sens, comme s’il était effrayé.

– Je ne comprends pas, dit le garçon.

Sicksa cessa de voler autour de lui et se sauva vers le fond de l’impasse où Ésis se cachait. Il se glissa dans une cave par un soupirail et le garçon accourut, inquiet.

– Sors de là ! le supplia-t-il. Si celui qui habite ici est un Observateur, il pourrait te faire très mal !

– Viens, lui répondit simplement une voix douce et claire.

Vaincu par la curiosité, Ésis se faufila dans la cave et prit l’oiseau entre ses mains.

– Puisque tu sais parler, dit-il, tu vas m’expliquer ce qui…

Mais alors qu’il s’apprêtait à remonter, il vit de loin l’adolescent faire deux pas vers Aïtia. La pause qu’il marqua pour les observer lui sauva probablement la vie.

Il y eut comme une étincelle entre les deux étrangers. Un son grondant surmonta la rumeur de la fête. Les quelques personnes qui relevèrent la tête ne surent jamais d’où ce bruit provenait, car une gigantesque explosion naquit soudain dans le vide. Elle ravagea la rue et repoussa Ésis au fond de la cave. Mais le souffle ne s’arrêta pas là et détruisit tout jusqu’au mur d’enceinte, qui se fendit sous l’impact. Puis ce furent des flammes qui grandirent sur les décombres et dévastèrent ce qui subsistait de Kaez.

Tout cela ne dura qu’une minute. Ésis, que l’épaisseur des murs et du sol avait sauvé, se rendit vaguement compte qu’il vivait toujours. Des gravats l’avaient en partie recouvert mais il fit un effort pour s’en extirper et regarder à l’extérieur.

Il ne vit que des ruines et l’incendie qui se propageait, menaçant son abri. Hébété, il s’assit sur le sol et ferma les yeux, la tête entre les mains.

*

Ésis fut réveillé par le chaleur du soleil. Il s’étonna d’abord des bruits inhabituels qu’il entendait, puis prit conscience que son visage et ses mains le brûlaient. La douleur acheva de lui rendre ses esprits et il se redressa d’un bond, pour découvrir qu’il était allongé dans la boue acide de la Dévoreuse.

Il se frotta vivement avec ses manches et la brûlure s’apaisa. Il regarda autour de lui, surpris de se trouver à l’extérieur de Kaez, à la lisière de la forêt. Puis il se souvint de ce qui s’était passé la veille et se retourna d’un bloc.

Le village était entièrement dévasté. Il ne restait que des bâtiments effondrés et des cendres. Le feu était presque éteint mais de lourds nuages de fumée s’élevaient encore des décombres. Quand Ésis en sentit l’odeur, il faillit être malade.

Laborieusement, il reconstitua les événements qui avaient suivi l’explosion. Tout était flou dans sa mémoire. Il se rappelait que Sicksa l’avait aidé à sortir de la cave et l’avait guidé à travers les flammes, mais pas qu’il s’était couché près de la muraille. Désormais, il était seul : son ami avait disparu.

Il voulut d’abord entrer dans les ruines pour chercher Naria et sa mère. Il courut jusqu’aux premières maisons et les appela, mais les débris le firent trébucher et égratignèrent ses jambes. Il se rendit compte qu’ils lui bloquaient complètement la route. Par ailleurs, il ne reconnaissait plus rien. Sa maison aurait pu être devant lui, il ne l’aurait pas vue.

Une vague de colère le submergea. Tout cela, c’était la faute de ces deux étrangers ! Où étaient-ils désormais ? Ésis eut beau chercher, il ne les aperçut nulle part. Dans sa rage, il ramassa des pierres et les lança. Elles rebondirent sur un mur, qui s’effondra sous l’impact. Voilà qu’il avait détruit quelque chose de plus et cela ne lui avait rien apporté.

Désespéré, il se laissa tomber à terre et pleura. C’était injuste. Pourquoi tout avait-il si mal tourné ? La veille à peine, Kaez vibrait encore de vie et de joie. Mais tout le monde était mort, maintenant ! Naria, sa mère, le vieux Joro… et Camille aussi. Ésis était seul, livré à lui-même entre un village détruit et la Dévoreuse. Qu’allait-il faire, désormais ?

Il resta là pendant un long moment, regrettant amèrement chaque instant passé à Kaez. Puis, à force de demeurer immobile, il se mit à réfléchir et une idée lui vint.

Ses amis de le Grande Forêt. S’il arrivait à les rejoindre, ils prendraient soin de lui. Ils pourraient lui offrir des fruits et éloigner les plantes dangereuses. Ésis était certain qu’ils l’aideraient. Lui-même aurait fait pareil, si la situation avait été inversée.

Il se leva et se précipita vers la clairière. Dès qu’il fut sous les arbres, il retrouva ses repères sans mal. La force familière de la Grande Forêt l’envahit et il oublia ses contusions pour courir plus vite.

Même ainsi, il lui semblait aller trop lentement. Il songeait sans cesse au moment où il verrait ses amis. Quand il leur raconterait ce qui c’était passé, ils auraient du mal à le croire et ils riraient peut-être, mais après ils le consoleraient. Comme le jour où il était entré dans la forêt pour chercher son père, à sept ans.

– Ohé, je suis là ! lança-t-il en se jetant à l’intérieur de la clairière.

Il attendit, plein d’espoir. Il croyait voir apparaître les léchonkis à tout instant, dans les herbes qui remuaient, dans les mares qui se ridaient, dans les branches qui ployaient. Mais aucun ne vint.

Une feuille rousse tomba sur le visage d’Ésis. Il comprit soudain.

L’automne. Les léchonkis partaient toujours quand l’automne était installé. Le jour que le garçon appréhendait depuis des semaines était arrivé.

Ses amis avaient quitté la Grande Forêt.

Pour Ésis, ce fut un coup mortel. Il se jeta dans l’herbe avec l’intention de ne plus jamais bouger. Le visage pressé contre le sol, il laissa libre cours à son chagrin.

Longtemps, très longtemps après, Ésis retourna au village. Il savait qu’il ne fallait pas s’éterniser dans la Grande Forêt quand on était seul. Il espérait trouver une protection relative auprès des ruines, mais c’est autre chose qu’il y rencontra.

Sicksa était assis sur un haut bloc de béton et contemplait le ciel d’un air triste. Il avait repris son apparence d’enfant.

Immensément soulagé de le revoir, le garçon s’approcha et l’appela. L’être ne descendit pas et le regarda d’en haut, avec toujours la même tristesse dans les yeux.

– Que fais-tu là ? lui demanda Ésis.

Sicksa ne répondit que par un soupir désolé et détourna la tête.

– C’est bien toi qui m’a parlé, hier soir ? insista le garçon. Tu sais parler ma langue. Alors dis-moi pourquoi tu es là… et ce qui te rend triste, aussi.

– Ils sont tous partis… gémit alors une voix pitoyable.

Malgré lui, Ésis ressentit un choc en l’entendant s’exprimer. La veille, il n’y avait pas réellement prêté attention, trop préoccupé par ce qui se passait.

– Qui ? demanda-t-il cependant. Les léchonkis ?

Il se sentait réconforté qu’un autre être, même inhumain, éprouve le même chagrin que lui. Sicksa se cacha les yeux et murmura :

– Tous partis… je voulais aller avec eux…

Devant sa peine, Ésis hésita à poursuivre la conversation, puis se décida :

– Pourquoi m’as-tu aidé hier ?

– Lumière du Cœur, répondit seulement Sicksa. La lumière et le Cœur ne doivent pas mourir.

Le garçon cru qu’il serait obligé de se contenter de ces paroles mystérieuses, mais son compagnon poursuivit :

– Les Griffes voulaient te tuer. Elles blessent. Elles prennent des porteurs et jouent avec comme des marionnettes. Le mâle-porteur est allé se cacher. L’autre est partie dans la Forêt-Mère.

D’abord Ésis ne comprit pas, puis la signification de cette information atteignait son esprit fatigué. L’autre ! Aïtia ! Elle serait donc en vie ?

– Qu’est-ce que tu viens de dire ? s’exclama-t-il. La femme d’hier soir n’est pas morte dans l’explosion ?

– La Griffe ne tue jamais le porteur. Elle en a besoin. La porteuse est partie vers le Fossé.

Le Fossé ! C’était ainsi que les léchonkis nommaient l’immense précipice qui s’était creusé au nord, lors des Ravages. Ésis connaissait la route, il y était même retourné l’été précédent.

Déconcerté par cette nouvelle, il avança en bordure des décombres en réfléchissant. Aïtia, la cause de la destruction de son village, était vivante. L’explosion ne l’avait pas tuée. Elle avait fui, laissant lâchement derrière elle le résultat de ses erreurs.

Mais plus que les fautes de cette femme, c’était son mystère qui captivait Ésis. Il lui semblait que les événements de la veille n’étaient qu’un élément d’un ensemble plus vaste. Par exemple, comment se faisait-il que cet adolescent aux yeux noirs détienne un accessoire exactement semblable à celui qu’Aïtia portait à son poignet ? Comment Sicksa avait-il su qu’un danger se tramait ? De telles étrangetés avaient-elles un lien avec les catastrophes naturelles qui se produisaient çà et là, depuis quelques temps ?

Ésis voulait savoir pourquoi son village avait été détruit. Or, pour cela, il n’y avait qu’un seul moyen : retrouver Aïtia et lui poser la question.

L’importance du choix qu’il s’apprêtait à faire le frappa. Sa détermination vacilla. Il lui faudrait quitter Kaez, renoncer à attendre que quelqu’un vienne d’un autre village, affronter la Dévoreuse jusqu’au Fossé. Or, au-delà de la clairière, c’était l’inconnu, le vaste monde, l’aventure. Ésis n’était pas certain d’être prêt à affronter tout cela alors qu’il venait de perdre sa famille.

Cependant, que faire ? Peut-être que personne ne viendrait jamais. S’il restait à Kaez, il finirait par mourir.

Il devait choisir.

Mais, au fond, la décision était toute prise. C’était Aïtia ou une longue attente sur les ruines de Kaez, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et Ésis était trop curieux pour résister à une énigme.

Déterminé, il revint auprès de Sicksa. Celui-ci n’avait toujours pas bougé de son bloc de béton.

– Je pars chercher la porteuse, lui dit le garçon. Tu veux m’accompagner ?

L’être fit une cabriole pour descendre puis considéra Ésis d’un regard indéchiffrable.

– Pour la vengeance ? demanda-t-il.

Ésis sentit qu’il désapprouvait et secoua la tête.

– Non, répondit-il, pour comprendre ce qui s’est passé.

Ces paroles étaient des plus sincères. Sicksa le devina probablement, car il se transforma en oiseau et se percha sur l’épaule d’Ésis. Avec lui, le garçon trouva le courage qui lui manquait et se dirigea vers les arbres.

Mais, alors qu’il s’éloignait de Kaez, quelqu’un d’autre s’enhardissait à s’en approcher.

Eidolon s’était caché longtemps, craignant que d’éventuels survivants s’en prennent à lui. Son aventure ne l’avait pas laissé indemne : il était couvert de brûlures et se sentait dans un état de faiblesse inhabituel, comme si l’explosion était née de sa propre énergie. Quand il avait eu la certitude que personne n’avait échappé à la catastrophe, il était sorti de la Dévoreuse.

Il eut un choc en découvrant l’ampleur des dégâts. Tout avait brûlé. Les rares édifices qui avaient échappé aux flammes avaient été renversés par le souffle, éclatant en morceaux. Cependant, même cette couche de débris ne pouvait dissimuler entièrement les ossements noirs qui gisaient çà et là.

Eidolon toussa à cause de l’odeur acre, essuya ses yeux piqués par la fumée. Il ne se souvenait pas très bien de ce qui s’était passé. Il avait aperçu cette femme, avec une Griffe comme lui… puis un déluge de feu et d’éclairs. Il ne se rappelait même pas avoir marché jusqu’à elle. Mais les gens, autour…

Ils sont morts par ma faute, songea-t-il. Non, c’est la Griffe, cette saleté, qui m’a poussé à… Comme pour le punir de cette accusation, la douleur traversa son bras et le jeta à terre. Agenouillé, le visage dans la poussière, il ferma les yeux pour ne plus voir les décombres, ni cette armée d’ossements dressés comme un reproche.

Une pierre roula dans les décombres et Eidolon, surpris, vit apparaître une petite main rose. Une plainte lui parvint. Un survivant ! pensa-t-il.

Il ne sut jamais vraiment ce qui le poussa à s’approcher. Il se dit, plus tard, qu’il avait peut-être moins mauvais fond qu’il le croyait. Quoi qu’il en soit, il dégagea rapidement les débris et découvrit une jeune fille recroquevillée dans une niche de pierre. La solidité de son abri l’avait probablement sauvée de l’onde de choc.

Elle était couverte de contusions et désorientée, mais à peu près consciente. Eidolon s’avisa soudain qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait faire.

– Que… qu’est-ce qui s’est passé ? hoqueta la jeune fille. J’étais chez mon amie Sintie et il y a eu…

Elle avait un air tellement perdu qu’Eidolon n’eut pas la force de lui dire la vérité.

– Une bombe, répondit-il tout en sachant qu’on n’en fabriquait plus depuis les Ravages.

Mais la fille le crut et fondit en larmes. Cette réaction agaça Eidolon plus qu’elle ne l’apitoya. Sa culpabilité avait des limites.

– Quel est ton nom ? lui demanda-t-il.

À son grand soulagement, elle cessa de pleurer.

– Naria, répondit la sœur d’Ésis. Merci de m’avoir aidée.

La gratitude débordante qu’exprimait son regard dégoûta Eidolon. Désormais, il n’avait plus qu’une envie : mettre fin à cette conversation ennuyeuse et repartir, avant que son bras ne se rompe. La douleur n’avait fait qu’augmenter pendant qu’il parlait. En toute autres circonstances, il aurait dit quelque chose de très méchant pour mettre fin à la discussion et aurait laissé la fille.

Cependant…

Il hésita. Elle pleurait. Parce qu’il avait tué sa famille et détruit son village.

– Tu as un endroit où aller ? lui demanda-t-il.

Entre deux sanglots, elle lui répondit que non.

Une idée lui traversa l’esprit. Non, il n’en était pas question. Il était seul, peut-être pourchassé par une bande de tueurs, et surtout il devait se débarrasser de la Griffe. Il n’avait vraiment pas besoin de traverser la Dévoreuse avec une fille éplorée.

– Tu veux venir avec moi ? s’entendit-il demander.

Elle hocha la tête et sanglota une série de remerciements.

– Où ça ? s’enquit-elle soudain.

Eidolon réfléchit avant de répondre. Il n’avait pas vu où était partie la femme, mais la Griffe l’incitait à partir vers le nord.

– Il y a des villes par là ? fit-il en indiquant cette direction.

– Oui, il y a…

– Alors c’est là qu’on va.

En même temps, il avait la conviction de commettre une grave erreur.

Ce n’était pas tout à fait faux.

*

Ésis marchait. Il avait cessé d’essayer de mesurer le temps. D’ailleurs, la nuit était tombée depuis longtemps et il ne savait pas évaluer le mouvement des étoiles. Sicksa voletait devant lui, l’encourageant parfois d’une trille enjouée. Il disparaissait par instants, puis revenait.

Le coucher du soleil avait annoncé le début des plus grands dangers de la Grande Forêt. C’était alors que les plantes croissaient, qu’une vie propre entrait en elles et les animait d’une énergie furieuse.

C’était pour cela qu’il ne fallait jamais rester dans la Dévoreuse la nuit.

Ésis comprit qu’il avait commis une erreur. Quand les racines et les lianes commencèrent à frémir autour de lui, il se rendit compte qu’il s’était laissé piéger par la Dévoreuse, la vraie ennemie de l’homme.

Ce fut d’abord un frémissement à peine perceptible parmi les fourrés, puis une agitation vorace, démente, primitive. Le garçon vit les plantes perdre leur paisible immobilité et se mouvoir d’une façon qui aurait pu sembler anarchique, mais qui avait un but, un seul : progresser, coloniser les espaces libres, remplir le vide. Des racines grosses comme un bras se dressaient en fouettant lourdement l’air, des spores empoissonnées explosaient en nuages denses, des graines mitraillaient la terre et les troncs.

Ésis, malmené au cœur de cette tempête végétale, progressait tant bien que mal. Guidé par Sicksa, un tissu noué sur le visage, il évitait de justesse les racines, rampait, retenait son souffle, courait pour quitter les zones les plus dangereuses. Il savait que, des kilomètres plus loin, les plantes s’acharnaient sur les murailles des villes et que les Brûleurs les repoussaient à grand peine. Tel était désormais le combat des hommes.

La lune fut soudain au zénith et la furie de la Dévoreuse redoubla d’intensité. Ésis dut s’arrêter dans un arbre mort et contempla, tremblant de peur et serrant Sicksa contre lui, la danse meurtrière des plantes au-dehors. Puis enfin l’astre nocturne entama sa descente et le calme revint un peu. Le garçon reprit alors son chemin, d’un pas lourd et épuisé.

Vers le milieu de la nuit, la lune plongea dans les nuages. Racines et lianes retombèrent dans leur immobilité. Ésis dut alors faire appel à son ouïe et à sa vue, activant alternativement ses deux talents. Pour la première fois de sa vie, il lui vint à l’esprit qu’il était étrange de les posséder en même temps. Cependant, il ne s’y attarda guère, car ils lui étaient bien utiles.

Il se rendit bientôt compte que l’obscurité n’était pas totale. Une lumière tremblante tombait du ciel, filtrée par les feuilles qui bruissaient au vent. Près du sol des champignons de souche phosphorescents répandaient une douce lueur azurée, à laquelle répondaient les essaims de lucioles dorées. Une averse passa sur la canopée, glissant jusqu’au garçon sous forme d’une myriade de gouttelettes argentées.

Au cours de ses quelques heures qu’il passa seul, il perçut l’autre visage de la Grande Forêt. Ce n’était plus un univers amical et lumineux, mais un lieu d’ombres sans fond, de mystères, de dangers et de sons ténus. Et en même temps, c’était toujours ce monde plein de vie et de mouvements obscurs qu’Ésis aimait tant. Il apprit à aimer aussi cet autre visage, autant qu’à le craindre.

La vie anarchique de la Grande Forêt continuait de se communiquer à lui. Ésis savourait cette impression tout en sachant qu’il ne s’agissait que d’une illusion, car on n’avait jamais vu un arbre offrir sa force à un être humain. Mais c’était cela qui lui permettait de tenir. Par deux fois, il tomba dans la mousse emperlée d’humidité des sous-bois et fut tout près de renoncer, le cœur broyé par le chagrin. Mais il se releva et se força à oublier sa fatigue et sa peine.

À plusieurs reprises, il manqua de tomber dans l’un des pièges de la Grande Forêt. Sa plus terrible erreur fut de s’aventurer sur une plaque de mousse carnivore sans s’en rendre compte. Par chance, elle ne rongea que les semelles de ses chaussures, car il bondit aussitôt à l’écart. Il gardait un souvenir très vif d’un Brûleur qui s’était éloigné du groupe et qui avait été dévoré par ce type de mousse en vingt secondes.

Cet incident le laissa sauf, cependant il se mit à pleurer, incapable de se résoudre à avancer. Il aurait voulu être chez lui, avec sa mère et sa sœur, dans une maison chaude et claire. Ce qui était arrivé à Kaez lui apparaissait comme le comble de l’injustice. Le voyant immobile, Sicksa vint se poser sur son épaule.

– J’ai eu peur, dit-il avec douceur.

Cette petite voix qui sortait de son bec d’oiseau était si étrange qu’Ésis sourit. Il se calma un peu et demanda à son compagnon :

– Tu crois qu’on est toujours sur le bon chemin ?

– Sûrement, répondit Sicksa. Le Fossé n’est plus loin.

Ésis reprit courage et recommença à avancer. Cette fois, Sicksa resta avec lui, perché sur son épaule. Son poids ténu réconforta le garçon et il se sentit plus capable d’affronter la Dévoreuse.

De longues heures s’écoulèrent encore dans un désordre de racines et de sève bouillonnante. Puis un frémissement s’empara de la Grande Forêt, la houle se calma et les plantes ployèrent avec douceur. Au loin, une première lueur fendit le ciel. Ésis, monté au sommet d’un tertre comme sur une vague figée, embrassa du regard la vallée et put apercevoir une coulée sombre au milieu des arbres.

Ils étaient arrivés au Fossé.

*

Ce ne fut qu’aux premières lueurs de l’aube qu’ils atteignirent le Fossé. Ésis n’y était pas retourné depuis l’été précédent, à bord de l’éliplane du village. Il accompagnait des marchands, qui avaient bien voulu s’occuper de lui pour la journée.

Comme ce jour-là, il fut saisi par l’immensité du vide qui se profilait devant lui. Une rivière brillait tout au fond mais d’un éclat très faible, et tout le reste était d’un noir profond. On aurait dit que la nuit résistait au soleil en se tapissant entre les murs de pierre.

Le Fossé avait toujours alimenté la peur et les superstitions. Paradoxalement, plusieurs villes étaient construites à ses abords : en effet, la roche était à nu, ce qui empêchait les plantes de s’approcher. Il s’y déroulait un commerce intensif avec tous les villages du sud. On avait coutume de dire que tout ce qui se vendait passait par là un jour ou l’autre.

Tremblant de fatigue, Ésis entama la descente vers la ville la plus proche. Plus il s’en approchait, plus elle lui paraissait grande. La hauteur de ses murailles le rendait anxieux. Soudain, il prit conscience de la peur qui l’étreignait, une angoisse sourde à l’idée de rencontrer des étrangers, mais plus encore celle d’être rejeté. Il désirait plus que tout être entouré d’êtres humains.

C’est à cause de sa nervosité qu’il entendit le bruit qui approchait derrière lui. Il se hissa dans un arbre, mais les branches étaient très frêles, car c’était l’un des derniers avant la roche. La ramure ployait sous le poids pourtant léger du garçon.

Il mesura bientôt combien sa prudence avait été judicieuse. Un jeune homme passa sous l’arbre et Ésis le reconnut aussitôt : c’était celui de la fête. Il ne pensa pas à lever les yeux et s’avança de quelques pas vers la ville, puis fit demi-tour.

– Il cherche la porteuse, dit Sicksa.

Ésis attendit qu’il s’éloigne pour descendre, car les branches craquaient de façon inquiétante. Apparemment, le jeune homme n’était venu que pour observer le terrain avant de s’y engager. La meilleure option était donc de quitter cet endroit au plus vite.

– Je vais attendre ici, proposa Sicksa, et je viendrai t’avertir s’il approche.

Ésis le remercia et parcourut la distance qui le séparait encore de la ville.

La porte était gardée. L’œil d’une caméra se braqua sur lui puis deux hommes apparurent, armés de Bâtons-feu. Les Brûleurs s’en servaient ordinairement pour repousser les plantes, mais on pouvait aussi les utiliser contre un ennemi quand on n’avait rien d’autre.

Ésis se rendit alors compte qu’après une nuit dans la Dévoreuse, il ne ressemblait plus à grand chose. Ces gens le prenaient probablement pour un esprit des bois. On aurait pu s’y tromper, car le garçon disparaissait sous une couche de boue, de sève et de tout ce qu’il avait pu ramasser pendant son voyage.

– Je cherche une jeune femme, leur dit-il.

Mais il était enroué d’avoir trop pleuré et les vigiles ne comprirent rien à ses paroles. Cependant, l’entendre parler leur prouva qu’il n’était pas un léchonki. Ils se détendirent et l’un d’eux demanda même :

– Ben, bonhomme, qu’est-ce que tu fais dans cet état ?

Le garçon s’éclaircit la gorge et répéta :

– Je cherche une femme qui s’appelle Aïtia. Elle est peut-être passée par ici. Elle est jeune et elle porte une armure de Brûleur sous son manteau. Vous l’avez vue ?

Déconcertés par sa question, les deux hommes se regardèrent. Tout cela était très inhabituel pour eux : un enfant seul et sale comme une bête de la forêt, qui surgissait aux premières lueurs de l’aube pour les interroger sur une femme. Ils comprenaient vaguement que quelque chose s’était passé, seulement Ésis n’avait ni le temps ni l’énergie de le leur expliquer.

– Alors, vous l’avez vue ? insista-t-il avec un pointe d’énervement.

Celui qui n’avait pas parlé, et qui devait avoir l’esprit moins vif que son collègue, répondit :

– Ouais, l’est entrée hier soir. L’avait un éliplane.

Ésis ne se le fit pas dire deux fois et entra d’une démarche si volontaire que les gardes ne songèrent pas à l’arrêter. Il pensait à l’éliplane : à coup sûr, c’était celui de Kaez. Aïtia avait dû le récupérer dans les décombres. Une machine pareille ne se cachait pas facilement. S’il parvenait à retrouver l’engin, il saurait que la femme était là aussi.

Cela ne lui prit guère de temps. L’éliplane était posé près d’une auberge à la façade écaillée. En réalité, toute la ville paraissait vétuste et sale : les murs étaient noirs de crasse, la rouille avait envahi la moindre parcelle de métal et des déchets jonchaient le sol. Ésis, qui n’avait jamais dépassé le quartier des gros marchands, était déçu par ce premier aperçu d’une grande ville.

Il s’obligea à se concentrer sur son but. Malgré l’heure matinale, l’auberge était déjà ouverte. Il entra et déboucha dans une salle commune pleine de monde. Une vingtaine de têtes se tournèrent vers lui et le scrutèrent avec des mines patibulaires. La nervosité d’Ésis monta d’un cran.

– Pas de boue ici, mon garçon, dit une voix courroucée.

Ésis se retrouva face à la patronne, qui le considérait avec dégoût.

– Et puis tu as quel âge ? continua-t-elle. Si tu es mineur, tu n’entres pas, désolée. Je ne tiens pas à avoir d’ennuis.

Le garçon ne répondit pas. Il ne bougea pas non plus. La mégère le détailla avec plus d’attention, puis un air d’effroi passa sur ses traits et elle s’exclama :

– Mais c’est de la boue de la Dévoreuse ! Tu ne sais pas qu’elle est dangereuse ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire, enfin ? D’où tu viens comme ça ?

De peur qu’elle ne le mette dehors, Ésis prit son ton le plus poli et lui demanda :

– Je cherche la femme qui est venue avec l’éliplane.

Une petite serveuse, qui passait près d’eux, entendit et répondit :

– La troisième chambre du premier.

Ésis y monta tandis que la patronne accablait la serveuse de reproches. Son cœur battait d’impatience maintenant qu’il touchait à son but. Il accéléra le pas, courant presque dans le couloir…

Et percuta soudain Aïtia, qui allait tout aussi vite mais dans l’autre sens.

Il reste figé devant elle, stupéfait par son apparition inattendue. En revanche, si la femme fut surprise de trouver sur son chemin un gamin couvert de saleté, elle l’écarta bien vite comme si elle fuyait un danger.

D’une certaine façon, c’était le cas : un petit homme bedonnant arriva en courant lui aussi, tout en brandissant un morceau de papier.

– Ma note, dit-il d’un ton réprobateur. Vous n’avez pas payé ma note !

*

Bien sûr, Aïtia savait retomber sur ses pattes.

– J’allais justement chercher ma bourse dans l’éliplane, dit-elle. Si vous me laissiez…

Mais son interlocuteur n’était pas non plus idiot, car il lui bloqua aussitôt le passage.

– Ne jouez pas à cela, l’avertit-il. J’ai eu la gentillesse de me lever aux aurores pour soigner vos brûlures. Ça m’a mis en retard, d’ailleurs. Alors maintenant, il faut me payer !

Aïtia arborait en effet des pansements sur les avant-bras et le cou. Ésis devina qu’elle avait été brûlée pendant l’explosion. Il compatit pour la douleur qu’elle devait ressentir, mais un bref instant seulement. En vérité, il éprouvait une grande déception. Aïtia, la farouche guerrière, celle qu’il avait prise pour une héroïne venue des temps anciens, agissait comme la plus banale des malhonnêtes. Elle essayait tout simplement d’éviter de payer ce qu’elle devait au médecin, sans panache et sans amour-propre.

– Si vous ne payez pas, insista le bonhomme, je préviendrai la garde de quartier. À vous de voir.

Le fond de l’histoire, comme le garçon l’apprit plus tard, c’était qu’Aïtia n’avait pas d’argent pour payer. Elle avait perdu sa bourse à Kaez, raison pour laquelle elle tentait d’échapper à la note. Ésis aurait peut-être mieux compris son attitude s’il avait su cela, mais à cet instant il l’ignorait. Tout ce qu’il voyait, c’était qu’il avait marché toute la nuit depuis son village détruit, et que personne ne faisait attention à lui.

– Et moi, je suis là ! finit-il par s’exclamer avec colère.

Cette intervention lui valut deux regard étonnés.

– Qui est-ce ? demanda le médecin.

– Je ne sais pas, répondit Aïtia.

À ces mots, Ésis qui n’était pourtant pas d’un naturel violent sentit une fureur noire l’envahir. Elle ne le reconnaissait pas ! Elle l’avait oublié !

– Vous avez détruit mon village hier soir, dit-il d’un ton dur.

Il fixait les yeux d’Aïtia, guettant un changement d’humeur. Un air surpris passa sur les traits de la femme, mais elle reprit bien vite un visage impassible.

– C’est faux, bien sûr, dit-elle au médecin.

– Non, c’est vrai ! s’emporta Ésis. Je vous ai vue dans l’avenue, avec cet autre type ! C’est vous qui avez tout détruit, là, avec votre bracelet ! Moi, j’ai marché jusqu’ici pour vous retrouver, parce que je veux que vous m’expliquiez ce qui s’est passé ! C’est à cause de vous que ma mère et ma sœur sont mortes ! Alors montrez-moi que vous avez un cœur et répondez à mes questions !

– C’est tout ce que tu veux ? fit Aïtia. Des réponses ?

Son ton était dubitatif. Ésis allait insister, quand il prit conscience qu’il ne voulait pas que cela. En quittant Kaez, il avait espéré… il avait pensé que, peut-être, la jeune femme accepterait de s’occuper de lui. Au moins pendant un temps. C’était idiot, car il n’était rien pour elle… mais il n’avait plus personne.

– Oui… non, bafouilla-t-il.

Aïtia comprit ce dont il retournait et sourit d’un air narquois.

– Pas question, dit-elle. Je suis en mission et j’ai autre chose à faire que de m’occuper des petits miséreux.

– En voilà assez ! s’exclama le médecin.

Tandis qu’Ésis demeurait figé par le choc, le bonhomme s’avança vers l’escalier et exigea à grands cris qu’on lui envoie la garde. Moins d’une minute plus tard, deux hommes arrivèrent et s’enquirent de la situation. Le médecin se chargea de la leur exposer.

– En prison, décrétèrent-ils en entraînant Aïtia.

Menottée et encadrée par les deux gardes, la jeune femme ne tenta ni de protester, ni se se défendre. Ésis assista, impuissant, à la scène. Il voulut aussitôt les suivre, mais le médecin le retint.

– Pas si vite, toi, lui dit-il. Tu es couvert de boue de la Dévoreuse, et selon nos lois il est interdit d’en ramener dans l’enceinte de la ville.

– Mais je veux aller avec eux !

– Le seul endroit où tu iras, c’est dans une douche de décontamination, comme tu aurais dû le faire en entrant en ville. Ensuite, on trouvera bien quelqu’un pour s’occuper de toi. Ne t’inquiète pas.

Il faisait probablement un effort pour se montrer compatissant, mais Ésis s’en moquait. Il ne voulait pas « quelqu’un » mais Aïtia, malgré la déception qu’il venait de subir. Cependant, le médecin le poussa devant lui jusqu’à la rue, où il ne vit ni la guerrière ni les gardes.

– Je veux aller en prison avec eux, insista-t-il.

– J’ai dit non.

Furieux, Ésis eut alors une idée. Il ramassa une poignée de cailloux et les lança de toutes ses forces sur les carreaux de l’auberge. Ils se brisèrent à grand fracas et des cris s’élevèrent de l’autre côté. Pour faire bonne mesure, le garçon jeta le dernier, le plus gros, sur un service en porcelaine laissé sur une table. Malgré la fenêtre qui gênait, ce fut un tir magistral, le plus beau qu’Ésis ait jamais réalisé.

Tandis que la patronne sortait avec un air furibond et que deux autres gardes arrivaient, il déclara avec une impression de triomphe :

– Maintenant, je vais en prison.

*

On le plaça dans une cellule séparée de celle d’Aïtia par une grille. Ésis, qui ne connaissait pas les prisons, fut bien étonné de n’y découvrir aucun meuble. Il n’y avait qu’une couverture râpeuse qu’on avait jetée sur le sol. On lui offrit un bol de soupe. Trop fatigué pour se confronter de nouveau à l’étrangère, il mangea, puis se coucha et dormit un long moment.

Quand il se réveilla, la nuit était tombée. Il distingua les murs lisses de la prison faiblement éclairés par une bougie tremblotante et se rappela soudain où il était. Il s’assit et fit face à Aïtia.

– Ah, tu ne dors plus, constata-t-elle.

Ésis ne répondit pas et un long silence passa. La femme, nonchalamment adossée au mur, montra quelques signes d’embarras, puis finit par dire :

– Écoute, me regarde pas comme ça. Je suis désolée pour tout à l’heure. Ce n’est pas que je ne veuille pas m’occuper de toi, c’est que je suis en mission. Je n’ai pas le droit de traîner en route, et tu me ralentirais. Tu comprends ?

Ésis refusa encore de parler. La nervosité d’Aïtia alla croissant, jusqu’à ce qu’elle se mette en colère et gronde :

– Attention, tu ne me feras pas culpabiliser comme ça ! Je t’ai dit que je n’y pouvais rien. Je suis désolée d’avoir détruit ton village, mais je ne peux pas m’occuper de toi. Si j’avais eu une pièce, je t’aurais payé une chambre à l’auberge, mais je n’en avais pas ! Et c’est justement pour ça que je suis ici, alors fiche-moi la paix !

Elle s’adossa de nouveau au mur, dont elle avait bougé tout en parlant, et ferma les yeux comme pour dormir.

– Tu crois qu’il vont nous envoyer au bagne ? lui demanda Ésis, que cette possibilité inquiétait beaucoup.

Elle secoua la tête.

– Non, penses-tu, répondit-elle. Moi, je resterai ici une semaine, ensuite mes supérieurs viendront payer ma caution et je pourrai sortir. Toi, on te mettra dehors demain matin et tu iras tenter ta chance à l’orphelinat du coin.

Cette perspective n’enchantait pas Ésis. Il avait entendu parler des orphelinats, mais ce n’était pas en bien. On y était mal nourri, on vivait dans la saleté et les pensionnaires étaient souvent livrés à eux-mêmes.

– Réponds à mes questions, ordonna-t-il à Aïtia.

– À quoi bon ? De toute façon, je serai débarrassée de toi d’ici six ou sept heures.

– Alors je casserai autre chose et je reviendrai te poser des questions jusqu’à ce que tu y répondes, la menaça Ésis.

Elle soupira, puis le regarda et lui demanda :

– Très bien. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Plusieurs questions fusèrent dans l’esprit du garçon, trop nombreuses pour qu’il puisse en choisir une. Il finit par poser la première qui lui venait :

– Tu as dit que tu étais en mission. Quelle mission ?

Elle leva un bras et dévoila un peu plus l’étrange bracelet qu’elle portait. Il donnait l’impression d’être très lourd et n’était pas très beau. Ésis commença à y voir autre chose qu’un bijou.

– Je devais ramener ça à l’organisation pour laquelle je travaille, l’A-C… commença-t-elle.

– C’est quoi, comme organisation ? Je n’en ai jamais entendu parler.

Aïtia sourit et répondit :

– Normal, c’est une organisation non-officielle… mais qui a l’appui du pouvoir royal, j’en témoigne ! Enfin, pour en revenir à ce truc, mon chef m’a demandé d’aller le chercher. Ça s’appelle une Griffe. Je l’ai trouvée dans une ville de l’extrême sud, les Gardiens du coin l’avaient entreposée dans leur Maison.

Ésis contempla l’objet pendant quelques secondes, s’enhardit même à toucher le métal glacé, puis demanda :

– C’est ça qui a détruit mon village, n’est-ce pas ? L’autre garçon, à la fête, avait le même.

– C’est vrai qu’il y avait aussi celui-là.

– Qui est-ce ?

– Je ne l’avais jamais vu avant hier soir. Mais j’ai l’œil habitué à reconnaître les gens, et ce gars-là était un fils de noble, pas de doute. Pas assez musclé pour un paysan ou un Brûleur, et un maintient trop raide pour un simple citadin.

Malgré ses craintes et sa tristesse, Ésis sentir l’excitation poindre en lui. Des armes dévastatrices ! Des nobles ! Une organisation secrète ! Il avait l’impression d’être projeté dans l’une de ces histoires pleines d’aventures grandioses qu’il aimait tant.

– À quoi sert la Griffe ? reprit-il avec une impatience croissante.

Aïtia fit une grimace.

– Pour le moment, répondit-elle, surtout à me faire mal. Cette saleté est infernale. Ça a commencé quand j’ai croisé ce petit noble et ça ne veut pas s’arrêter depuis.

– Ah bon ? s’inquiéta le garçon, qui était prompt à compatir.

– Mais ça ira. J’ai vu pire. Sinon, ça a quelques utilités. Tiens, regarde.

Elle tendit la main et referma ses doigts sur ce qui n’était apparemment que du vide. Mais quand elle desserra le poing, Ésis vit un minuscule morceau de roche noire posé dans sa paume.

– Ce n’était pas là avant ! s’exclama-t-il.

– Crois-tu ? lui demanda Aïtia avec un sourire malicieux.

Elle leva de nouveau la main et Ésis concentra son attention sur sa vue, espérant discerner un détail qui lui aurait échappé. Cet espoir ne fut pas déçu : près de la Griffe, de petites ombres tournoyaient. Quand Aïtia en saisit une, elle prit une apparence solide et se matérialisa dans sa main sous la forme d’un second caillou.

– J’ai vu ! s’écria-t-il. Mais qu’est-ce que c’est ?

– De la matière-ombre. Enfin, c’est comme ça que mes supérieurs l’appellent. Tout ce que je sais, c’est que la Griffe attire de petites choses et qu’elle les fait passer à notre niveau de perception. Ça m’a complètement prise au dépourvu quand elle a produit cette explosion, hier.

Ésis s’empara d’une des pierres. Elle était lisse et froide.

– Et ça n’attire que de la roche ? demanda-t-il.

– Non. Parfois, j’obtiens de petits bouts de plantes bizarres, des morceaux de bois, de la poussière… un jour, j’ai même trouvé de l’eau, qui est arrivée en boule compacte et qui a coulé ensuite.

– Ça vient peut-être du monde des esprits, suggéra Ésis.

– Peut-être… mais en tout cas, je n’ai jamais pu faire apparaître d’argent. Ça m’aurait été bien utile. Une clé, aussi, ça pourrait servir. Je déteste être enfermée. Pas toi ?

Ésis devait bien reconnaître qu’il aurait préféré être à l’extérieur. Une petite fenêtre à barreaux se découpait dans le mur du fond, laissant passer l’air frais de la nuit. Il charriait les odeurs de la ville – essence, viande grillée, eau sale. Le garçon s’approcha pour tenter de regarder au-dehors…

Et Sicksa se cogna à son front en voulant entrer.

De stupeur, il se rejeta en arrière avec une exclamation de surprise, ce qui lui attira un regard intrigué d’Aïtia. L’oiseau en profita pour se faufiler à l’intérieur et se percha sur l’appui de la fenêtre. Il était très agité et remuait sans cesse ses ailes.

– Il arrive ! pépia-t-il. Le deuxième arrive !

– L’autre porteur ? s’enquit Ésis. C’est de lui dont tu parles ? Il est entré en ville ?

– Il est à la porte !

*

Aïtia, étonnée par son attitude, se leva et lui demanda :

– Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, cet oiseau ?

– C’est mon ami, lui répondit Ésis. Il dit que le type d’hier est devant la porte de la ville.

– Il dit… ah, tu l’as dressé à t’avertir.

Elle ne l’entend pas, comprit le garçon. C’est une Observatrice, pas une Oreilleuse. C’était comme cela qu’elle voyait la matière-ombre. Sicksa n’était pour elle qu’un simple oiseau.

– Attends, réfléchit Aïtia. Si tu l’as laissé en arrière pour t’avertir, c’est que tu savais que ce gars allait venir ! Pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ?

Elle avait quitté sa posture nonchalante pour empoigner les barreaux comme si elle avait voulu les briser. Son visage trahissait autant d’inquiétude que de colère. Effrayé, Ésis tenta de se justifier.

– Mais je ne savais pas que c’était important ! s’écria-t-il. Je l’ai juste vu ce matin qui surveillait la ville, et puis il est reparti.

Aïtia se mordit les lèvres, avec une expression d’intense réflexion.

– Ça va nous poser problème, marmonna-t-elle, toujours avec colère. À tous les coups, il me cherche, sinon il ne serait pas venu ici. Il faut qu’on sorte tout de suite d’ici. Maintenant, il n’est plus question d’attendre plusieurs jours. Ah, quelle idée de m’être laissée conduire en prison !

– Qu’est-ce qui se passera s’il nous retrouve ? demanda Ésis.

– La même chose qu’à ton village, répondit Aïtia qui essayait de forcer la serrure.

Les images de la veille revinrent le hanter, pleines de feu et de morts. Il serra les poings. Il fallait à tout prix empêcher ça ! Mais comment ? Les deux cellules étaient solidement verrouillées. Quant à la porte d’entrée, elle était sûrement fermée aussi.

Sicksa, comme s’il devinait le désarroi d’Ésis, vint se poser sur son épaule et le regarda d’une façon si étrange que le garçon eut la conviction qu’il souriait à plein bec.

Une idée germa soudain dans son esprit. Sa malice naturelle reprit le dessus et il se mit à développer un plan pour s’évader, tout en regardant Aïtia se débattre avec la serrure. Le tour qu’il se préparait à lui jouer était si drôle qu’il sourit. La jeune femme lui lança un coup d’œil étonné.

– Mais qu’est-ce qu’il y a d’amusant, enfin ? lui demanda-t-elle.

Ésis était très fier de son idée… mais d’un autre côté, Aïtia l’avait bien fait souffrir depuis qu’il l’avait retrouvée. Alors, pour l’ennuyer à son tour, il dit avec lenteur :

– Eh bien… s’il y avait un moyen de sortir d’ici…

– Tu as une solution ? s’enthousiasma-t-elle.

– Peut-être bien, répondit-il sans cesser de sourire.

– Et laquelle ? s’impatienta Aïtia.

Elle trépignait presque. Ésis se retint de rire et poursuivit :

– Eh bien, si jamais Sicksa pouvait se glisser partout… et nous ramener une ou deux clés ? Nous serions alors capables sortir tous les deux. Seulement, il y a un léger problème…

– Quel problème ?

– La fenêtre est de mon côté et Sicksa est mon ami. Alors tu vois, si jamais je décidais de garder les clés… et de sortir seul…

Le visage d’Aïtia prit une couleur rouge vif, avant de pâlir. Ésis jugea que c’était de rage, mais ne se démonta pas.

– Tu me menaces de me laisser ici ? s’insurgea-t-elle.

– Oui. Tu m’as rappelé, tout à l’heure, que tu ne me devais rien et que moi non plus. Sauf si…

– Sauf si ? répéta Aïtia, qui commençait à comprendre le sens de son chantage.

Le sourire d’Ésis se fit encore plus rayonnant.

– Sauf si tu me prends avec toi ! déclara-t-il.

La jeune femme le considéra en silence quelques instants, puis émit un ricanement et répliqua :

– Je préfère tenter ma chance moi-même, merci bien.

Elle se tourna se nouveau vers la serrure.

Après dix minutes de vaines manipulations, elle revint vers Ésis et lui dit :

– Ton oiseau, j’aimerais bien qu’il vole vite chercher ces fichues clés…

Quelques instants plus tard, deux ombres se glissaient furtivement vers l’éliplane, toujours abandonné contre l’auberge. La machine gronda et ronfla quand Aïtia la mit en route, mais s’éleva docilement au-dessus des toits. Les deux hors-la-loi passèrent par-dessus les murailles avec un vrombissement qui dut alerter tous les gardes de la ville et peut-être même de toutes celles du Fossé. Cependant, Ésis vit bien que sa complice s’en moquait, car elle éclata de rire en élevant l’éliplane vers les étoiles.

Lui-même se sentait épuisé. Il s’assit dans l’un des sièges et s’y blottit, Sicksa posé sur sa tête. Il contempla un moment la Dévoreuse qui défilait de l’autre côté des hublots, puis s’endormit profondément, en mesurant combien sa vie avait changé en vingt-quatre heures.

*

Pendant ce temps, Eidolon était bel et bien devant les portes de la ville. Lui aussi avait traversé la Dévoreuse de nuit, mais il s’en était moins bien tiré qu’Ésis. Les pièges de la Grande Forêt lui étaient inconnus et il n’avait dû sa survie qu’à une unique chose : une méfiance irrationnelle et totale envers tout ce qu’il voyait. Il avait tout de même perdu son équi. La pauvre bête leur avait sauvé la vie plus d’une fois.

Il s’approcha de la ville. Pendant un long moment, il avait hésité à y entrer. La deuxième Griffe s’y trouvait et il craignait que la même tragédie se reproduise. Mais la nuit était revenue, et le danger avec elle. Il rêvait désormais d’entrer dans la cité et de retrouver un semblant de confort, même s’il y avait peu de chance que cette ville vétuste en possède assez pour lui plaire.

La fille était avec lui et paraissait partager ce souhait. Elle n’avait pas cessé de pleurer de tout le voyage et Eidolon avait plusieurs fois été tenté de l’abandonner dans la Dévoreuse. Ses jérémiades l’épuisaient.

Deux gardes arrivèrent. Le jeune homme leur trouva immédiatement un air idiot. Ils étaient chétifs et presque comiques en comparaison des vaillants guerriers qui surveillaient la demeure d’Akel Soll. Les gardes du château, Eidolon pouvait au moins dire d’eux qu’ils faisaient vraiment peur.

Malgré le manque de prestance des deux bonshommes, Naria paraissait terrifiée. En la voyant si faible, le jeune noble décida de s’en débarrasser dès que possible. Jamais une gamine pareille ne pourrait supporter la route !

– C’est tard pour entrer, dit un garde en bâillant.

Eidolon remarqua que son compagnon restait devant la porte, bloquant ainsi le passage. Le premier marmonna dans sa barbe puis reprit d’un ton maussade :

– C’est pas une heure pour déranger les braves gens. Normalement, on devrait vous laisser dehors jusqu’à demain matin. En plus, les heures supplémentaires ne sont pas payées…

Eidolon avait une qualité : il comprenait assez vite ce que ses interlocuteurs voulaient.

– C’est vraiment injuste, dit-il au garde. Peut-être qu’une petite pièce vous rendrait le sommeil pour le reste de la nuit ?

– Certes, fit l’homme en tendant la main.

Par bonheur, Eidolon ne se déplaçait jamais sans un peu d’argent et il avait gardé sa bourse avec lui pendant sa fuite. Il prit deux pièces d’argent et les déposa dans la paume calleuse du garde. Son compasse accepta enfin de libérer le passage et Eidolon entraîna Naria dans la ville.

– Tu es riche, lui dit la jeune fille avec admiration.

Eidolon inspecta le maigre contenu de sa bourse d’un air dubitatif. Il lui restait à peine de quoi acheter un repas ou deux. S’il avait été plus riche, il aurait engagé des mercenaires pour reprendre le château à Jejen. Mais ce n’était pas avec si peu d’argent qu’il pourrait réaliser ses projets.

– Tu vas pouvoir nous payer une belle chambre d’hôtel, reprit Naria d’un ton rêveur.

Il rit.

– On pourra s’estimer heureux de trouver un hôtel ouvert à cette heure-ci, dit-il. Il va falloir chercher un peu.

Elle hocha la tête, laissa passer quelques secondes, puis murmura :

– Merci de m’avoir sauvée. Je crois que je serais morte là-bas si tu ne m’avais pas aidée. Mais je n’ai pensé qu’à moi et je ne t’ai pas demandé qui tu étais. Tu dois être un grand seigneur pour avoir autant d’argent.

Eidolon lui dit son nom et de qui il était le fils. Elle ne réagit pas à la mention d’Akel Soll, qui était pourtant un personnage connu. De toute évidence, elle n’était pas très instruite et le monde des grands lui était étranger.

– Tu es un noble ? lui demanda-t-elle.

– Oui, répondit-il sans masquer sa fierté.

Jusque-là, ils avaient marché côté à côte. Mais soudain, Naria s’arrêta et fit :

– Mais si tu es un noble, qu’est-ce que tu venais faire près de Kaez ? C’est connu, il n’y a vraiment rien là-bas.

Il ne pouvait pas lui révéler la vraie raison de sa présence aux abords du village. Son mensonge à propos de la bombe lui revint en mémoire et il décida de l’approfondir.

– Je poursuivait une criminelle, dit-il. C’est la femme qui a fait exploser Kaez. Je n’ai pas pu l’arrêter à temps.

Dans les minutes qui suivirent, il lui broda une fable passionnante, mettant en scène la femme étrangère dans de nombreuses batailles épiques où lui-même avait un grand rôle. Il la dépeignit comme une ennemie sans cœur et sans pitié, déterminée à détruire les derniers survivants de l’humanité.

– Et tu la poursuis toujours ? lui demanda Naria, qui gobait tout.

– Il faut bien.

– Tu es un héros, alors.

Cette idée plut beaucoup à Eidolon. Si cette fille continuait de le flatter ainsi, peut-être allait-il la garder avec lui un peu plus longtemps. Il songeait à cette amusante perspective quand il prit conscience de l’endroit où ils se trouvaient.

Ils avaient marché au hasard, sans faire attention à ce qui les entourait, et ils se tenaient désormais dans une rue dépourvue de lumière et bordée de taudis. Or, Akel avait très tôt appris à son fils qu’il valait mieux éviter ce genre de lieu quand on n’était pas escorté.

– On devrait… commença Eidolon.

Il n’eut pas le temps de finir. Quatre hommes apparurent soudain près d’eux et les cernèrent. Ils n’avaient pas des couteaux de paysans mais de vraies épées, ces tranche-gorges typiques des bandits du sud.

Dès les premiers instants, Eidolon sut que les choses n’allaient pas bien se passer. Bon nombre de brigands avaient l’habitude de tuer leurs proies après les avoir dépouillées. À en juger par la mine sombre de ceux-là, ils entraient dans cette catégorie. Naria dut le comprendre aussi, pour son malheur. Elle poussa un cri et se mit à courir, ce qui était justement à éviter. L’un des hommes la ceintura et la retint ainsi contre lui, tandis qu’elle essayait de se libérer et que les autres voleurs riaient.

Dix plans traversèrent l’esprit d’Eidolon, qu’il rejeta les uns après les autres car ils passaient tous par un combat acharné. Il n’avait jamais bien su se battre. Mais le brigand avait posé son tranche-gorges contre le cou de Naria et il fallait qu’il trouve quelque chose. Une idée idiote lui vint, qui n’avait aucune chance de marcher… mais c’était la seule qu’il avait.

– Attendez ! cria-t-il aux brigands.

Cela attira brièvement leur attention. Eidolon n’avait besoin de rien d’autre.

– Je vous propose un marché, dit-il d’une voix aussi ferme qu’il en était capable. Si vous nous tuez ce soir, vous ne serez pas riches. Mais si vous nous laissez vivre, je vous aiderai, je suis noble et je sais comment…

Les voleurs hurlèrent de rire. C’était un spectacle intimidant que ces hommes massifs et crasseux qui s’esclaffaient bruyamment, tapaient du pied dans le boue et se tenaient les côtes. Eidolon sentit son courage l’abandonner. Mais, aussitôt après, une vague de colère le submergea. Comment osaient-ils ? Ces vauriens n’étaient rien à côté de lui, le fils de célèbre Akel Soll, le Prince de la forteresse !

– Cessez de rire, chiens ! leur ordonna-t-il en oubliant de s’inquiéter pour Naria.

Ils n’en firent rien, au contraire. Alors, au comble de l’indignation, Eidolon projeta son poing vers eux. Son geste n’avait pas réellement de but, en réalité il n’était qu’une expression de la colère qui bouillait en lui, une gesticulation inutile. Or, il effectua ce mouvement de son bras gauche, celui qui était emprisonné par la Griffe.

Un éclair surgi de nulle part fendit la nuit, faisant sursauter tout le monde. Un voleur eut la malchance de se trouver sur le passage de l’arc électrique. Il tomba raide mort aux pieds de ses camarades, lesquels le contemplèrent avec effarement.

Eidolon, qui était d’un caractère réfléchi, ne se laissa pas épouvanter par ce prodige. Il vit la surprise de ces hommes et leur peur. Mais il ne savait pas comment utiliser de nouveau la Griffe, et l’un des voleurs tenait toujours Naria. S’il devait tenter quelque chose, c’était le moment où jamais.

– Voilà l’alliance que je voulais vous proposer, dit-il avec calme. J’ai une arme mais pas d’armée. Quant à vous, vous êtes nombreux mais vous n’avez ni force ni chef pour vous guider vers les richesses. Mettez-vous vous mes ordres et vous aurez tout l’or du pays avant deux semaines.

Il leva de nouveau le poing.

– Il va sans dire, ajouta-t-il, que je tuerai immédiatement ceux qui refuseront. À vous de choisir.

L’un des hommes, qui de tous était le mieux vêtu, siffla d’un air appréciateur.

– Chapeau, mon commandant, dit-il. Je me présente, Gren-le-bretteur. Je suis le chef de la bande que vous voulez mettre sous vos ordres. Vos arguments sont très convaincants, mais avant tout j’aimerais connaître votre nom.

La façon de parler du voleur laissa penser à Eidolon qu’il s’agissait peut-être un ancien garde assez instruit qui était passé de l’autre côté de la loi. Il serait sûrement prompt à se comporter raisonnablement.

– Je suis le fils d’Akel Soll, répondit le jeune homme, et je m’appelle Eidolon.

– Akel Soll le renégat ?

– Lui-même. Il est mort la nuit dernière et je compte bien prendre sa place dans les affaires.

Grenn parut réfléchir quelques instants, puis déclara :

– Les gars qui se sont mis au service d’Akel y ont tous gagné quelque chose. Nous autres, nous en crevions de jalousie. Gageons que le fils sera aussi doué que son père : commandant, nous sommes à vos ordres !

*

Jamais Ésis ne s’était senti aussi fatigué au sortir du sommeil. Il ouvrit péniblement les yeux et se trouva une fois de plus dans un endroit qui ne ressemblait en rien à sa chambre. Avec un temps de retard, il reconnut l’intérieur de l’éliplane. Quelques secondes supplémentaires lui furent nécessaires pour réaliser que l’appareil était posé et qu’Aïtia avait disparu.

Il se redressa vivement, la soupçonnant de l’avoir abandonné, et une couverture glissa à terre. Il la ramassa machinalement en se demandant si c’était la jeune femme qui l’avait mise sur lui pendant la nuit. Cela signifiait-il qu’elle tenait un peu à lui ?

Revigoré par cette idée, il sortit en trombe. L’air frais et la lumière verdoyante de la Dévoreuse achevèrent de le réveiller. L’espace de quelques instants, il se tint simplement immobile, savourant les odeurs et les sons de la Grande Forêt baignée par le soleil.

– Bien dormi ? demanda une voix.

Il se tourna et découvrit Aïtia qui arrivait avec les bras chargés de fruits. Immensément soulagé, il accourut auprès d’elle.

– Pourquoi est-on arrêtés ? l’interrogea-t-il.

– La jauge de carburant est presque vide, répondit Aïtia. J’ai préféré limiter les risques et me poser. Je nous ai déposés près de Topaï. C’est une belle ville, plutôt grande. Peut-être qu’on pourra y trouver de quoi remplir le réservoir. C’est probable. Sans ça, je doute que cette machine puisse aller plus loin. Même pas pour voler sur deux mètres. Enfin je ne parierais pas ma vie dessus.

Elle engrenait les phrases d’un ton monocorde, comme si rien de ce qu’elle disait ne l’intéressait, mais avec de fréquentes hésitations. Ésis percevait clairement qu’elle était gênée. Au bout d’un moment, elle se tut et le regarda en dansant d’un pied sur l’autre avec nervosité. Elle ne savait plus quoi dire.

– C’est le déjeuner ? demanda le garçon en désignant les fruits.

Il se rendit compte que lui non plus ne savait pas comment meubler le silence. Totalement concentré sur l’idée de retrouver Aïtia, il n’avait pas songé une seule fois à ce qu’il ferait une fois avec elle. Malgré leur évasion commune, ils restaient des étrangers l’un pour l’autre.

– Ouais, répondit la femme en baissant aussi les yeux sur son butin.

Ésis examina celui-ci de plus près et déclara :

– Les rouges ne sont pas bons. Tu devrais même éviter de toucher leur peau. Par contre, les jaunes sont comestibles.

Aïtia, encore plus gênée, laissa tomber à terre les fruits rouges. Mais elle resta plantée là, hésitante.

– Je ne t’ai même pas demandé ton nom, fit-elle.

– C’est Aïrésis. Mais j’aime mieux Ésis.

– D’accord… Ésis. C’est joli. Euh… bon écoute. J’ai réfléchi cette nuit et j’ai compris que je m’étais comportée comme une vraie… hum, t’es trop jeune pour entendre ça. Voilà : je regrette énormément d’avoir détruit ton village. Honnêtement, tu ne peux pas savoir. Si je pouvais revenir en arrière, je préférerais sauter dans une mare d’acide que d’aller là-bas. Enfin, tu comprends, c’est aussi le faute de cet autre gars… non, oublie, je suis juste désolée. Et puis je ne voulais pas te repousser comme je l’ai fait. C’était très mal de ma part.

Ésis hocha la tête pour lui signifier qu’il avait compris, malgré ce discours très maladroit. Il était trop content d’être en compagnie d’un autre être humain pour juger Aïtia.

– D’accord, fit-il. Ça veut dire que je peux rester avec toi ?

– Oui. Seulement, écoute bien : je retourne au quartier général. Une fois qu’on sera là-bas, je demanderai à quelqu’un de s’occuper de toi. Tu y seras en sécurité.

– Et tu y resteras ?

Aïtia toussota, gênée.

– Pas longtemps, dit-elle. Tu sais, on m’envoie très souvent en mission, « mademoiselle portez ceci, mademoiselle rapportez-moi cela »… des missions pas toujours drôles, dangereuses même. Mais je promets de te rendre visite de temps en temps.

Ésis soupira. Ils n’étaient pas encore arrivés au quartier général, mais il devinait déjà qu’Aïtia ne tiendrait pas sa promesse. Au fond, peut-être n’aurait-il pas dû s’attacher à cette femme…

– Bon, dit celle-ci. Je vais porter les fruits à l’intérieur. Il y a un réservoir d’eau sur le côté de l’éliplane. Tu devrais en profiter pour retirer toute cette boue. Les gens d’hier avaient raison, c’est pas sain, cette saleté.

– D’accord.

Il s’éloigna vers le côté de la machine. La boue, en effet, le picotait désagréablement. Malheureusement, quand il tourna le robinet greffé sur le flanc de l’éliplane, il n’en sortit pas une goutte d’eau. Le réservoir devait être vide.

Le garçon se demandait encore comment il allait se laver quand un choc ténu se fit entendre. Il leva les yeux et découvrit Sicksa, sous sa forme d’humain, accroupi sur l’éliplane. Il lui souriait. Aussitôt, Ésis se sentit coupable, car il n’avait pas pensé à lui depuis qu’il s’était réveillé. Il n’avait même pas remarqué sa disparition.

– Bonjour, lui dit-il. Où étais-tu parti ?

– Dans la Forêt-Mère. Je suivais la porteuse.

– Tu étais là quand je lui ai parlé ? Non ? Tant pis, écoute : elle veut bien de nous ! C’est génial, non ?

Sicksa éclata d’un rire joyeux, battit des mains, puis fit une pirouette pour descendre. Il atterrit face à Ésis, qui vit à cette occasion que son compagnon était légèrement plus petit que lui. En revanche, il lui ressemblait beaucoup : des cheveux noirs, des yeux clairs, un visage un peu rond… le garçon aurait pourtant juré qu’il n’avait pas cette apparence lors de leur première rencontre.

– Tu m’imites ? s’étonna-t-il.

Sicksa se contenta de sourire, d’une façon qu’Ésis jugea assez insolente. Le garçon se dit que ce devait être une plaisanterie d’esprit des bois.

– Il y a de l’eau, là-bas, déclara le petit être. Je l’ai vue en suivant la porteuse.

– De l’eau sans acide ?

– De l’eau avec de l’eau, lui assura Sicksa comme s’il s’agissait d’une évidence.

Puis il guida Ésis jusqu’au point d’eau. Il s’agissait d’une toute petite mare couverte de lentilles, mais claire. Le garçon y trempa d’abord un doigt avec prudence, puis en huma l’odeur pour tenter de détecter les relents d’ammoniaque ou de soufre qui imprégnaient souvent les sources. Bien sûr, il ne trouva rien d’anormal et décida que Sicksa, qui le regardait avec une patience moqueuse, était doué pour reconnaître de l’eau pure.

Il retira ses vêtements, ne gardant que son caleçon et ses bottes, et se lava soigneusement. D’ordinaire, ce n’était pas son occupation préférée. Mais cette fois, il fut ravi de s’attarder sur les ultimes traces de boue et de sève, malgré l’air froid de cette matinée d’automne.

Sicksa battait tranquillement des pieds dans l’eau, s’amusant parfois à éclabousser Ésis. Celui-ci riposta de bon cœur. La bataille fit rage pendant un long moment, bien qu’aucun des belligérants ne puisse affirmer, à la fin, qu’il avait gagné. Tous deux étaient trempés, transis, mais joyeux.

– Dis, demanda Ésis quand le jeu cessa, d’où viens-tu ? Tu ne m’as toujours pas expliqué comment tu es arrivé près de chez moi.

– J’ai marché et volé, répondit Sicksa.

Le garçon se demanda s’il se méprenait sur sa question ou s’il l’éludait.

– Non, insista-t-il, dis-moi. D’où viens-tu et pourquoi es-tu venu à Kaez ?

– Je suis venu parce qu’il n’y avait plus personne. Ils ont tous disparu, alors je suis parti pour en trouver d’autres… mais ils sont partis aussi.

Son regard s’attrista et Ésis n’osa pas continuer, mal à l’aise de l’avoir peiné. Puis il entendit des pas dans les fourrés et des branches que l’on écartait. Il se retourna et aperçut Aïtia, qui se déplaçait d’une façon qu’il jugea assez pataude.

– Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda-t-elle. Tu ne devrais pas t’éloigner, c’est dangereux ici.

Puis elle aperçut Sicksa et s’arrêta net.

– Qui est-ce ? fit-elle d’un ton brusque.

– Mon ami, répondit Ésis. C’est un des êtres des bois. L’oiseau d’hier, c’était lui et…

– Éloigne-toi de lui !

*

Aïtia se précipita vers le garçon surpris et le tira vivement en arrière. Alors qu’il voulait protester, il vit Sicksa reculer d’un bond et pousser un hurlement effrayant.

– Trop près, gémit l’esprit des bois, trop près…

Soudain, un petit prisme se dessina au-dessus de sa tête. Ésis l’aperçut car il avait, par réflexe, amplifié sa vue. Un objet translucide et vaguement cubique tournoyait au-dessus de Sicksa, rattaché à lui par un fil presque invisible. Un second fil le reliait à la Griffe d’Aïtia.

– Arrête, lui cria Ésis, tu lui fais mal !

Il bouscula la jeune femme, qui manqua se tomber à terre. Le fil qui partait de la Griffe se rompit. Sicksa, comme s’il était libéré d’une entrave tangible, prit l’apparence d’un chat sauvage et s’enfuit. Ésis esquissa un geste pour le suivre, mais Aïtia le retint d’une poigne de fer.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris, enfin ? s’exclama-t-elle.

– Tu lui faisais mal ! répliqua-t-il en lui lançant un regard furieux. Je t’ai dit que c’était mon ami et toi…

– C’est un esprit-gardien, pauvre idiot ! Tu ne savais pas ?

– Un quoi ?

– Les esprits-gardiens sont des créatures polymorphes qui vivent nord, dans les plaines vides. Ils peuvent prendre l’apparence de tout et de n’importe quoi. Oh, au début, ils sont gentils, ils jouent, ils font des blagues… et ensuite ils grandissent et là c’est plus de la rigolade ! Ils deviennent des créatures absolument abominables, qui tuent tous ceux qu’elles rencontrent !

– Mais pas lui ! s’indigna Ésis. Tu as bien vu qu’il nous a aidés, hier, avec les clés !

– Oui, bien sûr ! Parce que ton ami, c’est encore un gosse, comme toi ! Mais d’ici une semaine ou deux, il va atteindre l’âge adulte et hop ! Il nous dévorera tous les deux. Tu comprends maintenant ?

Le garçon hésita. La colère l’avait quitté, remplacée par le doute.

– Comment as-tu vu que c’était un esprit-gardien ? demanda-t-il d’un ton plus calme.

– Le prisme au-dessus de lui. Ça apparaît quand un esprit-gardien s’approche de la Griffe. Dépêche-toi, maintenant. Il faut partir avant qu’il ne revienne, sinon il risque de nous suivre.

– Non ! décida Ésis. Je lui ai dit qu’il pouvait venir avec moi, alors je refuse de l’abandonner !

Il ne comprenait pas pourquoi Aïtia agissait de façon aussi stupide. Sicksa n’était pas un monstre, alors il était inutile de le tenir à distance. Il en deviendrait un ? On n’en était pas encore là ! Pour l’instant, il n’avait encore rien fait de mal et ne représentait aucun danger.

– Je vais le chercher, déclara-t-il.

– Non, tu m’accompagnes jusqu’à l’éliplane, et tout de suite !

Ésis la toisa d’un regard furieux. Dominé par sa colère, il ne prit pas garde à ce curieux retournement de situation et s’exclama :

– Je vais chercher Sicksa, c’est comme ça ! Il m’a dit qu’il n’avait plus personne, que tout le monde l’avait abandonné. Alors il est hors de question que je le laisse moi aussi.

Sur ces mots, il se sauva en courant dans la direction où Siksa avait disparu. Derrière lui, Aïtia lui cria d’attendre, mais il alla plus vite encore.

Restée seule, Aïtia se mordit le poing de rage. Elle avait tout fait rater ! Pourquoi, pour une fois qu’elle essayait de réaliser une bonne action, pourquoi commettait-elle erreur sur erreur ? Elle voulut se lancer à la poursuite de l’enfant, mais sentit que cela ne ferait qu’empirer la situation.

– Mais quelle idiote ! se fustigea-t-elle.

N’avait-elle rien de plus intelligent à faire que de s’énerver ? Maudissant son tempérament trop vif, elle tourna en rond quelques secondes, ne sachant que faire.

Un peu avant l’aube, quand elle avait arrêté l’éliplane, elle avait marqué une pause pour regarder Ésis. Il dormait, ce maudit esprit-gardien perché sur sa tête, et la jeune femme était restée longtemps immobile à le contempler. Elle avait réfléchi, elle avait mesuré le poids de ses fautes, l’étendue de ses doutes. Endormi, le garçon semblait fragile et sa culpabilité s’était accrue.

Mais fragile, il ne l’était qu’en apparence. C’était ce qu’Aïtia avait compris et c’était ce qu’elle se répétait maintenant pour se rassurer, assise sur une pierre. Il y avait quelque chose d’incohérent dans l’histoire de cet enfant. Comment avait-il réussi à traverser la Dévoreuse sans être tué ? Même un adulte peinait à s’y frayer un chemin en plein jour, alors de nuit ! Aïtia ne doutait pas un instant qu’Ésis lui ait raconté la vérité, mais il aurait dû être mort. Pourtant, aucun prédateur ne l’avait attaqué, la boue ne l’avait pas contaminé, les plantes ne lui avaient pas barré le chemin comme elles le faisaient parfois, les nuits de pleine lune.

Il devait être différent des autres enfants. Or, tout ce qui était anormal intéressait ses supérieurs. Aïtia, grâce à l’émetteur de l’éliplane, avait déjà contacté le quartier général et s’était servie de ce prétexte. Messon, le numéro deux, avait accepté sans entrain d’accueillir Ésis.

Et là, Aïtia ne savait plus quoi faire. Elle n’osait pas aller chercher le garçon, de peur qu’il se mette à la considérer comme une ennemie. Mais elle avait aussi la conviction que le garçon était important pour l’organisation et le laisser aurait été un acte de désobéissance.

Or, depuis que l’organisation l’avait recueillie dans sa jeunesse, elle s’était forgé un principe unique de conduite : ne jamais désobéir.

Elle hésita, puis grimpa dans la cabine de l’éliplane et enclencha la radio. Personne ne répondit sur la fréquence du quartier général, mais tous les sons étaient enregistrés même quand le responsable était absent.

– Messon, dit rapidement Aïtia, je vais chercher le garçon. Je ne pourrai pas vous contacter pendant un moment. Terminé.

Eidolon déjeunait tranquillement à l’auberge la plus chère de la ville, en conquérant assuré de sa victoire. Car il ne doutait plus, désormais, de pouvoir reprendre la forteresse à ce chien de Jejen. Un peu plus tôt, les brigands l’avaient conduit à leur repaire et il avait constaté avec satisfaction que dix hommes supplémentaires s’y trouvaient. Bien sûr, ce ramassis de canailles n’avait rien de très reluisant et ce ne serait pas l’armée rutilante qu’Eidolon rêvait de commander depuis son enfance, mais cela ferait l’affaire.

Le maître d’hôtel s’avança vers lui et lui demanda poliment :

– Votre compagne souhaite-t-elle déjeuner avec vous, jeune seigneur ?

Dérangé dans sa quiétude, Eidolon congédia l’homme d’un geste vague de la main. Tandis que son interlocuteur se détournait, le garçon se prit à songer à Naria. La jeune fille, désormais remise de l’attaque des brigands, était toujours dans sa chambre. Maintenant qu’Eidolon disposait de l’argent des malfrats, il en avait profité pour rendre sa camarade présentable, en lui achetant les plus beaux vêtements du Fossé.

Il décida d’écourter son déjeuner et de monter la voir. En poussant la porte, il la trouva devant un miroir, en train de se contorsionner dans une robe de grande dame. Elle avait été coiffée et maquillée, et Eidolon devait bien reconnaître qu’elle était bien plus jolie que dans ses hardes de paysanne.

Elle remarqua enfin sa présence et cessa de prendre des poses pour se précipiter vers lui. Elle lui sauta au cou d’une manière qu’Eidolon jugea peu raffinée, mais qui le fit affreusement rougir. Tout noble qu’il soit, il était toujours troublé par les jeunes filles, n’ayant connu aucune femme.

– Oh merci, merci ! lui dit Naria en le lâchant. Ces vêtements et cette chambre… c’est si beau !

Les larmes et le deuil avaient disparu de son visage. Eidolon jugea qu’elle oubliait vite ses malheurs, pour quelqu’un qui en avait fait si grand cas. Mais après tout, qu’aurait-elle eu à regretter chez ces paysans ?

– J’ai un cadeau pour toi, lui annonça-t-il.

Il tira un collier en or de sa veste et le lui présenta. Les yeux de Naria s’écarquillèrent, révélant leur bleu lumineux.

– Où as-tu trouvé une pareille merveille ? lui demanda-t-elle.

– Il appartenait à une femme que les brigands ont détroussée la nuit dernière.

– Et cette femme… elle est morte, n’est-ce pas ? Pour ce collier…

Eidolon ne jugea pas utile de nier. Dégrisée par cette nouvelle, Naria s’assit sur le lit avec un air troublé. Elle leva la tête vers le jeune homme et lui demanda :

– Dis-moi, que feras-tu quand tu quitteras cet endroit ?

Eidolon s’assit à son tour.

– Je vais reconquérir la forteresse de mon père, répondit-il. Ces voleurs ne sont pas nombreux, mais en agissant minutieusement nous devrions réussir.

– On t’a chassé de chez toi ? s’enquit Naria.

– Oui, un maudit intendant qui s’appelle Jejen. Celui-là, je le pendrait à la muraille quand je l’attraperai. Mais avant… avant…

Son bras lui faisait mal. Cela avait recommencé peu de temps après leur aventure avec les brigands. La douleur semblait s’intensifier et Eidolon savait ce que cela signifiait : l’autre Griffe s’éloignait.

– Avant, termina-t-il, je dois retrouver cette criminelle, la femme qui a détruit ton village. Elle possède quelque chose qui me revient de droit.

Naria gloussa.

– Un prince privé de ses biens et de sa place, commenta-t-elle avec ravissement. Dis-moi, mon prince, que feras-tu quand tu auras de nouveau ta forteresse ? Parle-moi de ton royaume, est-il beau ?

Rêveur, Eidolon s’allongea confortablement sur le matelas et répondit :

– L’endroit est plutôt lugubre, mais il a de bons côtés. Quand j’y retournerai, j’essaierai de gouverner aussi bien que mon père. Ça ne doit pas être bien compliqué… il s’agit juste de savoir comment les gens réagissent, ensuite on peut les diriger à sa guise. Ça doit s’apprendre petit à petit, au cas par cas… je verrai.

Naria ne répondit pas et Eidolon sentit le lit se creuser tandis qu’elle se couchait à son tour. Elle ne faisait pas plus de bruit que de mouvement, et le jeune homme trouva le silence incroyablement paisible. Bien décidé à profiter de ce calme, il ferma les yeux un instant, uniquement gêné par la douleur diffuse de son bras.

Quand il fut parti, Naria resta longuement allongée, les yeux rivés que le plafond. Le collier d’or reposait dans sa main et elle ne pouvait s’empêcher d’en caresser les perles, envoûtée par leur douceur. Elle réfléchissait profondément.

Contrairement à ce que la plupart des gens croyaient à Kaez, Naria n’était pas idiote. Enfin, pas trop. Elle aimait juste ce qui brillait, ce qui ne demandait pas trop d’effort, ce qui était beau et facile.

En l’occurrence, elle comprenait parfaitement que son salut passait par cet étrange garçon qui l’avait recueillie. Sans lui, elle serait morte dans les décombres, incapable de se dégager. Et s’il décidait de l’abandonner, elle se retrouverait à la rue, seule, condamnée à vivre dans la crasse et la pauvreté. Tout sauf cela. Elle craignait que cela ne se produise à la fin de leur séjour en ville. Naria, qui connaissait un peu les garçons, sentait que celui-ci était d’un naturel fantasque et cruel. Il ne tenait pas à elle.

Alors elle devait faire en sorte que cela change.

Il fallait qu’il s’attache à elle. Lorsqu’elle s’était jetée à son cou, plus tôt, elle avait remarqué qu’il était troublé. Elle avait une chance, une petite chance de le séduire. Elle était prête à tout pour cela, même à vendre son âme. Tout, plutôt que la crasse et la mendicité.

Quand Eidolon descendit régler la note de l’hôtel, le patron lui annonça :

– Un messager vient de déposer quelque chose pour vous.

– De la part de quelqu’un de la ville ?

– Non, je ne crois pas. Le sceau qu’il porte n’est pas dans notre registre, et nous sommes fiers de posséder le répertoire le plus complet du canyon.

Eidolon fronça les sourcils. Depuis les Ravages, les communications à distance avaient presque disparu. Seules quelques liaisons radios subsistaient et les nouvelles circulaient très lentement. Personne en-dehors de la ville n’aurait dû savoir qu’Eidolon résidait dans cet hôtel, car il n’était arrivé que quelques heures plus tôt.

Quand le patron lui tendit une enveloppe cachetée à la cire, son étonnement s’accrut. Personne, à part les grands nobles, n’utilisait de lettres si désuètes. D’ailleurs, il avait sûrement fallu du temps au messager pour l’apporter.

Eidolon prit la missive, remonta dans sa chambre et rompit hâtivement le sceau. Les premiers mots de la lettre le laissèrent bouche bée.

Je savais à l’avance où vous trouver car vous possédez une Griffe, or je peux voir où elles sont.

Il relut cette phrase plusieurs fois, avec une désagréable impression de vulnérabilité. Puis il se jeta sur la suite, comprenant ce que cela impliquait.

Vous ne me connaissez pas, mais je sais qui vous êtes. Je sais aussi que l’un de vos serviteurs vous a volé votre place et que vous chercher comment vous venger de lui. Soyons clairs et parlons franchement, car j’aime être bref : je peux aussi bien vous aider dans vos projets qu’avertir vos ennemis de votre situation et les laisser agir. Il va sans dire que mes actions futures dépendent du degré de coopération que vous affecterez.

Mais je n’ai pas envoyé cette lettre dans l’intention de vous menacer. J’imagine sans peine combien votre vie a pu changer depuis que vous avez découvert la Griffe et que vous cherchez des réponses à son sujet, mais surtout comment vous emparer de la seconde. Ce que j’ai à vous proposer, ce sont des informations à volonté sur les Griffes et le moyen de localiser celle qui vous manque.

Eidolon relut trois fois cette phrase, incrédule. Puis il délaissa momentanément le corps de la lettre, pour se précipiter sur la signature tout en bas. Qui pouvait bien parler ainsi ?

Zénei d’Amerpic.

Ce nom lui évoqua immédiatement quelque chose. Il se rappela enfin : Zénei le Collectionneur ! Celui à qui Akel avait pris la Griffe qu’il portait ! Son propriétaire légitime !

Il revint à la lettre, brûlant d’impatience.

En échange, poursuivait Zénei, je ne demande qu’à vous rencontrer en personne dans ma demeure, à Sablesnoirs près de la Mer Sans Fond. Comme cela représente un très long voyage pour vous qui n’avez qu’un équi, je mets à votre disposition un véhicule dont le nom ne vous dirait rien, mais qui va bien plus vite que ces stupides chevaux à six pattes. Il sera à l’entrée de la ville à midi.

Croyez-moi, je peux être votre meilleur allié comme votre pire ennemi. Mais si vous m’assurez votre amitié, je vous promets que la Griffe d’Aïtia, votre ennemie, sera entre vos mains avant ce soir.

Eidolon savoura cette idée. Ce soir… et il se vengerait de cette maudite porteuse qui le fuyait et prolongeait ses souffrances. D’elle et de tous ceux qui l’aideraient.

*

Ésis trébucha contre une racine et se tordit la cheville. Il continua de courir sur quelques mètres, puis la douleur explosa et il dut s’asseoir contre une souche. Une nuée d’insectes lui tomba sur les épaules et la tête, mais il les chassa d’un revers de main.

– Sicksa ! appela-t-il encore une fois. Reviens !

Seuls des chants d’oiseaux lui répondirent. De contrariété, il tapa du pied, oubliant sa cheville. Un élancement la lui rappela aussitôt. Pestant contre lui-même, il tâta l’articulation pour évaluer les dégâts. Rien de cassé. La douleur s’estompait rapidement : ce n’était même pas foulé.

Il releva la tête et contempla la Grande Forêt déserte. Une vague de désespoir s’abattit sur lui et il enfouit son visage entre ses bras. Il ne retrouvait pas Sicksa, mais en plus il ne savait plus où était Aïtia. Il se sentait seul, terriblement seul. Il aurait voulu que ses amis léchonkis soient encore là, ou bien sa mère, ou même sa peste de sœur. Mais tous les gens qu’il connaissait étaient morts, désormais !

Avec nostalgie, il se remémora sa dernière journée. La corvée de bois, travail épuisant qu’il haïssait, son escapade dans la Dévoreuse, sa rencontre avec Sicksa, ses jeux avec les esprits… tout cela lui manquait. Et la jolie Camille, qui avait accepté de lui parler sans se moquer… il songea à elle, rêva à ce qu’aurait pu être le lendemain si Aïtia n’était pas arrivée. Il aurait eu une vraie amie, une amie humaine…

Il entendit soudain un bruissement de feuilles et se tourna vivement. Cela provenait d’un buisson d’euphorbe, non loin de lui. Il s’approcha, espérant retrouver Sicksa, mais ce fut un visage de femme qui apparut entre les branches.

Ésis se rejeta en arrière sous le coup de la surprise. Le visage féminin lui sourit avec gentillesse. Ce n’était pas un léchonki et le garçon crut un moment qu’il s’agissait d’une humaine. Mais quelle humaine se serait allongée sur le sol toxique de la Dévoreuse ?

– Qui es-tu ? l’interrogea-t-il en gardant ses distances.

La femme – presque une adolescente – lui sourit de nouveau et dit avec malice :

– Approche, et tu verras toi-même.

À genoux, Ésis vint plus près. Elle était belle et son expression n’était qu’amabilité. Cependant, il fallait se méfier des apparences dans la Dévoreuse…

– Je cherche un ami, déclara Ésis. Un chat sauvage. Un esprit. Tu l’as vu ?

– Oui, il me semble bien. Mais c’est incommode de parler comme ça, tu ne trouves pas ? Viens t’asseoir à côté de moi, ce sera plus pratique.

Son sourire était charmant, à tel point qu’Ésis oublia sa méfiance, presque honteux d’avoir redouté quelqu’un de si gentil. Après tout, il avait eu peur des léchonkis la première fois, et ensuite ils étaient devenus très amis. Cette jeune femme était peut-être comme eux, malgré son attitude étrange…

Mais, alors qu’il écartait les buissons pour la rejoindre, une main à la peau blanche et fine se referma sur son poignet et l’entraîna violemment. Il eut le réflexe de s’accrocher aux branches et parvint à résister, les pieds fermement enfoncés dans l’herbe grasse.

La femme cria de rage et tira plus fort. Désormais, Ésis la voyait distinctement : elle était presque nue sous des haillons, plongée jusqu’à mi-corps dans une mare d’eau vaseuse. Le garçon sentit les vapeurs corrosives qui s’en dégageaient. Cette mare, contrairement à celle où il s’était baigné plus tôt, était remplie d’acide. Si l’esprit parvenait à l’y entraîner, c’était la mort assurée dans d’atroces souffrances.

Ésis lutta de toutes ses forces, mais la femme l’entraînait irrémédiablement vers l’eau. Elle n’était plus du tout belle, son visage naguère si aimable convulsé en une grimace d’effort et de cruauté. Ésis pouvait percevoir la haine sans borne qui se dégageait d’elle, comme un poison dans l’air. Déjà, les pieds du jeune garçon dérapaient sur la berge boueuse et la femme jubilait. Tandis qu’il s’agitait dans l’espoir de se libérer, sa main heurta un objet dur à sa ceinture : le couteau de Han ! Il l’avait oublié, mais il l’avait sûr lui depuis le début de son périple !

Il s’en saisit et l’abattit sur le poignet de l’esprit, comptant lui faire lâcher prise. En même temps, il doutait que cela ait le moindre effet, car aucune arme n’avait jamais blessé les léchonkis. Pourtant, la femme poussa un hurlement de souffrance et lâcha prise. Aussitôt, Ésis bondit à l’écart tandis qu’elle replongeait dans l’eau trouble.

Le garçon s’assit contre un arbre, loin de la mare. Il avait eu la peur de sa vie ! Il lui fallut longtemps pour retrouver son souffle et cesser de trembler. Un peu calmé, il glissa un regard vers l’eau. La femme était toujours là et l’observait, immergée jusqu’au nez. Ses yeux exprimaient un intérêt craintif.

Ce n’était pas la première fois que la Dévoreuse réservait ce genre de surprise à Ésis. Il savait que les racines pouvaient se dresser pour étrangler leur proie, que les oiseaux étaient capables de briser une pierre de leur bec, que les clairières les plus accueillantes se révélaient souvent des pièges mortels. La nature était une traîtresse. Elle était devenue l’ennemie de l’homme depuis les Ravages, une ennemie acharnée et sournoise.

Et pourtant…

Ésis s’approcha un peu de la mare et demanda :

– Pourquoi m’as-tu attaqué ?

– Tu le sais très bien ! vociféra la femme. C’est toi qui m’as noyée dans cette mare, où je dois rester depuis !

Ses paroles surprirent Ésis. Mais, souvent, les esprits ne reconnaissaient pas les gens, ou les assimilaient à d’autres. Pour cette femme, peut-être un humain ne différait-il pas d’un autre ?

– Tu me confonds avec quelqu’un, dit-il. C’est la première fois que je te vois. On t’a noyée ici, alors ? Tu es un fantôme ?

La femme ne répondit pas.

– Tu m’as pris pour celui qui t’a tuée ? insista Ésis. C’est pour ça que tu m’as attaqué ?

– Je marchais et il m’a poussée, murmura-t-elle sans lever les yeux vers lui. Je marchais et il m’a jetée dans cette mare. Il a maintenu ma tête sous l’eau. Depuis, j’ai froid, si froid… C’était un être mauvais. Les hommes sont des êtres mauvais.

À ces mots, sa bouche prit un pli dur et haineux. Ésis réfléchit, puis retira son manteau et le tendit à l’esprit vengeur. La femme le regarda avec méfiance.

– C’est pour toi, je te l’offre, lui assura le garçon.

Il posa le manteau à terre, entre des pousses d’hellébores verts, et s’éloigna un peu. Elle sortit une main diaphane de l’eau et endossa le vêtement trop court. Étrangement, l’étoffe ne se dissolut pas au contact de l’acide et ne parut même pas mouillée.

– Merci, dit la femme. Je parlerai de toi à mes sœurs, qui vivent dans les mares près d’ici. Et j’ai vraiment vu un chat sauvage qui fuyait par là.

Elle indiqua une direction. Trop heureux d’avoir retrouvé la piste de Sicksa, Ésis n’envisagea pas qu’il puisse s’agir d’un autre mensonge et remercia le spectre, avant de se précipiter sur les traces de son ami.

Il était de si bonne humeur qu’il ne vit la muraille qu’au moment où il la heurta. Elle était apparue soudainement, après un épais bosquet de mélèzes. C’était une enceinte très laide, toute en béton gris et lisse. Ésis regarda des deux côtés mais n’en vit pas la fin. C’était probablement Topaï, la cité dont Aïtia lui avait parlé. Il réfléchit un instant. Je devrais simplement contourner cette ville, la dernière ne nous a apporté que des ennuis. Mais si Sicksa est passé par ici, il est peut-être entré. Quelques pas plus loin, il découvrit en effet des empreintes de chat sauvage qui menaient à une trouée dans la muraille.

Le passage était étroit, mais Ésis se sentait capable d’y avancer. Sicksa, qui pouvait changer de forme à volonté, n’avait sûrement eu aucun problème à y entrer. Le garçon l’appela, puis se rendit à l’évidence : il fallait traverser la muraille.

C’est ce qu’il fit, après avoir creusé un peu plus le sol. Comme souvent, il regretta de ne pas avoir la souplesse des créatures de la Grande Forêt. Il émergea dans Topaï couvert de terre, et s’immobilisa de stupeur.

Le rouille et la crasse de la ville du Fossé étaient loin. De gracieux édifices d’or et de cristal s’élevaient le long d’une rivière qui ondulait lentement avant de disparaître dans un bosquet. Des pelouses en pente douce rejoignaient de petites plages de sable blanc que l’eau claire bordait. Des oiseaux exotiques au plumage coloré voletaient dans l’air calme ou se posaient sur des fontaines finement ouvragées. Les arbres – Ésis s’en aperçut soudain – étaient eux-mêmes de magnifiques réalisations en verre teinté, où l’on avait reproduit jusqu’aux nervures des feuilles. La lumière miroitait joliment à travers et une musique agréable provenait d’une fenêtre ouverte.

Ésis, brusquement honteux de ses vêtements sales, se fit un devoir de les épousseter avec ferveur. Il lui fallut faire un effort pour s’arracher à la beauté du lieu et se souvenir de son objectif. Mais Sicksa n’était nulle part. Le garçon haussa les épaules et conclut qu’il devait le chercher. C’est ce qu’il fit, charmé par les merveilles qu’il découvrait en chemin.

Topaï, ou plutôt ses beaux quartiers, était généreuse en matière de prodiges. À Kaez, l’art et le raffinement étaient rares, et Ésis avait l’impression de découvrir le sens du mot beauté. Des diamants ornaient les ponts, des statues aux poses aériennes saluaient les passants, les gens eux-mêmes portaient des vêtements tissés d’or et d’argent. Le garçon n’osait pas croiser leur regard mais sentait qu’ils le détaillaient avec curiosité, probablement intrigués par sa tenue sale et déchirée. Fort heureusement, ils étaient peu nombreux.

Après avoir remonté plusieurs rues, Ésis prit conscience qu’il ne parviendrait à rien de cette manière. La ville était trop grande et les maisons trop hautes lui bloquaient la vue. S’il voulait retrouver Sicksa, il fallait qu’il prenne de la hauteur.

Les façades des maisons étaient couvertes d’arabesques et de corniches. Ésis hésita, mais il ne voyait aucune échelle et aucun escalier. Avec appréhension, il s’approcha d’un des bâtiments, retira ses chaussures et s’accrocha à la première prise qu’il rencontra. Puis, soudain, tout lui parut extraordinairement facile. Les sculptures étaient comme les nœuds dans l’écorce des grands arbres, les corniches étaient des branches. Or, Ésis n’avait jamais eu peur de grimper aux arbres.

Ce fut la première fois qu’il monta sur les toits, mais pas la dernière. Il atteignit le haut de la maison en quelques minutes, à peine essoufflé. De là, il vit les rues décorées des beaux quartiers, ainsi que celles plus ternes de la partie pauvre. Il constata que Topaï était ornée de nombreuses banderoles et que des gens se rassemblaient le long de l’avenue principale, comme si la ville se préparait à une fête.

Et, soudain, il aperçut un attroupement qui se formait autour d’une silhouette solitaire, reconnaissable entre toutes malgré la distance. Un enfant avec des bois de cerf sur la tête.

Ésis redescendit en hâte et se mit à courir. Les rues rectilignes l’aidèrent grandement à se repérer. Il arriva à bout de souffle dans l’avenue principale et dut s’arrêter. Où était Sicksa ? La foule s’était refermée. Le garçon maudit sa petite taille, mais les gens s’écartèrent alors comme par magie et il vit son ami, encerclé par une dizaine de personnes à l’air mauvais.

Il se précipita vers lui, mais quelqu’un le bouscula violemment.

– Place ! tonitrua une voix. Place au Cortège du prince Énantion Éïkon d’Hautepierre ! Place au fils de notre bon roi Polexandre Trois, vive-t-il à jamais !

Ésis se plaqua contre un mur tandis qu’un défilé d’équis, de carrioles et de domestiques écrasaient le sol devant lui. Dès qu’ils furent passés, il tenta de s’approcher de Sicksa, mais les magnifiques véhicules parés d’or lui bloquaient le passage. Il essaya de pousser quelques personnes, mais sans succès.

– Qu’est-ce donc ? entendit-il quelqu’un demander.

– Un monstre des bois, Monseigneur, répondit-on. Cette sale petite bête est venue planter des graines ici, pour que la Dévoreuse avale notre ville. Mais nous le tenons, maintenant ! Il va payer ça très cher !

Affolé par ces paroles, Ésis escalada la façade la plus proche et put enfin voir ce qui se passait.

La situation était pire qu’il ne le croyait : l’un des hommes avait tiré une épée et l’appuyait contre la gorge de Sicksa. Des nobles aux riches atouts les entouraient, posant sur la scène des regards curieux ou amusés.

– Un mot de vous, Monseigneur, et je le décapite ! déclara l’homme qui retenait Sicksa.

Un jeune noble monté sur un bel équi prit un air effrayé et répondit timidement :

– Ce ne sera peut-être pas nécessaire…

Il y avait une corde qui traversait la rue, soutenant un grand drapeau coloré. Le sang d’Ésis ne fit qu’un tour et il se suspendit au filin providentiel. Celui-ci ploya sous son poids, le rapprochant de la tête des badauds.

Personne ne le vit, car tous étaient captivés par l’esprit des bois. L’homme à l’épée avait baissé son arme, perplexe, mais retenait toujours le malheureux Sicksa. Ésis se trouvait maintenant juste au-dessus d’eux. Son intention, à l’origine, n’était que de s’approcher pour distraire l’attention du bourreau improvisé. Cependant, il eut un mouvement malencontreux et son pied alla heurter la figure de l’homme. Celui-ci chancela, lâchant du même coup Sicksa.

– Mais qu’est-ce que…

Tentant le tout pour le tout, Ésis se renversa la tête en bas, s’accrochant à la corde par les genoux.

– Tes mains ! cria-t-il à son ami.

Sicksa ne se le fit pas dire deux fois et Ésis le hissa près de lui. Mais, sitôt qu’il y fut, il se métamorphosa en oiseau, ce qui était fort judicieux car la corde ployait jusqu’au sol.

– Tu aurais pu te transformer avant ! le gronda Ésis.

– J’avais trop peur.

Un caillou jaillit de la foule et toucha l’oiseau à l’aile. Heureusement, le garçon le rattrapa et le tint contre lui d’une main, tandis qu’il continuait d’avancer sur le corde en s’aidant de ses jambes. S’il parvenait à atteindre les toits, ils seraient sauvés.

Mais un couteau, adroitement lancé, trancha net la corde. Ésis, qui n’aurait eu qu’un mètre à parcourir pour atteindre son but, tomba vers la rue. Il ne lâcha pas prise, cependant, et ce fut cela qui lui sauva la vie.

Il eut le réflexe d’utiliser son poids pour se balancer plus loin, plutôt que d’atterrir dans les bras de la foule furieuse. En revanche, il n’avait pas prévu du tout l’endroit exact où sa chute s’acheva.

C’est-à-dire sur le dos de l’équi du jeune noble à l’air timide.

– Ah ! s’exclama celui-ci avec terreur, bien qu’il fut largement plus âgé qu’Ésis.

L’équi, entendant crier son maître, dut croire qu’on lui ordonnait d’avancer. Lui aussi effarouché par l’agitation, il s’élança de toute la force de ses six pattes. Le foule s’écarta de peur d’être piétinée. Ésis y vit sa seule chance et tapa des talons contre les flancs de l’animal, qui accéléra derechef. Le jeune noble, pourtant assis devant le garçon, n’eut pas la présence d’esprit de saisir les rennes.

– Laissez-moi ! hurlait-il d’un ton qu’il aurait sans doute voulu autoritaire. Je vous ordonne de me laisser !

À vrai dire, Ésis n’avait rien contre lui et aurait volontiers obéi. Seulement, s’il s’arrêtait, la foule aurait beau jeu de se jeter sur lui. Que faire, alors ? Pousser le cavalier à terre, pour qu’il se brise le cou ?

– Je veux juste sortir de la ville ! s’expliqua Ésis malgré le bruit. Où est la porte ?

– Par là… vers le quartier des marchands. Mais laissez-moi ! Vous ne savez pas qui…

Ésis parvint à rattraper les rennes qui flottaient au vent et dirigea avec effort l’équi dans la direction indiquée. Ce n’était pas cet empoté de noble qui l’aurait aidé, ça non !

Cependant, à sa grande joie, il vit l’écart entre eux et la foule se creuser. Si les gens perdaient leur trace dans les quartiers populaires, le garçon pourrait abandonner l’équi et le noble, puis passer la porte seul avec Sicksa.

Quand il perdit leurs poursuivants de vue, il autorisa l’équi à ralentir un peu et dit à son compagnon involontaire :

– Je suis désolé de vous avoir enlevé. Il fallait que je rejoigne la Grande Forêt au plus vite. Vous comprenez, je suis ami avec cet esprit. Il n’est pas méchant, c’est juste que…

Ésis cessa de parler, avec l’impression que les muscles de sa gorge refusaient soudain de fonctionner. Il se sentit subitement vide, comme si ses forces l’avaient déserté d’un coup. Cherchant vainement à aspirer de l’air, il vit la rue basculer, puis ressentit le choc des pavés. Il entendit le noble pousser une exclamation de surprise et se retourner. Rassemblant son énergie, il essaya de se relever, mais chuta dans les ténèbres.

Déconcerté par la chute de son ravisseur, le Prince Énantion parvint à arrêter l’équi. Il revint sur ses pas et constata avec une certaine inquiétude que celui qu’il avait pris pour un redoutable ennemi n’était qu’un enfant, et qu’il ne se relevait pas. La créature de la Dévoreuse, redevenue humaine, se tenait agenouillée près de lui.

Dès qu’elle vit le prince, elle se tourna vers lui avec un air implorant. Le suppliait-elle de secourir son maître ? Énantion ne savait pas. Il ne savait pas quoi faire. Il ne s’était jamais… retrouvé dans une telle situation, séparé de ses serviteurs, obligé de décider lui-même de ses actes. La course à dos d’équi lui avait laissé le cœur battant de peur et il ne se sentait pas capable de…

Les lèvres de la créature remuèrent, comme s’il essayait de communiquer avec le prince. Mais il n’était qu’un Observateur, il n’entendait pas ses propos. L’esprit des bois parut le comprendre et se pencha vers le sol. Stupéfait, Énantion le vit tracer des mots dans la poussière :

Aide-le. S’il reste ici, il va mourir.

– Tu… tu sais écrire ? Comme un humain ?

Énantion, qui avait vécu toute sa jeunesse dans le palais de Moïra, n’avait jamais vu les créatures des bois comme des êtres pensants.

Il ne doit pas mourir, écrivit l’esprit. Il est le seul à pouvoir entendre le Cœur. Sans lui, le monde mourra.

S’il avait été moins surpris, Énantion aurait cru à une blague. Il contempla l’enfant et son compagnon, indécis. C’était son intendant Sérem qui s’occupait de ce genre de choses, pas lui ! Mais, tandis qu’il hésitait, la créature le fixait avec une expression toujours plus suppliante – et son visage désespéré changeait ! Il prenait les traits du prince, qui le regardait sans comprendre, comme si l’esprit espérait l’émouvoir plus facilement.

Pitié, inscrit-il sur le sol.

Énantion aspira une bouffée d’air, puis hocha la tête sans être certain lui-même de ce qu’il faisait.

– D’accord, dit-il. D’accord, je vais demander à Sérem. Mais je ne sais pas ce qu’il décidera.

*

Naria se cramponnait aux accoudoirs de son siège, les bras raides. À midi pile, un appareil était arrivé devant l’auberge et Eidolon y était monté. La jeune fille, malgré sa peur de l’inconnu, l’avait suivi avant que la porte ne se rabatte.

Enfermée dans le véhicule volant, elle regrettait désormais sa décision. L’avion – elle avait entendu Eidolon l’appeler ainsi – se déplaçait beaucoup plus vite qu’un éliplane. Naria pouvait sentir les vibrations sous ses pieds et voyait défiler le paysage par le hublot. Une mer de nuages, sous laquelle apparaissait par instants la mer de la Dévoreuse. La sœur d’Ésis ignorait ce qui l’effrayait le plus.

Pour oublier sa peur, elle se concentra sur la conversation d’Eidolon. Il avait emmené avec lui Grenn, le chef des brigands – et il ne lui avait pas demandé de venir, à elle. Ils parlaient à voix basse de ce qu’il conviendrait de révéler à ce Zénei d’Amerpic.

– Tu pourrais me dire pourquoi tu réponds à son appel ? demanda-t-elle assez fort pour les interrompre.

Eidolon délaissa sa discussion le temps de répondre :

– Je te l’ai déjà expliqué. Il détient des informations sur la criminelle. Grâce à lui, j’aurais mis la main sur elle demain.

– Moi, je trouve ça louche, cette histoire. Il n’aurait pas pu venir lui-même ? Pourquoi te conduire, toi, chez lui ? Et si c’était un piège ? S’il voulait juste te couper le bras et récupérer la Griffe ?

Si Eidolon entendit dans ces paroles les accents de la prudence et de la vérité, il n’en laissa rien paraître. Son bras lui faisait mal et il devait retrouver cette maudite femme, c’était tout ce dont il se souciait.

– Peu importe, répliqua-t-il. Ce qui compte, c’est qu’avec son aide je capturerai cette criminelle sans tarder. Le plus tôt sera le mieux et, crois-moi, elle n’en a plus pour longtemps.

Naria préféra se taire, de peur de l’agacer et d’être abandonnée. Mais son mauvais pressentiment ne la quittait pas.

Une heure plus tard, l’appareil se posa sur une piste près de la mer. Eidolon sortit le premier, épuisé par la douleur de son bras mais déterminé à ne montrer aucune faiblesse. Cependant, il ne put masquer son étonnement devant ce paysage totalement inconnu.

Il avait déjà vu l’océan sur de vieilles photographies, mais rien ne l’avait préparé à sa mouvance, aux mystérieuses nuances qui roulaient fugitivement sur les vagues. Au cours des Ravages, des combats titanesques auraient eu lieu dans les profondeurs et l’on racontait désormais que le fond avait disparu sous la force du chaos, laissant les noires abysses se prolonger à l’infini. La côte elle-même avait été transformée : elle avait l’aspect d’une plage vitrifiée, lisse, comme si le sable blanc qui la composait était coulé d’un bloc. Nul plante n’y poussait, aussi elle formait un contraste saisissant avec l’enchevêtrement de la Dévoreuse.

Eidolon entendit Grenn et Naria lâcher des exclamations stupéfaites, tandis qu’ils sortaient à leur tour.

– Monseigneur, demanda le chef des brigands, êtes-vous sûr qu’il n’y a aucun danger ?

S’il avait choisi la vérité, Eidolon aurait dit qu’il ne savait pas. Mais il était bien plus prudent de répondre ce qui conviendrait le mieux à cet homme :

– Il n’y a aucun risque, affirma-t-il.

– Comment peux-tu en être sûr ? répliqua Naria, très nerveuse.

Une voix s’éleva tout près d’eux, les faisant sursauter :

– Il a parfaitement raison, ma chère.

Ils se tournèrent vivement. Qui n’aurait pas été effrayé dans un tel lieu ? Grenn tira même son tranche-gorge et le brandit vers le nouveau venu.

Celui-ci, en réalité, n’avait rien de menaçant. Il était âgé, avec une longue barbe et une épaisse chevelure blanches, où l’on distinguait encore quelques reflets gris. Il était vêtu d’une robe de moine, comme Eidolon en avait vu dans les villes de l’ouest, mais ne portait nul emblème de religion. Sa grande taille, que l’âge n’avait pas vaincue, lui permettait de dominer les deux adolescents. Mais à part cela, il avait l’air inoffensif.

Il sourit devant la lame pointée vers lui et dit :

– Je vous prierais de ranger cela, monsieur. Je ne vous veux aucun mal. Au contraire, je comptais vous instruire à propos des Griffes, mais aussi à propos de l’étrange monde qui est désormais le nôtre…

Zénei – car c’était lui – les conduisit jusqu’à une étrange construction toute en hauteur, qu’Eidolon reconnut pour être un phare. Une muraille l’entourait, percée de meurtrières et d’une unique porte à deux battants. Grâce à son talent de Renifleur, le jeune homme sentit l’odeur acre d’un feu de bois et en conclut que l’endroit était habité.

Pendant qu’ils marchaient, Zénei entreprit de se présenter :

– Je me considère comme un collectionneur. LE collectionneur, à vrai dire. J’ai établi ma résidence près de la mer il y a quelques années. Depuis, je récupère tous les objets qui s’échouent sur la plage. Il y en a parfois de très étranges, que certains sont prêts à payer une fortune. Je m’en fais aussi apporter, quand j’entends une rumeur qui m’intéresse. Après, soit je les revends, soit je les garde ici, dans mon musée. Je garde les vestiges de l’ère précédente.

Eidolon se força à écouter avec attention. À vrai dire, les bavardages de Zénei l’ennuyaient et son bras lui faisait mal. Mais il devait être attentif, au cas où le vieux bonhomme lâcherait une information importante. Il voulait savoir comment tout cela était arrivé, ce qu’il lui arrivait, et comment faire pour que les choses reprennent leur cours normal.

Ils arrivèrent à la porte du fort. Naria poussa un soupir de soulagement.

– Je n’ai jamais autant marché, dit-elle.

Eidolon se moqua de sa faiblesse, mais prit soin de dissimuler son sourire. Zénei ne devait pas croire que leur groupe était divisé, même sur les plus petits détails.

Le vieil homme toqua à la porte. Un panneau coulissa, laissant distinguer deux yeux méfiants, puis le visage s’écarta et l’un des battants fut tiré en arrière.

– Heureux de vous revoir, maître, dit un moine en s’inclinant.

Eidolon nota que Zénei lui répondit à peine. Attentif, le jeune homme détailla la cour qui entourait le phare. Elle était relativement grande mais peu de personnes s’y trouvaient. Toutes étaient des moines en robe brune et sale, et toujours avec le même air méfiant. À l’arrière du groupe, Naria hésita, sentant probablement la tension qui régnait là.

Zénei, sans tenir compte de l’hostilité des moines, guida ses hôtes vers le phare.

– Qui sont ces gens ? lui demanda Eidolon.

– Mes serviteurs, répondit-il. Ils m’aident dans mon travail de collection.

– Et là, intervint Naria, qu’y a-t-il ?

Elle pointait le doigt vers un local construit en pierre, dont la porte était maintenue par de lourdes barres de fer. Eidolon cru remarquer que les moines se raidissaient en voyant ce qu’elle indiquait.

– C’est là que je range mes trésors, répondit Zénei. J’ai toujours peur qu’un voleur s’introduise ici, alors je m’entoure de précautions.

C’était là un aveu bien vite proféré. Mentait-il pour cacher quelque chose de plus important ? Par prudence – et par curiosité – Eidolon chuchota au chef des brigands :

– Reste ici et vois si tu trouves des informations intéressantes.

Le voleur hocha la tête et se laissa distancer. Zénei ne parut pas remarquer sa disparition, mais Eidolon ne doutait pas qu’il l’ait constatée.

– Bienvenue dans ma retraite, déclara Zénei en s’asseyant dans un fauteuil.

Le salon, situé tout en haut du phare, était meublé avec goût. De larges fenêtres y laissaient entrer la lumière à flots. Les murs étaient dissimulés par des montagnes de livres, qui attendaient sagement sur les rayonnages des bibliothèques, ou de tableaux représentant des paysages. D’épais tapis et de profonds fauteuils donnaient à la pièce un aspect douillet.

Naria et Eidolon s’assirent. À ce stade, le jeune homme décida que les politesses avaient assez duré et qu’il était temps de parler sérieusement :

– Que savez-vous des Griffes ? demanda-t-il en dévoilant son bras.

Celui-ci était rouge et contusionné autour du bracelet de métal. Naria poussa une exclamation mi-compatissante, mi-dégoûtée. Zénei resta de marbre.

– Ah, fit-il, je vois que vous avez retrouvé l’un de mes articles. Votre père me l’a volé il y a peu et je l’ai amèrement regretté. C’est un objet extraordinairement précieux, vous savez ?

– Peu m’importe. Retirez-moi cette horreur ou indiquez-moi où trouver l’autre, qu’on en finisse.

Zénei s’enfonça plus confortablement dans son fauteuil et déclara :

– Jeune homme, ce n’est pas près de finir. Il se trouve que j’ai à vous parler. J’ai une proposition à vous faire.

Eidolon s’apprêta à répliquer, mais le vieil homme l’interrompit :

– Or, pour que vous compreniez bien la valeur de cette proposition, il faut que je vous explique certaines choses. Ce sera une histoire fort longue, j’en ai peur, mais passionnante.

Grinçant des dents, Eidolon contint sa colère et écouta.

– Commençons par l’histoire du monde, dit Zénei. Au temps des Ravages…

– Oui, je connais, le coupa le jeune homme. Il était une fois un monde rempli d’hommes corrompus qui voulurent tout posséder, qui se détruisirent eux-mêmes en jouant les sorciers et qui churent durement de leur rang, et bla bla bla…

– Pas exactement. Disons plutôt que jusqu’à l’époque des Ravages, cinq races s’étaient succédées dans notre monde. La race d’Or, qui était un parangon de vertu, puis la race d’Argent qui se laissait aller à la paresse et à l’irrespect envers les dieux. La décadence était amorcée. Ensuite vint la race de Bronze, qui se savait rien faire d’autre à part se battre. Aussi naquirent les Héros, la quatrième race : elle fit cesser la guerre et laissa place à la cinquième race, la nôtre. Nous sommes la race de Fer, jeune homme, vouée au travail et à la douleur.

– On en ferait une épopée, se moqua Eidolon – mais trop bas pour être entendu.

– Mais, un beau jour, une sixième race naquit. Des hommes aux cheveux blancs dès l’enfance, qui n’avaient rien d’humain dans l’âme. Aucune morale ne germa jamais dans leur esprit. Ils détruisaient tout, non par haine ou par jalousie, mais parce que c’était leur nature. On les nomma les Hectons.

– Ce sont eux qui ont fait pousser la Dévoreuse ? demanda Naria.

– Plus ou moins. C’est plus compliqué. C’est à cause des désordres qu’ils ont provoqué dans le monde que la nature a pu relever la tête. La race de Fer l’avait maîtrisée, mais elle s’est rebellée. Elle a avalé les Hectons et la plupart des survivants de notre race. Seuls quelques uns d’entre nous ont survécu et ont fondé les villes fortifiées qui existent aujourd’hui.

Zénei se pencha en avant, les coudes sur les genoux.

– Mon garçon, dit-il en fixant Eidolon avec intensité, cette nature prise de folie est une menace pour l’humanité. Tu n’as pas idée de toutes les merveilles que ce monde recelait à l’époque où la Dévoreuse ne le rongeait pas. Mon grand projet est de la détruire, afin de retourner à notre gloire du siècle passé. Mais pour cela, j’ai besoin de ton aide.

Eidolon ressentit un pincement amer. En vérité, c’était lui qui avait besoin d’aide. En venant, il avait espéré que le Collectionneur mettrait un terme à sa douleur. Qu’il serait enfin délivré de la Griffe. Mais les choses prenaient une tournure bien plus compliquée.

– Quel genre d’aide ? demanda-t-il.

– Tu es le fils d’Akel Soll. Un traître et un bandit redoutable, il est vrai… Mais il possédait aussi bon nombre d’alliances solides. C’est ce qui m’intéresse. Étant son héritier, tu disposes de ce réseau d’alliance. Oh, bien sûr, il te faudra t’affirmer face à la société clandestine, mais j’ai bon espoir. J’attends que tu lèves une armée et que tu ailles accomplir une mission.

– Une armée ? Rien que ça ?

Eidolon se demanda si le vieil homme était fou.

– Et vous n’avez toujours pas répondu à ma question ! insista-t-il. Que sont les Griffes, à la fin ? Pourquoi celle-là s’est-elle accrochée à moi comme ça ?

– J’y viens. Vois-tu, il existe un point central au développement de la Dévoreuse. Une source gorgée de vie, de laquelle dépendent tous ces arbres. Les Griffes permettent de détruire ce puits. Elles ont été créées par les Hectons dans leurs dernières heures. Elles ont une forme de… d’esprit. Celle que ton père a volée a probablement senti en toi une certaine disposition de caractère, dont elle a décidé de se servir. En somme, tu es son véhicule pour parvenir à la dernière pièce de l’arme, sans laquelle les Griffes ne sont rien.

Le jeune homme s’apprêtait à demander ce dont il s’agissait quand un cri déchira l’air, provenant de la cour. Zénei, Naria et lui se précipitèrent à la fenêtre.

En bas, des moines se rassemblaient, avec de grands gestes paniqués. Un attroupement se formait autour de deux silhouettes radicalement isolées.

L’une était celle d’un enfant aux cheveux blonds, très clairs, qui se tenait courbé et plaquait ses mains sur ses oreilles en agitant la tête. Il était debout devant la porte barrée de fer, maintenant grande ouverte. À ses pieds gisait le corps de Grenn.

Eidolon ne vit pas de sang, mais pressentit que la raideur de l’homme n’était autre que celle de la mort.

Il allait parler à Zénei quand l’enfant leva la tête vers lui, une grimace démente sur les traits. Eidolon remarqua alors que ses cheveux n’étaient pas blonds, mais d’une blancheur de neige. La Griffe serra plus fort son bras blessé.

– Votre ami, dit Zénei d’un ton lugubre, vient de faire la connaissance de notre pensionnaire. Il s’agit de la dernière pièce de l’arme dont je parlais. C’est un Hecton.

On se verra demain ? demanda Camille.

Elle sourit. Une lampe lança une sinistre lueur d’incendie sur ses cheveux.

– Oui, à demain, répondit Ésis.

*

Le garçon se réveilla en sursaut, tiré de son inconscience par des images de flammes. Par réflexe, il voulut s’asseoir, mais retomba aussitôt – sur des oreillers. Surpris, il fronça les sourcils. Il n’était plus dans la rue, mais dans une chambre décorée de riches tentures.

Il aurait dû se trouver dans la rue. Que s’était-il passé ?

Les souvenirs lui revinrent. Il était… tombé. Il ne se l’expliquait pas. Avait-il reçu une pierre pendant sa fuite ? Il n’avait rien senti, mais on disait que certaines blessures ne faisaient mal qu’après quelques secondes.

Il réessaya de s’asseoir et, cette fois, y parvint. Soudain, il s’aperçut qu’il tenait quelque chose dans son poing. En l’ouvrant, il y découvrir un petit caillou banal, comme on en trouvait des centaines dans la Dévoreuse. Puis ses yeux rencontrèrent le visage attentif de Sicksa, assis au pied du lit.

– C’est toi qui m’a donné ça ? lui demanda-t-il.

L’esprit haussa les épaules, l’air de trouver cette question idiote.

– Ne le perd pas, dit-il en guise de réponse.

Ésis déposa la caillou dans l’une de ses poches puis entreprit de se lever. Il avait les jambes molles, mais elles le soutinrent sans peine quand il se mit debout. À chaque seconde, il se sentait moins faible. Quoi qu’il se soit passé, décida-t-il, c’est bon signe.

Mais où était-il ? Il promena un regard intrigué sur la chambre. Elle était grande et incroyablement luxueuse. Sa maison de Kaez aurait pu y tenir toute entière. Non, jamais Ésis n’en avait vu de pareille.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? finit-il par demander à Sicksa.

– Les nobles nous ont conduits chez eux.

Il n’ajouta rien de plus, selon son habitude. Ce trait de caractère parut soudain très énervant à Ésis. Le garçon s’approcha de la porte – qui faisait au moins trois mètres – et toqua timidement.

– Il y a quelqu’un ? demanda-t-il.

Il n’espérait pas vraiment de réponse, cependant un choc ébranla le bois et une voix gronda :

– Silence, vaurien !

Déconcerté par cette répartie inattendue, Ésis resta un instant muet, puis se reprit.

– Qui êtes-vous et qu’est-ce que je fais là ? demanda-t-il.

– Toi, l’ami des monstres, tu es là parce que notre prince Énantion a bien voulu sauver ta carcasse. Alors tu te tais et tu restes tranquille !

Ésis lança un regard stupéfait à Sicksa, qui haussa les épaules. Le prince Énantion ? Pour ce qu’il se rappelait, le garçon n’avait jamais entendus ce nom avant le passage de cortège. À Kaez, seuls les adultes s’intéressaient un peu à la politique. Pour Ésis, ce prince n’était qu’un illustre inconnu.

Pourquoi lui était-il venu en aide ?

– Je peux m’en aller ? demanda encore Ésis.

Un ricanement lui parvint.

– Non, lui répondit son interlocuteur caché. Nous sommes les gardes personnels du prince et nous avons pour ordre de t’empêcher de sortir. Dès que notre maître sera revenu, tu iras en prison pour avoir aidé un monstre des bois.

Encore plus perplexe, Ésis retourna s’asseoir sur le lit. Mais enfin, comment s’était-il retrouvé dans une situation si étrange ? S’il n’était pas tombé, Sicksa et lui seraient déjà à l’abri dans la Grande Forêt.

Il resta immobile pendant plusieurs minutes, réfléchissant intensément.

– Tu comprends quelque chose à cette histoire de fous, toi ? demanda-t-il à Sicksa.

Bien sûr, il ignorait que le jeune noble dont il avait emprunté l’équi était le Prince Énantion. Comment aurait-il pu savoir que le fils chéri du roi, jeune homme timide habitué au calme de son palais, avait pris pitié de lui et bravé pour la première fois l’intendant de son père ?

Ce qu’il ne savait pas non plus, c’était que les gardes postés sur les murailles venaient d’apercevoir, au loin, de curieux mouvements dans la Dévoreuse. Le vent dans les arbres ? se demandèrent-ils. Tout était si tranquille, à cette heure de l’après-midi.

Seulement, s’ils avaient eu le Don d’Entendre, ils auraient perçu les sons métalliques qui provenaient de sous la voûte forestière, ainsi que des éclats de voix hostiles.

Sicksa haussa les épaules. Ésis lui donna un bourrade, agacé qu’il répète ce geste.

– Enfin, tu étais réveillé, toi ! lui dit-il. Tu dois bien savoir ce qui nous est arrivé.

– Je lui ai demandé et il a répondu « oui, je veux bien l’aider ». C’est simple, non ?

– Pas vraiment, non…

À une centaine de mètres du mur d’enceinte, une armée d’ombres s’éparpilla et se posta en cercle autour de Topaï. Elles se tenaient rigoureusement silencieuses, si bien que les gardes ne les remarquèrent pas. Elles attendaient.

L’un des hommes de la muraille fronça les sourcils, croyant humer dans le vent une odeur d’huile brûlée et de rouille. Étrange, songea-t-il.

– Bon, raisonna Ésis, je n’ai pas envie de retourner en prison. Toi non plus. Donc, nous n’avons aucune raison de rester ici. Tant pis pour cette histoire.

Bien sûr, il mourait d’envie d’élucider ce mystère. Jamais sa curiosité n’avait été aussi vive. Seulement, ce n’était pas le moment d’y céder et il en avait pleinement conscience.

– On s’en va, décida-t-il.

Mais pour où partir ? Les gardes ne quitteraient jamais leur poste… Ce fut Sicksa qui trouva la solution, en découvrant une fenêtre au milieu des rideaux et des tapisseries. Ésis constata avec dépit que le sol était à une vingtaine de mètres.

– Je ne vole pas, moi, dit-il.

– Mais tu grimpes, répliqua l’esprit des bois.

Il y avait en effet une multitude de sculptures et de corniches qui étaient autant de prises pour escalader la façade.

– D’accord, dit le garçon. On va descendre par là.

Toutefois, avant de partir il s’empara de quelques fruits oubliés dans une corbeille. Il avait faim, et après tout il ne faisait qu’honorer l’hospitalité de ce prince inconnu. C’était presque le remercier, en réalité.

Les poches gonflées de pommes et de poires, il bondit sur le rebord de la fenêtre et entreprit de descendre vers la rue.

Cependant, au même moment, la menace vague qui pesait sur la ville se concrétisa sous la forme d’une armée hurlante. Les gardes de la muraille virent soudain apparaître des dizaines hommes qui rugissaient en cadence, à cris brefs et belliqueux. Ils tenaient des lances, des épées mais aussi des armes à feu, sombres vestiges du temps des Ravages.

Les gardes de Topaï firent sonner l’alerte, brusquement tirés de la quiétude de l’après-midi. Pourtant, le pire était encore à venir. Tout à coup, ils virent apparaître derrière les guerriers ennemis une volumineuse ombre de métal. Une machine monstrueuse, rouillée et grinçante, s’avança en écrasant arbres et pierres. Puis, résolument, elle tourna son faciès sifflant et gondolé vers les portes de la ville et donna un premier coup.

Un son digne d’un gong fit sursauter Ésis, ce qui faillit le projeter dans le vide. Il eut le même effet sur les gardes en faction dans la ville, bien qu’ils ne churent que de leur tranquille somnolence. Des groupes d’hommes armés envahirent les rues, courant qu’un endroit à un autre pour déterminer la cause du bruit. L’alerte retentit plus fort.

Ésis ne comprenait pas ce qui se passait. Il crut un instant que les gardes étaient sortis pour l’arrêter. Mais pourquoi aurait-on déployé autant de moyens pour sa pauvre personne ?

– Il se passe quelque chose de grave, je crois, dit-il à Sicksa.

Celui-ci avait pris sa forme d’oiseau et s’envola plus haut, puis revint et confirma que les gardes se dirigeaient vers les portes de Topaï, de l’autre côté de la ville.

Ésis raffermit ses prises comme il put. Il était dans une position très inconfortable, une jambe dans le vide et étiré contre le mur. Malgré son assurance, il savait qu’il ne tarderait pas à tomber s’il restait ainsi. Or, la rue était pleine de gardes. Et si celui de la porte se trouvait parmi eux ?

– Par le toit, parvint-il à souffler. On va s’échapper par là, ensuite on redescendra plus loin.

Accompagné de Sicksa, qui refit donc le chemin inverse. Garder l’équilibre sur les corniches étroites ne lui posait pas de problème, mais s’y accrocher et se balancer de l’une à l’autre commençait à le fatiguer.

– On y est presque, l’encouragea l’esprit des bois.

Il atteignit le toit avec un soulagement indicible, les bras et les jambes parcourus de crampes. Il reprit son souffle, s’étira et commit sa première erreur : il avança d’un pas. Or, le toit n’était pas des plus solides. Trois jours plus tôt, la foudre l’avait frappé et les domestiques consternés avaient découvert un superbe trou qui laissait magnifiquement bien passer la pluie. On l’avait rebouché avec une simple bâche et masqué d’une série de tuiles neuves.

Ésis, qui n’en savait rien, y marcha franchement, avec une assurance malheureuse. Les tuiles casèrent aussitôt et la bâche creva. Avant qu’il ait pu comprendre ce qui lui arrivait, le garçon passa à travers la toiture et tomba lourdement sur un sol heureusement couvert de coussins.

Quelques secondes lui suffirent pour constater qu’il n’avait rien de cassé. En vérité, les fruits dans ses poches avaient beaucoup plus souffert que lui. Sicksa, inquiet et surpris par sa brusque disparition, le rejoignit à tire d’ailes.

– Ça va ? lui demanda-t-il.

– C’est même parfait pour une compote, répondit Ésis en riant.

Il sortit une poire à moitié écrasée et rit nerveusement. Il avait porté le fruit à sa bouche – pour ne pas gâcher la nourriture – quand il s’aperçut que la pièce n’était pas vide. Deux personnages le contemplaient avec un air effaré.

Le garçon se releva d’un bond, manquant de s’étouffer. Le plus vieux des deux hommes, qui avait un maintient assez hautain, s’arracha à sa stupeur et se tourna vers le plus jeune.

– Je croyais qu’il était sous bonne garde ! le gronda-t-il.

– Mais, messire Sérem…

Ésis reconnut soudain le jeune homme : c’était le noble auquel il avait volé l’équi ! Il se faisait tout petit face à son aîné, comme s’il redoutait sa colère à venir.

– J’ai ordonné aux gardes… reprit-il timidement.

– Je vous ai déjà dit de mieux choisir vos gardes ! Vous auriez dû désigner ceux que votre père avait chargés de votre protection. À la place, vous avez tenu à choisir des hommes de troupe sans subtilité.

Ils avaient l’air très occupés, l’un à s’énerver et l’autre à s’excuser. Ésis en profita pour s’éloigner discrètement vers la porte. Peut-être l’aurait-il franchie si un garde ne l’avait pas ouverte avant.

– Prince, s’exclama-t-il en entrant précipitamment, les Revendeurs sont entrés ! Ils seront maîtres de la ville d’ici une demi-heure.

Un profond silence accueillit ces paroles. Ésis ne savait pas qui étaient les Revendeurs. Cependant, d’après la mine effrayée des deux nobles, ce devaient être des gens dangereux.

– Malédiction ! finit par s’écrier le plus vieux – Sérem.

– Ils se dirigent par ici, ajouta le garde. Ils ont amené une machine avec eux et rien ne leur résiste…

– Par ici ? sursauta le jeune noble. Mais pour quoi faire ?

Sérem pivota vers lui, le visage rouge de contrariété.

– Mais pour vous capturer vous, Prince ! dit-il. Vous pensiez que les Revendeurs ne vendaient que des esclaves de basse naissance ? Ils vous enlèveront et demanderont une rançon à votre père, voilà ce qu’ils veulent !

– Alors ils ne me tueront pas…

Le jeune homme semblait soulagé.

– Vous êtes naïf, le détrompa Sérem. Ils pourraient aussi vous vendre à l’un des ennemis du royaume qui, lui, ne se gênerait pas. Votre père ne me pardonnerait jamais… que faire ? Ils doivent déjà bloquer les sorties de Topaï !

Le garde toussota.

– Peut-être qu’avec mes camarades du cortège, nous pourrions… commença-t-il.

– Oh, ne soyez pas ridicule ! s’écria Sérem. Les Revendeurs sont une vraie armée, dont l’organisation est devenue proverbiale. Et nous n’avons qu’une dizaine de gardes !

– Je n’aurais jamais dû partir du palais ! se lamenta le jeune noble. Je n’aurais pas dû écouter mon père et aller à la cour de notre cousine Abja. Si j’avais refusé…

– Vous obéirez à votre père aussi longtemps qu’il vivra ! glapit Sérem. Un point c’est tout ! En attendant, il doit bien y avoir un moyen… Parlementer avec les Revendeurs ? Vous cacher et nier que vous étiez avec nous ? Non, ils n’y croiront jamais.

Ésis, qui tentait de nouveau sa chance du côté de la porte, eut soudain une idée.

– Il y a un passage dans la muraille, dit-il. C’est par là que je suis entré.

– Et nous pourrions nous en servir pour sortir ! s’exclama Sérem. Excellente idée ! Finalement, Énantion n’a pas eu tort de vous sauver de la potence.

Le garçon se força à sourire, incertain. Était-ce vraiment un compliment ?

– Votre nom ! lui intima sèchement le vieillard.

– Aïrésis, mais je préfère…

– Vous allez nous guider, Aïrésis. Vous qui êtes si doué pour les acrobaties, vous nous ferez traverser la ville jusqu’à votre passage.

Ésis hésita un instant. Somme toute, il ne comprenait toujours pas pourquoi ces gens l’avaient aidé et il ne se sentait pas particulièrement lié à leur sort. Mais ils l’avaient aidé. C’était l’essentiel.

– D’accord, dit-il. Mais le passage débouche directement dans la Grande Forêt, alors ça risque de ne pas vous plaire.

Sérem balaya sa remarque d’un revers de main.

– C’est préférable aux Revendeurs, répondit-il. Pour l’intérêt de tous, il vaut mieux mourir là-bas que se laisser prendre.

Puis il s’adressa au garde pour lui demander, d’un ton sec, d’apporter des manteaux discrets pour se fondre dans la foule. Pendant qu’il s’occupait de cela, le jeune noble s’approcha d’Ésis et lui dit :

– Je vous remercie infiniment de bien vouloir nous guider.

– Vous m’avez aidé. Sans vous, j’aurais fini à la potence, non ?

L’adolescent efflanqué rougit face au compliment. Ésis lui trouvait un air maladroit, avec ses riches vêtements froissés et ses longs bras qu’il laissait pendre à ses côtés, comme s’il ne savait qu’en faire. C’était étonnant, car le garçon avait toujours imaginé les nobles avec des allures gracieuses et autoritaires. Cette première rencontre était déconcertante… et rassurante, d’une certaine façon.

– Pourquoi est-ce que tu m’as aidé, au fait ? lui demanda-t-il.

Le tutoiement était venu tout seul. Si Ésis avait appartenu à la cour, il aurait su qu’il transgressait affreusement les règles de courtoisie. Cependant, le jeune homme n’y prêta pas garde et répondit :

– C’est votre esprit des bois, là. Il m’a supplié de vous ramener avec moi. Je ne savais pas quoi faire, parce que vous m’aviez fait peur en tombant comme ça… je n’ai pas réfléchi aux conséquences. Et puis je n’aurais pas aimé les voir pendre un enfant.

Il se tut, réfléchit un instant, puis poursuivit d’une voix plus basse :

– Tout de même, vous avez du courage pour accepter de nous guider. Surtout que c’est très risqué, si on vous attrape avec nous. Avec un simple noble, j’aurais compris, mais là…

Ésis fronça les sourcils. Un mauvais pressentiment le saisit.

– Pourquoi ? demanda-t-il. Vous n’êtes pas comme de simples nobles ?

Cette fois, le garçon vit s’allumer une véritable lueur de fierté dans les yeux de son interlocuteur. Le jeune homme redressa la tête et déclara :

– Oh non ! Je suis le Prince Énantion Eikon, fils du roi Polexandre Trois, Souverain de tous les hommes. Et Sérem est mon intendant. Enfin, celui de mon père. Il est chargé de veiller sur moi.

– Le Prince… fit Ésis, essayant de se souvenir de tous les titres

– Le prince héritier de ce royaume. C’est pour cela que je dis que vous avez beaucoup de courage. Sérem a raison, il y a sûrement des gens très puissants qui me veulent du mal et ils pourraient s’en prendre à vous…

Ésis le fixa avec stupéfaction, tentant de déterminer si son interlocuteur faisait exprès de l’effrayer. Mais le prince le regardait toujours avec la même gratitude naïve. Il allait protester, mais Sérem revint, les bras chargés de manteaux bruns.

– Ce n’est pas le moment de bavarder, dit-il. Enfilez ceci et suivez moi vite !

Puis il entraîna Ésis et Énantion jusqu’à un escalier dérobé, qui les mena jusqu’à une humble porte en bois râpeux.

– À partir de maintenant, les avertit Sérem, ne parlez pas et ne vous arrêtez pas. Les Revendeurs sont déjà entrés dans les hauts quartiers. Mon prince, veillez à ce qu’aucun d’eux ne voie votre visage, sinon je ne donne pas cher de notre peau.

Et il ouvrit la porte, avant de pousser Ésis et Énantion dehors, où régnait un vacarme paniqué.

*

– Comment ça, un Hecton ?

Eidolon fixait Zénei avec colère, tout en essayant de consoler Naria. Celle-ci avait plaqué son visage contre son épaule et sanglotait nerveusement. Le jeune homme devinait que ses larmes était davantage dues au choc qu’à un réel chagrin face à la mort de Grenn. Lui-même n’aurait pas pleuré sur cette crapule qui comptait les tuer la veille, mais la vision de son corps raide l’avait empli d’horreur.

– Un Hecton ? répéta-t-il, car Zénei ne disait toujours rien. L’un des monstres qui ont détruit le monde ? Vous gardez ça chez vous ?

– C’est nécessaire, répondit enfin le vieux prêtre.

– Nécessaire ? Votre monstre vient de tuer le chef de mes hommes !

– S’il n’avait pas eu la bêtise d’ouvrir cette porte, il serait encore en vie.

– Et c’est…

– Et il ne l’aurait pas ouverte si vous n’aviez pas eu la stupidité de lui ordonner de fouiller cet endroit !

Cette remarque vint à bout de la colère d’Eidolon. Il sentit une pointe de culpabilité s’insinuer dans son cœur, profonde et aiguë, mais refusa de le laisser voir.

– Je croyais que les Hectons avaient disparu il y a cent ans, fit-il remarquer d’un ton plus calme mais glacial.

Zénei se rassit dans son fauteuil avec raideur, comme si tout son âge lui était retombé dessus d’un coup.

– Je suis désolé pour votre compagnon, dit-il avec lassitude. Normalement, des moines gardent la porte. Ils auraient dû l’empêcher de s’approcher.

Il entrecroisa ses doigts et expliqua :

– Les Hectons sont bel et bien morts il y a cent ans – quatre-vingt quinze ans et demi, plus précisément. Mais le fait est qu’il y en a un qui est de retour. Je ne sais pas pourquoi. Je suppose qu’une sorte de modèle génétique est apparu dans la nature il y a cent ans et qu’une fois apparu il a… resurgi après une certaine conjonctions de facteurs.

Eidolon jeta un regard par la fenêtre. En bas, les moines retiraient prudemment le corps de Grenn. L’enfant était assis, immobile, la tête baissée et les bras ballants. Personne ne s’approchait de lui.

– Je l’ai trouvé dans une ville de l’extrême ouest, poursuivit Zénei. Il traînait dans les quartiers pauvres, en mangeant des ordures pour survivre. Je crois qu’il a été abandonné peu de temps après sa naissance à cause de son apparence étrange. Je l’ai découvert au cours d’un voyage, il y a deux ans. En le voyant, j’ai su immédiatement ce qu’il était.

– Vous êtes sûr qu’il ne s’agit pas seulement d’un albinos ? voulut savoir Eidolon.

Zénei secoua la tête.

– Non, dit-il. Puisque vous connaissez cette maladie, vous devez aussi savoir qu’elle est due à un gène défaillant dans l’ADN. J’ai testé moi-même cet enfant. Il ne possède rien de tel.

Eidolon ne comprit pas grand-chose à cette réponse, mais hocha la tête.

– En revanche, les tests sont formels, continua le vieil homme. Il s’agit bien d’un Hecton. Mais son état actuel me laisse perplexe. Les Hectons étaient une race intelligente, semblable aux êtres humains. La seule différence, c’est qu’ils n’avaient aucun sentiment humain. Or cet enfant est muet. Il entend parfaitement et sa gorge est intacte, mais c’est comme si le problème venait de son esprit. Il ne semble comprendre que les mots simples, il ne sait rien faire à part manger et dormir. C’est tout juste s’il sait marcher.

– En bref, c’est un demeuré, résuma Eidolon.

– Il semblerait. C’est peut-être l’une des raisons pour laquelle ses parents l’ont abandonné. Mais c’est indéniablement un Hecton. Il en a l’apparence, et surtout il est pourvu d’une force anormale. Si nous avions regardé par la fenêtre il y a cinq minutes, je pense que nous l’aurions vu briser la nuque de votre compagnon d’une main. Sans effort. Pour un enfant humain, ce serait impossible.

Naria s’essuya les yeux, s’approcha de la fenêtre et murmura :

– Mais il a l’air si petit… on dirait presque mon frère. Il…

– Il porte un nom. Chaos.

– Bien choisi, fit Eidolon avec un sourire sans joie.

– Nous n’avons rien choisi du tout. Nous avons essayé de l’appeler autrement, il était déjà suffisamment effrayant comme cela. Mais il n’a jamais répondu qu’à ce nom : Chaos. C’est l’un des détails qui me font douter qu’il s’agisse d’un simple enfant mentalement déficient.

Eidolon grimaça.

– Alors il comprendrait le sens de ce mot ?

Zénei haussa les épaules.

– C’est possible, admit-il. Je ne suis sûr de rien. Sauf d’une chose, peut-être : grâce à sa force anormale, cet enfant est l’arme dont nous avons besoin pour détruire la Dévoreuse.

– De quelle façon ?

– Le puits dont je vous ai parlé, cet épicentre dont dépend la Dévoreuse… eh bien il est caché, camouflé par une barrière qui bloque les perceptions humaines. Un Observateur pourrait le voir en exerçant sa vue, mais pas le toucher, car il est en quelque sorte hors réalité, dans une dimension inaccessible. Or, Chaos possède une autre particularité étonnante : il est capable d’amplifier tous ses sens au même moment.

Cette fois, malgré la gravité de la situation, Eidolon éclata de rire.

– C’est impossible, répliqua-t-il. Cent ans que les Dons sont apparus et personne n’en a jamais eu plusieurs, et surtout pas activables en même temps. Ça ne s’est jamais vu.

– Et pourtant, Chaos possède tous les Dons. Je suppose qu’il s’agit d’une caractéristique propre aux Hectons. Ils ont été les premiers à avoir les Dons, alors peut-être était-ce ainsi à l’origine. Quoi qu’il en soit, c’est grâce à ses capacités que Chaos est capable de détecter le puits d’énergie et de le détruire, grâce aux Griffes.

Zénei se tut, laissant à Eidolon le temps de réfléchir à ce qu’il venait de dire. Le jeune homme trouva en effet que méditer sur ces révélations était une excellente idée. Pensif, il s’approcha de la fenêtre et contempla, au loin, la cime des hauts arbres.

– Qu’arrivera-t-il si le puits est détruit ? demanda-t-il.

– La Dévoreuse le sera aussi, répondit Zénei. Les esprits de la nature seront privés de leur énergie et mourront. Ils ne sèmeront plus de graines et n’entretiendront plus leur forêt, qui d’ailleurs ne sera plus qu’un amas de plantes géantes desséchées. Les hommes ne seront plus confinés dans leurs villes, ils pourront reprendre leurs activités à l’extérieur et retrouver leur gloire d’autan.

Eidolon avait du mal à imaginer un tel monde. Voyant son hésitation, Zénei proposa :

– Que diriez-vous de vous joindre à moi pour le dîner ? Nous aurions l’occasion de parler et de nous mettre d’accord. Et puis je vous montrerai le radar grâce auquel je peux savoir où sont les Griffes.

Cette idée convainquit Eidolon de rester. D’abord pour mettre la main sur la deuxième Griffe… et aussi parce qu’il n’avait plus assez d’argent pour se payer un repas.

– Très bien, dit-il. Marché conclu.

*

Très loin du calme et du silence du phare, la panique la plus totale régnait dans les rues de Topaï. Ésis, confronté au vacarme de la bataille, fut forcé de s’immobiliser. Par un réflexe idiot, il avait accentué son ouïe et sa vue et se sentait écrasé par un déluge de sons et d’images. Chaque bruit était un coup de tonnerre qui lui martelait la tête, chaque mouvement lui donnait le tournis, la lumière lui semblait trop vive. Étourdi, il vacilla et vit soudain une main se tendre vers lui. Sicksa, sous son apparence d’humain, lui fit signe de venir d’un air pressant. Soulagé, Ésis saisit sa main. Comme par magie, le vacarme et la lumière diminuèrent et le garçon put distinguer clairement ce qui l’entourait.

– Allons, dépêchez-vous ! sifflait Sérem.

Sans cérémonie, il prit Ésis et Énantion par le poignet et les entraîna à sa suite.

– Par où se trouve la sortie ? demanda l’intendant. Enfin, dépêche-toi ou je te laisse ici !

Ésis se secoua et indiqua la direction.

– Bien, hâtons-nous, fit Sérem.

Cependant, pour ne pas attirer l’attention, il les força à adopter une démarche mesurée. Autour d’eux, certains couraient, mais Ésis constata que c’étaient ceux-là que les Revendeurs remarquaient le plus vite. On se battait par endroits, que Sérem tentait de leur faire éviter le plus possible. Il y avait quelques soldats portant l’uniforme de la garde de quartier, mais la plupart des gens étaient des nobles, qui affrontaient avec difficulté des hommes robustes vêtus de vêtements de toile grossière. Ésis préféra vite ne plus les regarder, écœuré, et baissa les yeux sur ses pieds. Sous son capuchon, le visage d’Énantion devint d’une pâleur maladive.

Soudain, sans un avertissement, Sicksa se changea en oiseau et s’envola à tire d’aile.

– Eh, où vas-tu ? lui cria Ésis.

Sérem le poussa en avant avec rudesse.

– Attendez, l’implora le garçon, Sicksa est…

– Il a sans doute eu peur. Avance et ne t’en occupe pas !

Énantion choisit ce moment pour trébucher sur un débris et tomba lourdement à terre.

Devant une paire de bottes, plus précisément.

Lesquelles appartenaient à un Revendeur à la mine effrayante, qui évoquait un faciès d’ours.

– Excusez-moi, messire, bafouilla le prince.

L’homme mit un certain temps à réagir. Peut-être jugeait-il avoir capturé assez de futurs esclaves pour ne pas être intéressé par trois individus en manteaux de paysans. Peut-être comptait-il les ignorer et les laisser partir : après tout les serviteurs de basse extraction se vendaient mal.

Mais, après un instant d’hésitation, alors que Sérem poussait déjà le prince loin du Revendeur, celui-ci sursauta, tendit la main et abaissa d’un coup sec le capuchon d’Énantion. Le jeune homme resta bouche bée, sans songer à se cacher. Le pillard le dévisagea une seconde, puis se mit à beugler :

– Chef ! Venez voir, chef !

– Courez ! cria Sérem.

D’une brusque poussée, il propulsa Ésis et le prince à travers la foule. Les deux garçons se mirent à courir à toutes jambes, le cœur battant à tout rompre. En jetant un bref regard par-dessus son épaule, Ésis vit qu’une troupe de pillards les avait pris en chasse. Sérem courait lui aussi, en haletant. L’intendant était trop vieux pour ce genre d’exercice et donnait déjà des signes flagrants d’épuisement.

– Par là ! dit Ésis, reconnaissant le chemin qui menait à la brèche.

En même temps, il songeait : nous n’y arriverons pas. Nous sommes trop loin. Ils nous auront avant.

Soudain Sérem poussa un cri étranglé et s’effondra. Ésis crut d’abord qu’il avait trébuché, puis remarqua la lance qui venait de l’atteindre au dos. Le prince, voyant son intendant immobile sur le sol, s’arrêta et le fixa avec de grands yeux hébétés.

Leurs poursuivants étaient tout près désormais et riaient en se rapprochant, sûrs de leur victoire. Ésis parvint à s’arracher à la fascination qu’exerçait sur lui la vue du corps étendu de Sérem.

– Reste pas là ! intima-t-il à son compagnon.

Et, comme celui-ci ne réagissait pas, il le saisit par le bras et l’entraîna dans une ruelle au hasard. Son but était de trouver une cachette, un abri, n’importe quoi. Mais, au bout de quelques mètres, il comprit qu’il avait fait une terrible erreur.

La ruelle se terminait sur une impasse.

*

Énantion s’arrêta et contempla le mur avec un sentiment croissant de désespoir. Il était haut de dix mètres et parfaitement lisse. Jamais il ne pourrait l’escalader.

– Une issue… balbutia Ésis, en fouillant la rue des yeux.

Mais il n’y en avait pas. Les autres murs étaient aussi beaucoup trop hauts. Les deux garçons firent volte face, pensant pouvoir revenir sur leurs pas, mais les Revendeurs leur bloquèrent aussitôt le passage.

L’image du corps ensanglanté de Sérem fusa dans l’esprit d’Énantion. Avec horreur, il vit que les hommes levaient des couteaux longs comme leurs bras et s’avançaient vers eux. Sa tête heurta soudain quelque chose de dur et il s’aperçut qu’il avait reculé jusqu’au mur sans s’en rendre compte. Surpris, il sursauta et tomba à la renverse en se prenant les pieds dans un tonneau, posé contre le mur.

Les hommes rirent. Énantion eut l’impression que son sang se glaçait dans ses veines. Son cœur battait à lui en déchirer la poitrine. Il allait mourir, mourir…

Sans qu’il le veuille, sa main se referma sur un objet tombé au sol. C’était un bâton-feu, l’un de ces outils chers aux Brûleurs. Le tonneau en contenait et ils s’étaient répandus par terre. Un souvenir traversa l’esprit affolé du prince, celui d’un de ces farouches guerriers se battant contre les lianes de la Dévoreuse. Et si…

Tremblant, sans avoir conscience de ce qu’il faisait, il se releva en brandissant l’arme vers les Revendeurs. Ésis, plaqué contre le mur, le regardait en retenant sa respiration.

– Lâche ça, gamin, dit l’un des hommes. Tu vas te blesser.

Les mains d’Énantion tremblaient tant qu’il ne parvenait pas à enclencher le lance-flammes. Il parvint enfin à appuyer sur le bouton…

Rien ne se passa. Le jeune prince ne savait pas comment fonctionnait un bâton-feu. Le bouton s’enfonçait mais il fallait probablement faire autre chose.

– N… n’approchez pas ! cria-t-il quand-même.

L’homme qui avait parlé sourit.

– Je vois mal ce qui pourrait m’en empêcher, ricana-t-il.

C’est alors qu’une ombre passa devant le soleil. Une silhouette atterrit dans la ruelle et, d’un même mouvement, frappa le Revendeur au torse. La respiration coupée, il recula sous l’impact et bouscula ses camarades, qui émirent une bordée de jurons.

Le nouveau venu tourna la tête vers Ésis et Énantion, révélant un visage féminin et moqueur.

 – Je ne vous ai pas trop manqué ? demanda Aïtia d’un ton railleur.

*

Ésis sentit un poids s’envoler de ses épaules.

– Aïtia ! s’écria-t-il en lui sautant au cou.

Elle se dégagea de son étreinte avec une grimace.

– Plus tard les effusions, tu veux ? Là, ce n’est pas le moment.

– Comment as-tu fait pour me retrouver ?

– C’est ton fichu esprit-gardien, là…

Elle ouvrit une poche de son manteau et Sicksa en sortit, sous sa forme d’oiseau.

– Je suis allé la prévenir, dit-il en se perchant sur l’épaule du garçon.

– Ah, je savais bien que tu ne t’étais pas enfui !

Les Revendeurs, qui se tenaient désormais à une distance raisonnable, chuchotèrent entre eux, puis l’un d’eux dit à Aïtia :

– Écoutez, mademoiselle, je crois que nous devrions régler les choses à l’amiable. Je vois que vous semblez très attachée au prince et à son ami. Seulement, soyez réaliste : nous sommes six contre vous et vous êtes dans une ville que notre armée assiège. Alors on va s’arranger : vous nous laissez prendre ces deux-là et nous vous laissons partir saine et sauve.

Un sourire s’épanouit sur le visage d’Aïtia.

– Après toute la peine que j’ai eue à venir ? ironisa-t-elle. Merci bien !

Ésis remarqua avec appréhension que la jeune femme ne portait pas d’arme, mais de toute évidence elle s’en moquait. Elle s’élança vers ses ennemis sans hésitation, se mouvant avec les mêmes gestes fluides que lors de la rixe à Kaez. Elle parvint à mettre deux hommes à terre avant que les autres, stupéfaits de sa vitesse, ne se mettent en formation efficace. À partir de là, elle eut plus de mal et fut obligée de s’arrêter plus souvent pour déjouer les feintes.

– Qui est-ce ? chuchota le prince Énantion à Ésis.

Le jeune noble tenait toujours son arme improvisée à la main, mais l’expression de terreur totale avait quitté son visage.

– C’est Aïtia, mon amie, répondit le garçon. Elle est très forte.

– J’espère…

Il ne semblait guère optimiste, et il n’avait pas tort. Aïtia était en difficulté. Les quatre hommes qui se battaient désormais contre elle étaient apparemment des guerriers expérimentés. Rien à voir avec les deux pauvres bougres de Kaez.

Soudain, l’un des brigands parvint à se glisser derrière Aïtia et à lui emprisonner les mains, de telle sorte qu’elle ne pouvait plus faire un geste. La prise était efficace et imparable, et l’homme eut une grimace triomphante.

Ésis découvrit alors quelque chose de très important chez Aïtia : elle était mauvaise perdante.

Elle ne fit rien pour libérer ses mains, mais se jeta vers son ennemi de toutes ses forces, tête en arrière. L’affaire se conclut par un choc magistral entre les deux crânes, qui envoya chaque belligérant de son côté. Le Revendeur fut soutenu par ses compagnons tandis qu’Aïtia s’affalait à terre, à moitié assommée.

La suite alla très vite et Ésis ne la comprit qu’après coup. Sicksa, qui avait reprit son apparence d’humain sans qu’il y prenne garde, se précipita vers Aïtia et saisit la Griffe à son poignet, non sans une grimace de douleur.

– Vos mains ! cria-t-il à Ésis et Énantion.

Tous deux réagirent par automatisme, sans réfléchir, et refermèrent leurs mains sur elle du petit être.

Le paysage fondit en un amas de lignes vagues et tremblantes. Les brigands disparurent, de même que la ruelle et le bruit de la bataille. La lumière changea, ce qui fit cligner les yeux à Ésis. Le temps qu’il abaisse ses paupières et les relève, il se trouvait ailleurs.

– Oh… gémit Énantion, je n’aime pas ça…

Incrédule, il roulait de grands yeux en contemplant le paysage nouveau. En même temps, il se frottait les oreilles avec vigueur, comme si elles étaient bouchées. Aïtia se redressa, découvrit où ils se trouvaient et lâcha une bordée de jurons très imagés.

Ésis devait reconnaître que la surprise de ses compagnons était légitime. Le monde qui s’étendait devant eux n’avait rien de commun avec celui qu’ils venaient de quitter. Il y régnait une lueur crépusculaire, qui baignait chaque chose d’un halo sinistre. Des formes étranges tremblotaient tout autour : on aurait dit de longues plaques de verre translucide, mais dont les contours étaient flous et mouvants comme de la brume. Le garçon finit également par s’apercevoir que les sons étaient assourdis et qu’aucune odeur n’émanait du lieu. Par curiosité, il toucha l’une des structures transparentes et eut l’impression de passer la main à travers un rideau d’eau.

– Incroyable… murmura-t-il.

– Quoi ? fit Aïtia. Je n’entends pas !

– Quoi ? renchérit Énantion.

C’était tout juste s’ils ne hurlaient pas. Ésis comprit soudain que ses compagnons étaient bel et bien devenus sourds. Déconcerté, il se tourna vers Sicksa, qui était tranquillement assis et contemplait la scène avec amusement depuis le début.

– Qu’est-ce qui leur arrive ? lui demanda-t-il.

L’esprit haussa les épaules. Ésis sentit poindre en lui une violente envie de l’étrangler, mais se contint et reprit :

– Où sommes-nous, d’abord ? Est-ce que c’est toi qui a fait ça ? Et les Revendeurs ? On leur a échappé ?

– Vous êtes chez moi.

Sa voix était aussi assourdie, mais ses paroles restaient intelligibles.

– Ces gens nous auraient tués, poursuivit-il avec sérieux. Normalement, je ne peux pas emmener d’autres personnes ici, juste moi, mais grâce à la Griffe j’en ai profité pour vous mettre à l’abri.

– On est… chez toi ?

Sicksa hocha la tête comme s’il s’agissait d’une évidence. Le vent souffla et Ésis vit, dans le ciel, un astre pâle poussé par la rafale.

– C’est le monde des esprits… chuchota-t-il, stupéfait.

Aïtia, qui avait assisté à la conversation entre Ésis et Sicksa avec perplexité, gronda soudain :

– Eh, c’est quoi ce bazar ? Qu’est-ce qu’on fiche ici ? Ésis, si c’est ton maudit esprit-gardien qui nous a tendu un piège…

– Non, non, laisse-moi t’expliquer ! protesta le garçon.

Mais elle n’entendait pas, bien sûr. Une idée lui traversa la tête. Il s’accroupit et se mit à écrire dans la poussière. L’entreprise n’était guère facile, car il avait l’impression que ses doigts étaient engourdis, cependant il parvint à résumer la situation. Énantion opina du chef en décryptant les lettres. En revanche, Aïtia détourna le regard et marmonna :

– Je sais pas lire.

À force de gestes, Ésis parvint à lui faire comprendre où ils se trouvaient.

– Mais toi, tu entends ? fit la jeune femme quand il eut fini. Pourquoi sommes-nous sourds et pas toi ?

– Je ne sais pas non plus, répondit-il en oubliant qu’elle n’entendait pas. Je suppose que c’est en relation avec nos Dons… le prince Énantion et toi êtes des Observateurs, donc vous voyez ce qui nous entoure, mais moi j’ai deux Dons alors je vois et j’entends. C’est ça, Sicksa ?

– Probable.

– Dis-moi, j’ai une question… sommes-nous réellement ailleurs ou bien…

Il se tut, car lui-même ne savait pas comment formuler sa pensée. Sicksa sourit avec malice.

– Tu es malin, dit-il. Très malin. Mon monde et le tien sont à la fois proches et éloignés, en contact mais imperméables à tout contact. Devine.

– C’est une énigme ? Alors je dirais… que le monde des esprits occupe le même espace que celui des hommes. Mais il est en dehors des perceptions humaines, c’est ça ?

– Gagné.

– Donc nous n’avons pas vraiment quitté Topaï. Ça veut dire que les Revendeurs sont toujours là, même s’ils ne peuvent pas nous atteindre. On ferait mieux de s’éloigner, alors. Est-ce que tu pourrais nous guider jusqu’à l’extérieur de la ville ? Près de l’éliplane par exemple.

Sicksa hocha la tête et se leva. Ésis fit signe à ses compagnons, qui comprirent qu’ils devaient le suivre. Tous quatre se mirent en route au milieu des formes tremblantes, attentifs à n’en toucher aucune. Cependant, Sicksa passait au travers sans hésitation, et ils furent bien obligés de l’imiter. Et si c’était des maisons ? songea le garçon. Leur disposition lui rappelait celle des hautes demeures de Topaï. Était-ce ainsi que les esprits voyaient les villes ?

– C’est vraiment étrange, commenta Énantion après avoir traversé une dizaine de ces obstacles.

– C’est vrai, renchérit Ésis en s’adressant à Sicksa. Mais si tu peux passer à travers n’importe quel objet, pourquoi n’as-tu pas échappé à l’homme qui te retenait, tout à l’heure ? Tu aurais pu te réfugier ici et tu aurais été hors de sa portée.

– Mais j’avais peur. Et puis, on ne peut pas toujours entrer comme ça. Certains endroits permettent d’entrer, d’autres non.

– Alors il y aurait des sortes de… portes du monde des esprits ?

– Qu’est-ce qu’une porte ?

Sicksa semblait sincèrement surpris, et Ésis se rendit compte que le concept de « porte » ne devait pas avoir beaucoup de sens pour un esprit des bois qui pouvait entrer partout en traversant la matière.

– Et pour sortir ? s’enquit-il. Est-ce que c’est pareil ? On peut quitter ce monde n’importe quand, ou bien faut-il attendre le prochain point de sortie ?

– Pareil, mais il y a plus de sorties. C’est compliqué.

Pour une fois qu’il le reconnaissait, Ésis n’allait pas insister. Bientôt, l’esprit-gardien s’arrêta face à une étendue vide et dit :

– C’est là.

– La sortie ?

– Oui. Donnez-moi la main, comme tout à l’heure.

Ésis traduisit, par gestes, ce qu’il fallait faire. Aïtia et Énantion obtempérèrent, mais aussitôt une expression étonnée se peignit sur leurs visages.

– Je ne sens rien, dit Aïtia. C’est comme avec ces choses qu’on a traversées.

Ésis se tourna vers Sicksa, qui haussa les épaules et déclara :

– Ce n’est pas grave, du moment que nous formons une chaîne.

À son tour, le garçon prit la main d’Aïtia et celle de l’esprit-gardien. Lui, au contraire, percevait parfaitement leur contact. La jeune femme dut s’en apercevoir car elle fronça les sourcils, l’air encore plus surpris.

– Mais… commença-t-elle.

Cependant, Sicksa leur avait déjà fait quitter le monde des esprits. De nouveau, les contours se brouillèrent et la lumière changea. Avant qu’il ait pu cligner des yeux, Ésis se trouvait dans la pénombre verte et frémissante de la Grande Forêt.

– L’éliplane ! signala-t-il en désignant la grosse machine, à moitié dissimulée sous les plantes.

Celles-ci avaient en effet commencé à recouvrir l’appareil, alors qu’il n’était là que depuis quelques heures. Énantion lui jeta un regard dégoûté.

– On ne va tout de même pas fuir avec ça

Il tenait toujours son bâton-feu, comme si sa main s’était irrémédiablement crispée dessus. Au moins, il pourrait brûler les plantes et dégager l’éliplane. Sicksa avait déjà entrepris de les retirer et Ésis esquissa un geste pour l’aider, mais Aïtia le retint.

– Attends un peu, toi ! lui dit-elle. Ton esprit-gardien, tu le vois et tu l’entends ?

– Bien sûr, répondit-il innocemment.

– Mais c’est impossible ! Enfin, ça signifierait que tu as deux Dons ? Personne ne peut à la fois voir et entendre les monstres des bois.

– Moi, je peux. Tu… tu penses que c’est un problème ?

– Alors là, quand Messon saura ça ! Déjà que je pensais l’intéresser en lui disant que tu as traversé seul la Dévoreuse en pleine nuit… mais alors là, que tu puisses voir, entendre et même toucher les esprits de la nature ! Il ne va jamais…

Soudain, ses traits se contractèrent et son visage prit une expression effrayante. Ésis, croyant l’avoir vexée, contempla un instant la jeune femme avec un silence penaud. Puis il aperçut la flèche qui dépassait du flanc d’Aïtia.

Celle-ci toussa et appuya sa main contre sa blessure, l’air étonnée. Avec horreur, Ésis découvrit la flèche qui s’était plantée dans son dos et avait traversé jusqu’à ce que la pointe ressorte légèrement. La guerrière resta immobile quelques secondes, puis bascula brusquement en avant, face contre terre.

– Là, chef ! cria une voix. Je l’ai eue !

Ésis, qui s’était jeté au sol près d’Aïtia, releva la tête et aperçut l’archer qui avait tiré, un Revendeur aux cheveux filasses. D’autres hommes apparurent à ses côtés, tous lourdement armés. Énantion les vit aussi et esquissa un mouvement pour fuir, mais il était déjà encerclé.

– Pas très malin, dit l’un des Revendeurs. Votre engin, là. Vous auriez dû vous douter qu’on vous y attendrait. On l’a trouvé avant de lancer l’assaut, alors on a posté des gardes pour voir ce qui viendrait. Mais je ne m’attendais pas à faire une si belle capture : le prince héritier en personne !

Ésis se tourna pour voir Sicksa, espérant qu’il pourrait les ramener dans le monde des esprits. Mais son compagnon, qui avait pris sa forme d’oiseau, était déjà enfermé dans une petite cage. L’un des hommes s’approcha du garçon et lui saisit les poignets, l’empêchant ainsi de s’enfuir et de se débattre.

– Non, intervint Énantion d’une voix tremblante. Ils m’ont aidé par hasard, laissez-les partir…

– Désolé, mais les femmes et les enfants se vendent bien, de nos jours. À plus forte raison si la femme est forte et si l’enfant possède plusieurs Dons, comme j’ai cru comprendre. Quant à vous, je suis sûr que quelques ennemis de la couronne ont hâte de vous voir tomber entrer leurs mains…

Énantion resta figé une seconde, atterré. Puis sa bouche se crispa en une moue nerveuse et il s’élança vers le Revendeur, le bâton-feu brandi comme une massue. Avec un cri de guerre, il tenta de l’asséner sur le crâne de son ennemi, mais celui-ci le désarma d’un simple geste et l’assomma. Voyant son compagnon à terre, Ésis sursauta et échappa presque à la poigne de celui qui le retenait. L’homme le rattrapa aussitôt et le garçon sentit un choc contre sa tempe, avant de s’effondrer à son tour.

*

– Alors ? dit Eidolon à Naria, en riant. Tu persistes à penser que c’était une mauvaise idée ?

La jeune fille secoua la tête, les yeux brillants. La table que Zénei avait fait dresser pour eux avait de quoi la surprendre. Le souper avait été servi dans la plus grande salle du vieux phare : orientée face à la mer, où le soleil lançait désormais des rayons flamboyants, elle était décorée d’une multitude de bougies colorées dont les petites flammes oscillaient au gré de la brise marine. Quant au repas lui-même, il était digne d’un roi et les deux amis avaient pu calmer leur faim avec grand plaisir.

– C’est magnifique, murmura Naria à Zénei, qui dînait en leur compagnie.

Eidolon sourit, fier de voir la jeune fille approuver son idée de rester.

S’il avait été moins préoccupé par ses propres mérites, il aurait remarqué que le luxe de ce dîner n’était là que pour l’impressionner, que la nappe était cousue dans de vieux vêtements, que les dorures des murs n’étaient qu’une peinture habile et qu’une mauvaise odeur de suif s’élevait des bougies. Mais, malheureusement pour lui, Eidolon n’était pas doué pour discerner l’illusion de la réalité.

– Je suis ravi que cette soirée vous ait plu, déclara Zénei.

– Et votre… votre jeune protégé ? demanda Naria. Il ne dîne pas ?

En dépit du raffinement des mets, Eidolon sentit son estomac se soulever à l’idée de l’Hecton en train de manger à la même table qu’eux.

– Non, ma chère, répondit le vieil homme. Les moines lui apportent un repas dans sa cellule.

– Ah, il est tout seul alors… le pauvre.

Un silence gêné accueillit ses paroles, puis Zénei toussota et proposa :

– Eh bien, que diriez-vous d’aller voir ce radar ?

Eidolon se leva aussitôt, mais Naria baissa la tête.

– Oh, dit-elle timidement, je préférerais aller me reposer. Ce voyage m’a fatiguée.

Zénei fit signe à un serviteur et lui ordonna :

– Conduisez cette demoiselle à sa chambre.

Puis il s’adressa à Eidolon.

– Voulez-vous accompagner votre amie? demanda-t-il.

– Non merci, fit le jeune homme avec un calme qui le surprit.

En réalité, il bouillait d’impatience. La Griffe, qui s’était faite oublier pendant le dîner, lui meurtrissait désormais le bras comme jamais. Il se leva et suivit Zénei. En sortant de la salle à manger, ils passèrent devant une multitude d’objets disposés le long des murs, sur des étagères.

– Voici mes trophées, commenta le vieillard. Ma collection. Cinquante ans de travail !

La plupart de ces trésors étaient inconnus d’Eidolon. Il parvint à identifier un œil de verre, un oiseau empaillé et un étuis à compas, mais les autres objets étaient des reliques de l’ancien monde dont il ne comprenait pas l’utilité. Cependant, l’un d’eux attira son attention : on aurait dit une momie, si ce n’était le masque de verre fêlé qui lui tenait lieu de visage.

– N’y touchez pas, l’avertit Zénei en constatant son intérêt. Cette chose est morte depuis des générations, mais même ainsi j’aurais tendance à m’en méfier.

Impressionné, Eidolon n’osa pas demander ce dont il s’agissait et suivit le vieil homme jusqu’à une machine. Cela ressemblait un peu aux gros ordinateurs du laboratoire caché, chez son père. Un planisphère quadrillé apparut quand Zénei appuya sur un bouton.

– J’ai mon propre générateur électrique, expliqua-t-il avec une certaine fierté. Notre phare et sa cour peuvent fonctionner en autarcie pendant plus d’un mois, une vraie forteresse. J’aime être prévoyant. Nous n’avons pas d’armée, mais nous savons nous défendre. C’est pour cela que j’ai besoin de votre aide : grâce à vous et à la réputation de votre père, nous pourrons disposer de combattants.

Eidolon lui prêta une oreille distraite, focalisé sur l’écran brillant.

– Où est la Griffe ? demanda-t-il.

– Ici, fit Zénei en indiquant un point blanc sur la carte. La porteuse est immobile. Peut-être s’est-elle arrêtée pour la nuit, qui sait ? Demain, nous irons là-bas avec mon jet. Nous y serons en moins de deux heures.

– Et si elle bouge ? Comment le saurons-nous, une fois dans votre machine ?

– Ce n’est pas un problème. Regardez : j’ai ici un modèle réduit du radar, moins précis mais tout aussi efficace. Il s’agit juste de savoir dans quel secteur chercher.

Il décrocha un petit objet au milieu des commandes. Eidolon constata qu’il s’agissait d’un écran portable, muni d’un clavier rudimentaire. Le planisphère y scintillait en miniature. Souriant, Zénei lui tendit l’appareil.

– Gardez-le, lui dit-il. En preuve de ma bonne foi. Comprenez-moi bien, jeune homme, je ne cherche pas à vous arracher votre soutient par la force. Je veux que nous soyons bons amis et que nous coopérions. Je peux vous apporter beaucoup : vous aurez la Griffe mais vous pourrez aussi profiter de mon expérience et de mes connaissances relatives à notre monde. Tant que vous serez notre allié, ce phare sera votre foyer, votre forteresse, un lieu de retraite possible en cas d’ennuis. Vous et votre amie n’aurez pas à souffrir de la misère, vous aurez toujours un toit et un repas ici, avec nous.

Eidolon resta un long moment la tête baissée, contemplant le radar miniature. Les paroles de Zénei le réjouissaient plus qu’il n’aurait voulu le montrer. Il s’était en effet demandé comment il ferait pour survivre sans argent ni allié. De plus, il avait craint qu’un jour quelqu’un découvre qu’il avait massacré les habitants de Kaez et que la justice le condamne. Désormais, il avait un abri, une échappatoire. Plus que cela, même : le premier point fixe dans sa vie depuis la mort de son père. Au fond, il était soulagé.

– Merci, dit-il simplement en refusant de dévoiler son émoi.

Ce à quoi Zénei sourit d’un air paternel, comme si cela lui suffisait.

*

Plus tard, l’un des moines conduisit Eidolon à sa chambre. Il fut surpris de ne pas y trouver Naria, qui aurait dû la partager avec lui.

– Où est mon amie ? demanda-t-il au serviteur.

Celui-ci haussa les épaules et répondit qu’il ne savait pas. Il se détourna aussitôt après, se sentant apparemment peu concerné par les préoccupations du jeune homme.

Eidolon marmonna une malédiction à son égard, puis inspecta rapidement la chambre. Tout était impeccablement rangé. On aurait dit que personne n’y était jamais entré. Rien, en vérité, n’attestait que Naria y était venue. Était-elle sortie se promener sur la plage ?

Le jeune homme lança un regard par une fenêtre et frissonna en apercevant le paysage lugubre et noyé d’obscurité. Non, Naria n’aurait jamais osé affronter seule un décor si inquiétant… peut-être était-elle partie visiter le phare, à la recherche d’une salle de bain ? Cela lui aurait mieux correspondu.

Soudain, Eidolon perçut un mouvement au-dehors. Attentif, il se pencha par la fenêtre : quelque chose avait bougé dans la cour du phare. Or, il était tard, les moines auraient dû dormir. Et si c’était l’Hecton ? songea-t-il. Il s’obligea à repousser ses craintes : non, c’était sûrement Naria, qui s’était perdue en bas ! Riant de la bêtise de sa camarade, il sortit de la chambre et dévala le grand escalier de bois.

Le silence qui régnait dans la cour le surprit. Tout semblait… mort. Immergé dans les ombres, Eidolon voyait désormais un visage du phare que Zénei ne lui avait pas montré. Les façades étaient sales, la peinture écaillée, les planches disjointes. Sous le halo blanchâtre de la lune, ce lieu redevenait ce qu’il était : un vestige du passé, une ruine fracassée et poussiéreuse.

– Naria ? appela doucement le jeune homme.

Seul un vague écho lui répondit : ria… ria… ria…

Eidolon sursauta quand une vague se brisa bruyamment contre la muraille. Sa nervosité l’agaça et il se força à ne plus voir qu’une cour sombre, une banale cour de monastère vieillot, avec son carré de laitues et le râteau oublié près d’une fenêtre.

Soudain, il remarqua d’une lumière papillotait non loin. Il s’approcha, pensant avoir retrouvé Naria. Trop tard, il prit conscience qu’il se dirigeait vers la cellule de Chaos.

La scène qui l’accueillit lui arracha un cri de surprise, aussi involontaire que sonore.

La lumière était celle d’une bougie posée à terre et illuminait la petite silhouette de Chaos qui plaquait Naria contre le mur. Les jambes de la jeune fille pendaient à une dizaine de centimètres du sol en dépit de sa taille élancée. Par bonheur, l’Hecton la tenait par l’épaule et non par le cou, sans quoi sa poigne l’aurait déjà tuée.

Eidolon resta un instant figé par la stupéfaction. L’apercevant, Chaos riva sur lui un regard mauvais et gronda comme une bête. Le jeune homme sortit de sa manche un couteau qu’il avait eu la bonne idée de voler pendant le repas.

– Attends ! le supplia Naria d’une voix tremblante. C’est de ma faute, je l’ai effrayé et…

En l’occurrence, Eidolon trouvait qu’attendre était une idée particulièrement stupide, surtout vue la façon dont Chaos le fixait. Mais ni l’un ni l’autre n’eurent le temps de prendre une décision : un pas précipité retentit et un moine armé apparut sur le seuil.

– C’est quoi ce raffut ? commença-t-il, avant de voir ce qui se passait.

La réaction fut immédiate : son visage se décomposa et prit une pâleur de cadavre. L’homme pointa son arme devant lui, un antique fusil de chasse qui n’eut pas l’air d’impressionner Chaos.

– Qu’est-ce que vous avez fait ? s’exclama le garde d’une voix qui partait dans les aigus. Vous lui avez ouvert la porte ! Et vous l’avez détaché ! Mais… mais il faut être fou pour ça, il va tous nous tuer maintenant !

– Non, écoutez ! intervint Naria. Ne lui faites pas de mal, il est gentil en fait…

Eidolon ne peut s’empêcher de rire. Les nerfs, pensa-t-il. Il aurait dû rester concentré, mais c’était vraiment trop absurde d’entendre cette idiote qualifier de « gentil » le monstre qui l’écrasait contre le mur.

À l’inverse, ces paroles parurent plonger le garde dans des abîmes de désespoir. Ses mains se crispèrent violemment sur le fusil et sa respiration devint saccadée.

– Vous nous avez condamnés… haleta-t-il, à la limite de la panique.

Eidolon comprit qu’il devait parler avant que l’homme ne perde complètement son calme. Mais, là encore, il s’en rendit compte trop tard. Le garde renonça brusquement à toute prudence et braqua son fusil vers Chaos.

Cette fois, en revanche, il fallut à Eidolon moins d’une demi-seconde pour comprendre que Naria était sur la trajectoire de la balle. Il réagit.

Il se tourna et frappa. Son intention était au départ de bousculer l’homme, à la place le couteau de cuisine s’enfonça profondément dans sa poitrine. Plus tard, quand Eidolon raconta cet épisode, il prétendit avoir volontairement utilisé son arme improvisée. En vérité, il avait pratiquement oublié qu’il tenait ce couteau et avait juste fait un faux mouvement.

Le fusil lâcha un grand « bang », mais le tir fut heureusement dévié et n’atteignit personne. Eidolon s’attendait à ce que son adversaire lui porte un coup, mais vit avec stupeur le corps du garde basculer sur le sol. Dans la pénombre, il lui fallut quelques secondes pour réaliser que le couteau saillait de sa poitrine à l’emplacement du cœur.

Eidolon resta bouche bée. Chaos choisit cet instant pour lâcher brusquement Naria, qui tomba à terre en gémissant. Dès que la jeune fille vit l’homme, elle s’exclama :

– Tu l’as tué ?

Ses paroles réveillèrent Eidolon. Il prit alors pleinement conscience de son acte : il avait tué l’un des serviteurs de son hôte. L’alliance n’était plus de mise, car désormais il avait endossé le rôle de l’ennemi. La panique l’envahit.

– Il faut partir ! dit-il. Viens vite !

*

Naria fit mine d’hésiter et Eidolon dut la tirer par la main. Le coup de feu avait retenti dans toute la forteresse et des moines armés sortaient déjà du phare. Ils n’étaient qu’une dizaine, mais ils parurent être des milliers aux fugitifs. Le jeune homme comprit qu’il n’y avait aucun moyen de s’échapper.

Sauf un.

L’idée explosa dans son esprit. Au même instant, il sut qu’elle était mauvaise, mais que c’était leur seule chance.

– L’avion ! dit-il à Naria qui suivait péniblement. J’ai vu où Zéren le garde, si on y va on pourra partir d’ici !

La malheureuse jeune fille ne put que hocher la tête, trop essoufflée pour articuler une syllabe. Eidolon l’entraîna vers le hangar où, en regardant par la fenêtre pendant le dîner, il avait observé le lent retour terrestre de l’avion. Par bonheur, il trouva l’endroit ouvert, avec un seul garde assis près de l’appareil.

– On a besoin de l’avion ! lui lança le jeune homme d’une voix impérieuse.

Au même moment, des cris s’élevèrent de la cour. Quelqu’un sonna même du tocsin. Le garde, tiré de sa quiétude vespérale, fit un geste vers son arme qu’il avait posée contre un mur. Eidolon leva son bras, la Griffe bien à la lumière, et gronda :

– Monte ou tu es mort !

L’homme se laissa abuser par le ton de sa voix, ou alors il reconnut une arme dans l’aspect menaçant de la Griffe. Il se redressa et s’engouffra dans l’avion. Eidolon, tenant toujours Naria, y entra à son tour. Il trouva sans problème la poignée qui verrouillait la porte, mais ne sut que faire, en revanche, face au tableau de bord couvert de voyants et de boutons.

– Comment ça marche ? demanda-t-il rudement au garde.

– Selon le règlement, il faut être deux pour…

– Et sans règlement et tout seul, comment ça marche ?

L’homme lui indiqua les commandes. En somme, c’était assez simple – du moins, cela le semblait, en théorie. Tant pis, se dit Eidolon. Dans la pratique, on verra bien si ça marche ! Ils n’avaient guère le choix, de toute façon.

– Mais avant de décoller, ajouta l’homme, il faut prendre de la vitesse, et rouler sur au moins trois cent mètres. Si vous faites sortir l’avion sur la plage, vous devriez pouvoir y arriver, mais avant il faut descendre et ouvrir les portes du…

– On oublie, répliqua Eidolon en enclenchant les moteurs.

La carlingue se mit à vibrer atrocement. Le jeune homme pria pour que l’appareil ne se disloque pas au décollage, puis poussa les réacteurs à fond.

L’avion fit un bond en avant, arrachant ainsi un cri d’effroi à tous ses occupants. Il partit comme une flèche à travers la cour remplie de monde. Heureusement pour eux, les moines eurent l’intelligence de s’écarter à temps. Le mur opposé, en revanche, se rapprochait à une vitesse folle.

Eidolon dut monopoliser tout son sang-froid pour continuer à rouler droit, sans redresser l’avion. S’il se hâtait trop, l’appareil n’irait nulle part. Ou plutôt si : dans le mur, car il était désormais impossible de l’arrêter. Naria hurla de terreur et se cacha les yeux. Le moine-garde se jeta à genoux et commença à prier avec ferveur. Eidolon attendit.

Une onde électrique le traversa et il sut, aussitôt, que le moment était venu. Il mit toute ses forces sur le levier, s’y suspendit presque, le tira avec toute la violence dont il était capable. Durant une fraction de seconde, rien ne parut changer et Eidolon crut qu’il avait échoué, que tout était fini, qu’ils allaient mourir. Puis l’avion s’arqua vers le ciel avec un horrible grincement, les roues s’arrachèrent du sol et l’énorme carlingue passa par-dessus le mur.

Eidolon lâcha un cri d’exaltation pure. En l’espace de deux secondes, il était passé de la promesse d’une mort certaine au salut et à la liberté. Une vague de fierté sans borne l’envahit : lui, le fils à papa, le gamin casse-pieds élevé dans sa citadelle moyenâgeuse, il pilotait un avion ultra-moderne et venait d’échapper à ses ennemis au cœur même de leur fief !

– Dieu est grand, murmura le moine-garde avec un soupir tremblant.

– Et moi, alors ? se moqua Eidolon. C’est moi qui ai manœuvré et qui ai réussi !

– Qu’allez-vous faire de moi ?

Eidolon n’y avait pas pensé et sa bonne humeur redescendit d’un cran.

– Asseyez-vous là, ordonna-t-il en indiquant un siège. Et n’en bougez pas jusqu’à ce que j’aie pris une décision.

Il s’était retourné une seconde, le temps de désigner le fauteuil, et eut une énorme surprise, mais pas une bonne surprise. C’était plutôt tout l’opposé.

Chaos, l’Hecton, se tenait assis sur le plancher.

– Ah ! s’exclama le jeune homme.

Le moine le vit à son tour et recula aussitôt, si bien qu’il se heurta fortement à la paroi métallique.

– Vous avez amené cette chose avec vous ? hoqueta-t-il.

– Non ! s’insurgea Eidolon. Naria ! Qu’est-ce qu’il fait là ? Tu n’aurais pas pu me le signaler quand…

– Attends, je vais t’expliquer ! En fait c’est moi qui l’ai fait monter. J’ai…

– Tu as quoi ? Mais tu es complètement folle, ma parole !

Un choc retentit. Eidolon prit soudain conscience qu’ils volaient trop bas : ils venaient de heurter l’un des arbres géants de la Dévoreuse et étaient en passe de s’écraser au milieu de cet enfer végétal. Il parvint juste à temps à dévier la trajectoire de l’appareil et dut utiliser toute son habileté pour le faire atterrir proprement à la lisière. Le contact avec le sol n’en fut pas moins rude et chacun se retrouva projeté au sol.

Eidolon ouvrit la porte et ordonna au garde :

– Dehors ! Tout de suite !

Comme l’homme ne réagissait pas assez vite, Eidolon le poussa à l’extérieur et sortit derrière lui, furibond.

– Retournez au phare, dites ce que vous voulez à Zénei mais dégagez ! s’époumona-t-il.

L’ex-prisonnier ne se le fit pas dire deux fois et déguerpit. Eidolon se força un inspirer profondément, mais sa colère ne le quitta pas. Toute bonne humeur l’avait fuit. Il prenait soudain conscience du caractère désespéré de la situation : il avait brisé une alliance qui aurait tout arrangé, tué un homme, volé ce qui était probablement le dernier avion du monde et, pour couronner le tout, il était en présence d’un fou furieux à la force démesurée !

– Eidolon ? murmura timidement Naria.

Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, encore tremblante.

– Je suis désolé, je ne pensais pas… commença-t-elle.

Le jeune homme la tira violemment vers lui. La Griffe lui broyait le bras, l’empêchait de réfléchir.

– Comment, désolée ? tempêta-t-il. C’est tout ? Tu es juste désolée ? Mais regarde un peu ce que tu as fait ! J’étais content, moi, j’avais enfin trouvé un allié… quelqu’un qui m’aurait aidé, protégé, informé… et toi, tu as tout gâché !

– Je voulais seulement…

– Pourquoi es-tu sortie ? Qu’es-tu allée faire en bas, dans la cellule de ce monstre ?

– Je comptais aller lui parler… enfin, il est muet, c’est vrai, mais je pensais communiquer par signes, peut-être… j’ai voulu…

– À cause de toi, j’ai tout perdu ! Tu ne comprends pas ce qui se passe, idiote ? Je suis tout seul, mon père est mort, des ennemis me traquent et je n’ai plus un sou ! Impossible de revenir chercher les brigands, maintenant que leur chef est mort. Zénei m’aurait donné tout ce dont j’avais besoin, un toit, à manger, une armée… comment va-t-on faire, d’après toi ?

Il la tenait la les poignets et la secouait, tandis qu’elle essayait d’échapper à sa prise. Les joues barbouillées de larmes, elle bafouillait en continu :

– Je suis désolée, désolée, désolée…

– Et l’Hecton ? Il a fallu que tu le traînes avec toi ! Quelle idée, enfin, de le prendre avec toi ! Tu n’aurais pas pu le leur laisser ?

À ces mots, Naria se jeta à terre et enserra ses genoux.

– Non, gémit-t-elle. Ils le traitaient mal, là-bas… tout seul… enfermé dans le noir…

– Et pourquoi t’en préoccuper ? Pourquoi ?

Naria leva vers lui un regard pitoyable et parvint à balbutier :

– Il me faisait penser à… mon petit frère…

Eidolon sentit son sang se glacer dans ses veines. Sa colère disparut aussi soudainement qu’elle était apparue. Son frère… le frère qu’il avait tué, à Kaez, avec tous les autres habitants. La famille de Naria qu’il avait honteusement massacrée. Une chape de culpabilité s’abattit sur lui et il se laissa tomber face à la jeune fille, qui sanglotait avec désespoir.

– Pardon, lui murmura-t-il en l’étreignant.

Des larmes coulèrent sur ses propres joues. Naria se laissa aller contre sa poitrine et ses sanglots se calmèrent. Puis, lentement, elle leva la tête vers lui et leurs visages ne furent plus qu’à un souffle l’un de l’autre. Leurs lèvres se touchèrent et, les yeux encore humides, ils s’embrassèrent doucement. Naria poussa un soupir, puis reposa la tête contre l’épaule d’Eidolon, qui continua de la serrer contre lui.

Cette étreinte fut l’un des rares moments où chacun partagea les émotions de l’autre et le comprit. Naria pleurait sur sa famille, Eidolon pleurait de l’avoir détruite. Elle regrettait Kaez, lui regrettait de l’avoir réduit en cendres. Certes, Naria ne savait rien de la culpabilité qui rongeait son ami, mais au moins ils déploraient la même perte et aucun de cherchait à manipuler l’autre, ni à le dominer ni à le blesser. Une rareté, dans leur vie commune.

Le charme fut malheureusement brisé par un glapissement inarticulé. Eidolon et Naria se levèrent en sursaut et découvrirent Chaos, assis près de la porte. L’Hecton les fixait en plissant les yeux, le cou tendu tel un monstrueux oisillon attendant la bectée. Ainsi pris entre la lumière de l’avion et l’obscurité de la nuit, il avait un aspect encore plus difforme : ses membres malingres d’enfant semblaient deux fois trop longs, son dos se voûtait et se tordait comme le corps d’un serpent, sa bouche entrouverte laissait voir des dents luisantes qui évoquaient des crocs.

Mais il ne bougea pas. Il se contenta de regarder autour de lui avec un air vaguement perplexe, conscient de se trouver dans un endroit inconnu. Eidolon se détendit un peu en constatant qu’il ne comptait pas se jeter sur eux.

– S’il te plaît, le supplia Naria, laisse-le venir avec nous. C’est comme… comme un tout petit enfant, il ne saura pas comment survivre tout seul.

Eidolon ne put retenir un grognement de mépris.

– Un tout petit enfant capable de nous égorger d’une main, rappela-t-il.

– Alors que veux-tu faire ? Le ramener à Zénei ? Il sera sûrement ravi de te voir revenir au phare avec lui. Et même si tu le laisses ici, que se passera-t-il ? Zénei le retrouvera et le lancera à ta poursuite, puisque pour lui c’est une arme.

Le jeune homme haussa les épaules. La Griffe lui faisait moins mal et il aurait voulu profiter de ce répit sans réfléchir à ses problèmes.

– Mieux vaut le garder près de nous, dit doucement Naria. Il suffira de l’attacher pendant la nuit pour plus de sécurité, mais d’être gentils avec lui pour qu’il nous aime bien. On pourrait s’en faire un allié plutôt qu’un ennemi, non ?

Sa voix était calme mais persuasive. Naria, la plus jolie fille de Kaez et la plus aimée des garçons, n’avait pas vécu seize ans sans apprendre les rudiments de la manipulation. Retrouver ses vieilles habitudes de séduction, qu’elle avait cru perdues avec son village, l’emplissait d’une douce exaltation.

Eidolon hésita et regarda Chaos. L’enfant-monstre bavait un peu. Le jeune homme ne put réprimer un frisson de dégoût, mais il hocha la tête.

– C’est d’accord, lâcha-t-il. Mieux vaut apprivoiser cette… chose que l’avoir à nos trousses, prêt à nous massacrer. Mais quand on s’arrêtera pour dormir, tu trouveras quelque chose de solide pour l’attacher, c’est compris ?

– Pourquoi « quand s’arrêtera » ? s’étonna Naria. On ne dort pas ici ?

Ici ? Avec Zénei qui arrivera sitôt que son moine lui aura dit où nous sommes ? Non, d’abord c’est trop près du phare, ensuite j’ai d’autres projets pour cette nuit.

Le cœur de Naria s’emballa, car elle se souvenait encore du baiser, et l’espoir lui vint que, peut-être, Eidolon lui en réservait d’autres du même genre. Manipulatrice, mais pas insensible à l’amour.

Elle ressentit une pointe de déception quand le jeune homme sortit de sa veste un petit rectangle plat. Un écran s’alluma et Naria vit deux points apparaître en surbrillance. Elle lança un regard perplexe à son compagnon.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

– Un radar à Griffe. Tu vois, là c’est la mienne et celle-là…

Il indiqua le deuxième point. Un air avide passa sur ses traits et Naria frissonna à son tour.

– Celle-là, acheva-t-il, c’est celle de la criminelle que je cherche. Et c’est tout près d’ici – enfin, je veux dire qu’avec l’avion c’est si près qu’on peut y être avant le lever du soleil. C’est génial !

Réjoui par cette perspective, il remonta dans l’appareil sans prendre garde à Chaos, même lorsqu’il le frôla au passage. Naria le suivit plus calmement, avec l’impression que toute force l’avait quittée. L’air tranquille de la nuit avait chassé la tension qui l’habitait et désormais elle se sentait… vide.

Elle s’assit dans un siège tandis qu’Eidolon démarrait l’avion, puis son regard tomba sur Chaos. Ce dernier avait les yeux mi-clos et souriait à moitié, avachi contre une paroi métallique, comme s’il rêvait. Naria se demanda ce qui avait pu la pousser à s’embarrasser d’un simple d’esprit, mais sut au même moment qu’elle ne regrettait pas son geste, quoi qu’il puisse se passer ensuite.

*

Ésis en avait plus qu’assez de s’évanouir ou de se faire assommer. Ce fut à peu près ce qu’il se dit en ouvrant péniblement les yeux, pour apercevoir le ciel nocturne au delà des barreaux réguliers d’une cage en bois. Il s’assit – trop vite – et se maudit lui-même tandis qu’une migraine lui labourait le crâne. Autour de lui, des gens parlaient entre eux, tassés les uns contre les autres, et le garçon supposa qu’il s’agissait d’autres prisonniers venus de Topaï.

Ils se trouvaient hors de la cité, mais dans un vaste espace dégagé. La lune brillait faiblement et Ésis pouvait voir l’agitation des arbres autour du périmètre, cependant nulle racine ne s’aventurait sur la pierre nue. C’était comme près du Fossé : une zone de roche stérile qui empêchait les végétaux de s’installer. Trois cages identiques reposaient à peu de distance les unes des autres. Plus loin, les lueurs d’un campement rougissaient le ciel nocturne et on entendait des hommes rire.

Un nuage passa devant la lune. La forêt se calma.

Soudain, alors qu’Ésis allait amplifier sa vue, quelqu’un se jeta brusquement sur lui. Il sentit deux bras l’étreindre avec force et eut le souffle coupé. Convaincu que son assaillant cherchait à l’étouffer, il se débattit et parvint finalement à se libérer. Ce ne fut qu’alors qu’il se rendit compte que son terrible ennemi faisait une tête de moins que lui et arborait un petit visage encadré de nattes claires.

– Oh, Ésis ! s’exclama Camille, en le serrant de nouveau dans ses bras. Je suis tellement contente de te voir !

Le garçon resta figé de stupeur, comme frappé par la foudre. Camille était la dernière personne qu’il s’attendait à rencontrer. Lui aurait-on posé la question, il aurait juré sur sa propre vie qu’elle était morte dans l’explosion de Kaez ! Il se demanda, l’espace d’un instant, s’il n’avait pas affaire à un fantôme – après tout, les esprits des bois existaient bien. Mais les bras de la jeune fille étaient chauds et solides, ses cheveux exhalaient une douce odeur, et elle le serrait contre elle à lui en faire craquer les côtes : rien de spectral là-dedans.

Elle sembla soudain se rendre compte qu’elle lui faisait mal. L’air contrit, elle le lâcha aussitôt et Ésis la vit essuyer une petite larme.

– Désolée, soupira-t-elle, mais je suis si heureuse que tu sois là ! Je croyais que tout le monde était mort.

– Mais moi aussi, je le croyais ! Tout est détruit, là-bas. Comment as-tu réussi à survivre ?

Lui-même ressentait une joie immense d’avoir retrouvé quelqu’un de son village, et plus encore que cette personne soit Camille. Il en aurait ri de plaisir si ses côtes n’avaient pas été aussi douloureuses.

Le visage de la jeune fille s’assombrit.

– Chez moi, on avait une cave qui était en fait un ancien bunker. Tu sais, comme on en construisait avant les Ravages, en cas de guerre. On y mettait les produits de l’épicerie et j’y étais descendue chercher des tomates quand l’explosion a eu lieu. La maison s’est effondrée et j’ai mis longtemps à sortir, et quand j’y suis arrivée les Revendeurs étaient déjà… là.

– Ils t’ont capturée là-bas.

– Oui. Tiens, regarde…

Elle le guida jusqu’aux barreaux, non sans pousser quelques personnes, et lui montra le bas de la cage.

– Tu vois, expliqua-t-elle, ils l’ont montée sur roues. Comme ça, ils peuvent la tracter avec cette grosse machine, là.

Une sorte de camion était en effet reliée à l’avant de la cage par une lourde chaîne. Ésis remarqua que de nombreux impacts criblaient la carrosserie délavée du véhicule et reconnut, avec stupeur, les marques que laissaient les plantes de la Dévoreuse.

– Ils osent voyager par voie terrestre ? s’exclama-t-il. À travers la Grande Forêt ?

Camille hocha la tête.

– Oui, dit-elle, et c’était terrifiant. Les deux nuits où on s’est arrêtés, ils ont descendu des rideaux métalliques sur la cage, mais on entendait les chocs dessus.

Le visage de la jeune fille s’était tendu et, pour la première fois, Ésis remarqua à quel point elle semblait épuisée. La peur avait laissé sa marque sur elle. Le garçon la trouvait changée, alors que leur dernière rencontre ne datait que de quelques jours.

Soudain il se souvint de ce qui était arrivé à Aïtia et au prince Énantion. Honteux, il se reprocha vertement de ne pas s’être immédiatement soucié de ce qu’étaient devenus ses amis.

– Camille, demanda-t-il, est-ce que tu as vu une femme en armure de brûleur et un grand type avec un manteau brun ? Ils devraient être arrivés en même temps que moi…

– Une femme en armure ? Pour l’autre, je ne sais pas parce que les hommes sont dans une autre cage. Mais pour elle, je crois que je l’ai vue là-bas.

– Aïtia ? appela aussitôt Ésis d’une voix forte.

Personne ne lui répondit. Quelques personnes relevèrent la tête avec un air perplexe, mais ce fut tout. Ésis se fraya un chemin entre elles, dans la direction que lui indiquait Camille. Les blessés étaient nombreux, si bien qu’il connut plusieurs faux espoirs en apercevant des silhouettes allongées. Enfin, il découvrit Aïtia couchée près des barreaux et apparemment inconsciente.

Le teint livide de la jeune femme l’inquiéta, mais il fut rassuré de voir qu’elle respirait toujours, bien que faiblement. En revanche, sa blessure avait été laissée à l’air libre et c’était déjà une mauvaise chose. Ésis avait passé trop de temps dans la Dévoreuse pour ignorer l’action de l’humidité et des spores omniprésents sur la moindre petite plaie.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Camille, qui l’avait rejoint.

– Elle a reçu une flèche. On avait presque réussi à s’enfuir.

Ésis secoua doucement Aïtia, mais elle ne s’éveilla pas. Il resta assis à côté d’elle, les bras ballants. Il ne savait pas quoi faire. Il n’avait jamais eu affaire à un blessé, d’habitude c’étaient les Gardiens qui prodiguaient les soins à ceux qui en avaient besoin.

– Il faudrait nettoyer la blessure et la protéger avec un pansement, intervint Camille. Je peux m’en occuper, si tu veux.

– Tu sais faire ça ? C’est vrai ?

– Ben, tu vois, ma mère apportait de temps en temps des fruits frais à l’hôpital des Gardiens, alors elle a vu faire certaines choses. Elle m’a appris, au cas où j’en aurais besoin.

Parler de sa mère lui fit venir les larmes aux yeux, mais elle poursuivit courageusement :

– On n’a pas exactement ce qu’il faudrait, mais je pense pouvoir me débrouiller avec un peu d’eau et un bout de chemise…

Ésis retira la sienne et entreprit d’en déchirer le fond. Il s’aperçut à cette occasion que l’air était plus froid qu’il ne croyait, même si les arbres épais de la Grande Forêt arrêtaient le vent glacé de l’automne.

– Ça fera l’affaire ? demanda-t-il à Camille en lui tendant la bande de tissu.

– Oui, merci. Mais écarte-toi un peu, que j’aie de la lumière.

Le garçon se poussa et remit sa chemise écourtée, qui ne le réchauffait plus beaucoup. Ne sachant que faire, il s’approcha des barreaux et laissa son regard se perdre au-delà. La Dévoreuse était d’un calme surprenant – la lune disparaissait probablement derrière une épaisse couche de nuages. Les Revendeurs riaient et parlaient d’une voix sonore à quelques mètres de là, mais ils étaient tout de même trop loin pour qu’Ésis puisse distinguer leurs visages. Il forma, aussitôt, le projet de s’échapper.

Mais les barreaux semblaient très solides. De plus, il y avait sûrement des gardes près des cages, même si Ésis ne les voyait pas. Et puis aussi, comment s’enfuirait-il avec Aïtia blessée , Énantion et Sicksa disparus ? Il n’oserait jamais partir sans ses amis.

– Eh, toi ! le héla soudain une voix.

L’appel provenait de la cage la plus proche. À la lueur diffuse des feux, Ésis aperçut un homme qui lui faisait signe. L’individu était dans un état de saleté effrayant. La crasse dessinait des motifs compliqués sur ses joues et ses vêtements alourdis de terre et de brindilles pendaient lamentablement autour de lui. Par réflexe, le garçon recula. Ce n’était pas tant le manque de propreté de l’homme qui l’effrayait, mais plutôt l’air de folie qui marquait son visage : les yeux écarquillés, les traits tendus, il fixait Ésis comme s’il regardait un spectre.

– Non, non, attends ! le supplia le prisonnier. Je te connais… enfin non, quelqu’un m’a parlé de toi. Si j’avais le temps de t’expliquer… non, écoute, c’est très important.

Ésis hésita. L’homme semblait fou, mais on devinait l’épuisement derrière son agitation. Le garçon balança un instant entre la pitié et la méfiance. Cependant, il n’eut pas le temps de prendre une décision, car le prisonnier s’exclama :

– Aïrésis ! C’est bien ton nom ? Voilà, il… il me l’avait dit. Ça fait si longtemps… une autre vie…

– Qui ? demanda Ésis, dont la curiosité avait été piquée. Qui vous a dit mon nom ?

Mais l’homme ne parut pas entendre. Avec des gestes tremblants, il extirpa quelque chose de sous ses vêtements, lesquels semblaient disposés en plusieurs couches épaisses.

– T’aurais reconnu entre mille, marmonnait-il pendant ce temps. Combien de chances avais-je de finir ici, et toi… mais je ne me trompe pas, ça non. Jamais vu de tels yeux avec une tignasse pareille, à part siens, à lui… mais il n’est plus là.

Ésis se tourna vers Camille, quêtant un soutient, mais elle s’occupait toujours d’Aïtia. Il renonça et se concentra sur l’homme, qui lui montrait désormais un objet carré. Un livre, comprit-il en aiguisant sa vision.

– Tiens, lui dit le prisonnier en le lui tendant à travers les barreaux.

– Pourquoi ?

– Prends-le, te dis-je ! Écoute, il me l’avait confié, juste avant de disparaître. Il m’a bien expliqué que je devais le protéger à tout prix. Ne le donner à personne, sauf à toi… il m’a parlé de toi. Mais maintenant, c’est trop tard, les Revendeurs savent que je suis au courant… de certaines choses. Je n’en ai plus pour longtemps, alors s’il te plaît…

Ésis se laissa convaincre, tiraillé par la curiosité, et étendit le bras au-delà des barreaux, aussi loin qu’il le pouvait. L’homme déposa le livre, qui n’était guère plus qu’un carnet, au creux de sa main.

– Ne le montre à personne, murmura le prisonnier. Sinon, tout serait perdu. Tout. Tu n’imagines même pas.

Le garçon voulut demander ce dont il s’agissait, mais une voix brutale l’en empêcha :

– Qu’est-ce qui se passe ici ?

*

Deux Revendeurs lourdement armés étaient apparus près des cages et s’approchaient. L’un d’eux s’arrêta devant le prisonnier et fit un geste. Aussitôt, l’autre ouvrit la porte, intima aux captifs de s’écarter, puis revint avec l’homme. À peine sorti, on passa à ce dernier une chaîne aux poignets et on le poussa sans ménagement vers les ombres.

Ésis assista à la scène, médusé, tandis que le prisonnier lui lançait un dernier regard suppliant. L’un des Revendeurs le considéra avec méfiance, puis lui demanda abruptement :

– Ce type t’a dit quelque chose, gamin ?

En un battement de cœur, Ésis sut ce qu’il devait faire.

– Non, répondit-il en cachant le livre derrière lui.

Les pillards s’éloignèrent. Camille, qui avait suivi la dernière partie de l’incident, tourna vers lui un visage perplexe. Lentement, il s’assit et, prenant bien soin de dissimuler le livre dans les ombres, l’ouvrit sur ses genoux.

Toutefois, il n’eut pas le temps d’en lire une ligne. Un petit choc sur sa jambe le fit sursauter et lâcher l’ouvrage. Surpris, il parvint à discerner la forme étirée d’un minuscule lézard. Son premier réflexe fut de s’en débarrasser d’une tape, car la Dévoreuse regorgeait de créatures à la peau venimeuse. Puis il se rendit compte que le lézard tenait entre ses pattes un objet brillant, à peine plus grand que lui. Une clé.

Non, songea-t-il, ce serait trop beau.

Puis, une seconde plus tard, le lézard avait laissé place à un jeune garçon aux bois de cerf.

– Sicksa ! s’exclama Ésis.

Plusieurs têtes se tournèrent et il reprit plus bas :

– Mais comment as-tu…

– Je n’aime pas les cages. Les barreaux étaient rapprochés, alors je me suis changé en lézard pour passer. En venant, j’en ai profité pour voler la clé. Elle fonctionne pour toutes les serrures, je crois.

Ésis le contempla, bouche bée, puis éclata d’un rire involontaire.

– Sicksa, hoqueta-t-il, j’aime quand tu voles des clés !

Camille assistait à la scène avec des yeux incrédules. Elle n’était pas habituée, comme Aïtia et lui, aux bizarreries de Sicksa. Le garçon lui adressa un sourire rassurant et expliqua :

– C’est un esprit des bois que j’ai rencontré après l’explosion. Il est très gentil.

Il lui raconta ses aventures en quelques mots. La jeune fille l’écouta sans émettre un son, subjuguée. Enfin, elle parvint à souffler :

– Ben ça, c’est plus impressionnant que d’être capturée par des marchands d’esclaves…

Ésis sentit qu’elle avait des centaines de questions à lui poser, pourquoi il avait voulu accompagner Aïtia, s’il avait rencontré des survivants à proximité de Kaez, comment il avait pu se lier d’amitié avec un esprit des bois… Mais Camille avait grandi tout près d’une nature déterminée à la détruire et elle avait un caractère pragmatique, aussi demanda-t-elle :

– La clé, elle ouvre cette cage et les autres ?

Le garçon lui répéta ce qu’avait dit Sicksa.

– Alors il faut avertir les autres prisonniers, décréta-t-elle. Mais ils ne devront pas faire de bruit, sinon les Revendeurs viendront.

– Mais moi, je ne peux pas fuir. Je n’abandonnerai pas Aïtia. Et puis j’ai un autre ami qui doit être retenu… quelque part.

Camille réfléchit un instant, puis claqua des doigts.

– Je sais, fit-elle. Tu n’auras qu’à aller le chercher une fois que les prisonniers seront tous sortis. À ce moment, les Revendeurs s’apercevront sûrement que les cages sont vides et le camp sera plongé dans le chaos. Qu’en penses-tu ?

– C’est une bonne idée.

– Une bonne idée ? s’exclama quelqu’un à côté d’eux. C’est même une excellente idée !

Tous deux tournèrent la tête, pour voir un drôle de personnage se relever d’un bond et se fendre d’une révérence. Quand il se redressa, ils virent un visage de lutin couronné d’une courte chevelure aux mèches inégales. Deux yeux clairs et railleurs y brillaient comme des éclats de lune.

– Pour ma part, j’en ai une autre, déclara l’inconnu.

Puis, d’une voix indéniablement féminine, il se mit à crier vers le camp :

– Gardes ! Gardes ! Ils essaient de s’enfuir !

*

Camille et Ésis voulurent se jeter sur la fille pour la faire taire. Elle les repoussa sans effort et, du même mouvement, s’empara de la clé. Les deux amis n’eurent guère le loisir de la lui reprendre, car aussitôt les gardes apparurent. C’étaient les mêmes que la dernière fois.

La fille leur tendit la clé.

– Ils avaient ça, leur dit-elle. Vous voyez, je vous sers bien. Comme promis, n’est-ce pas ? J’ai attendu dans cette cage stupide alors que je pourrais être aussi libre que l’air et j’ai écouté jusqu’à ce que j’entende quelque chose d’important. Et je vous avertis.

– C’est bien, répondit l’un des hommes d’un ton bref, avant de s’adresser à son compagnon. Fais sortir la gamine, et le gosse aussi. Lui, je l’ai vu parler à l’autre gars, il doit être dans le coup. Je vais lui poser une ou deux questions.

L’autre garde obéit et traîna Ésis et Camille à l’extérieur. La fille, elle, sortit sans qu’ils aient à s’occuper d’elle. Une fois à l’air libre, elle toussota et dit, en tendant la main :

– Comme promis…

Le premier Revendeur grogna, puis lui donna un lourd paquet. Elle le serra contre elle et déguerpit sans demander son reste. Ésis, qui bouillait de colère, fut forcé de suivre les gardes.

– Qu’est-ce que c’était ? les interrogea-t-il en grinçant des dents.

– Du pain et des masques filtrants, ricana celui qui devait être le chef. Les gamins perdus sont prêts à tout pour ce genre de choses. Des enfants de hors la loi, des parias, qui vivent aux abords des villes, mais dehors. Survivraient pas longtemps, sans nos caravanes.

Ésis se retourna, en proie à des sentiments contradictoires, mais la fille avait disparu. Il ressentait de la pitié pour cette pauvre âme sans toit, qui vivait au milieu des poisons de la Dévoreuse, à la merci des fauves et des maladies. Et en même temps, il savait qu’il venait de rencontrer un être comme il n’en avait jamais vu, un autre, un presque-double, quelqu’un qui, de la même façon que lui, était à la frontière entre le monde humain et le monde sauvage.

Mais cela ne suffisait pas. La colère d’avoir été trahi grondait toujours en lui, inflexible. Il ne pouvait pas, raisonnablement, pardonner à une fille qui venait de faire échouer tous leurs plans d’évasion en échange d’un morceau de pain et d’un masque.

Les Revendeurs guidaient Ésis et Camille le long de la lisière, sans passer à portée des racines. Le camp n’était plus très loin. Le garçon, qui en scrutait les lueurs avec appréhension, sentit soudain un chatouillis près de son oreille.

– C’est moi, souffla une voix bien connue.

Sicksa, qui avait eu la bonne idée de reprendre son apparence de lézard, s’était caché derrière sa nuque. Ésis s’en réjouit, mais n’en sursauta pas moins. Le chef lui lança un regard soupçonneux, mais ne remarqua rien. Seule Camille parut noter la réaction de son ami, toutefois elle eut la bonne idée de rester silencieuse.

– Le plus grand ne m’entend pas, chuchota l’esprit des bois. Mais son compagnon est un Oreilleux, alors je dois parler bas. Écoute, sans répondre. Dans dix pas, jette-toi sur la droite. Nous serons libres.

Ésis aurait bien voulu lui demander ce qu’il y aurait, à droite, et surtout ce qui adviendrait de Camille, mais il craignait que les gardes ne comprennent ce qui se passait. Cependant, Sicksa parut remarquer son hésitation et murmura :

– Fais-moi confiance. On reviendra chercher ton amie après. Tu ne lui serviras à rien une fois enfermé.

Trois pas. Mais… songea Ésis, qui répugnait à laisser son amie seule avec ces brutes.

– Tu me fais confiance, dis ? souffla de nouveau Sicksa.

Six pas. Des lianes remuaient avec lenteur, car la lune était encore à moitié masquée. Revenir plus tard…

Huit pas. Les gardes marchaient vite. Le chef semblait pressé de commencer l’interrogatoire.

C’était sa seule chance.

– Bon sang, si je te fais confiance ! s’exclama-t-il, en se jeta sur la droite.

Les branches basses lui fouettèrent le visage et les bras. Il dégringola le long d’une pente, au milieu des feuillages. Au-dessus de lui, les gardes crièrent. Puis, tout d’un coup, il cessa de glisser pour tomber, à la verticale. Après plusieurs secondes de chute, il comprit que le précipice était trop profond pour qu’il survive à l’atterrissage.

Puis il sentit un choc mou, très différent de celui auquel il s’attendait, et rebondit de quelques centimètres. Malgré l’obscurité presque totale, il vit en accentuant sa vue d’épais nuages jaunâtres s’élever autour de lui. Des spores ! songea-t-il en bloquant sa respiration, bien qu’à moitié assommé par sa chute. Il parvint à rouler à l’écart et atteignit un sol ferme, mais les nuages l’aveuglaient. Une main saisit la sienne et le mena plus loin, derrière un monticule rocheux.

Le garçon réussit enfin à distinguer Sicksa, qui souriait et lui faisait signe de se taire. Au-dessus du précipice, les silhouettes des gardes apparurent et émirent des jurons, car les spores remontaient droit vers eux, les empêchant également de voir. Totalement silencieux, Ésis affina sa vue à l’extrême, ce qui lui permit de discerner ce quoi il était tombé : une fleur extraordinairement large, aux pétales épais et dont le cœur était aussi grand que sa tête. Une rafflésie. De toutes les plantes mutantes, c’était celle dont les spores étaient les moins dangereux.

– Un plan grandiose, chuchota-t-il à Sicksa.

*

Sicksa hocha la tête d’un air entendu. Au bord du ravin, les Revendeurs échangèrent quelques paroles, puis s’en allèrent d’une démarche mécontente. Ils doivent me croire mort, pensa Ésis, et ils n’ont pas envie de descendre au milieu de tout ce pollen pour vérifier.

Mais il n’osa bouger qu’un long moment après qu’ils soient partis. Sicksa finit par pousser un grand soupir de soulagement et Ésis s’autorisa enfin à s’asseoir dans une position plus confortable, les jambes raidies par la tension.

– Merci, dit-il à son compagnon. Sans toi, j’étais dans de sales draps.

– Mais la porteuse est toujours là-bas. On ne va pas la laisser, n’est-ce pas ?

– Ça non, alors ! Elle ne se débarrassera pas de nous comme ça. Et Énantion non plus, d’ailleurs. Il faut aller le chercher et il nous aidera à délivrer Aïtia et Camille.

Ésis se releva, déterminé à retrouver le jeune prince. Puis il lui vint à l’esprit qu’il ne savait pas, absolument pas, où il était retenu prisonnier.

– Tu ne l’aurais pas vu, par hasard ? demanda-t-il à Sicksa.

Celui-ci secoua négativement la tête.

– Même pas entrevu, juste un peu ? insista-t-il, désespéré.

Sicksa répéta son geste. Ésis réfléchit intensément en se mordillant l’ongle du pousse. Finalement, il n’était pas dans une si bonne situation. Il était libre, certes, mais Aïtia et Camille étaient toujours dans la cage, et il ne savait pas comment trouver le prince. En plus, pour libérer tous ses amis, il devrait retourner dans le camp des Revendeurs, ce qui n’était pas exactement une idée brillante.

Un craquement assourdi retentit tout près. Ésis laissa sa vue baisser et se concentra aussitôt sur l’ouïe. Quelque chose remuait non loin, dans les fourrés. Le garçon sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête en se rendant compte que la situation était vraiment très mauvaise. Le mouvement n’était pas dû au vent.

Les bruits cessèrent, car ce qui se tapissait derrière les branchages avait compris qu’il était repéré. Ésis entendit le son d’une respiration énorme, ronflante, comme un soufflet de forge. Il se maudit de son imprudence. Il n’avait pas su reconnaître le terrain de chasse d’un des nombreux prédateurs de la Dévoreuse – laquelle n’avait pas volé son nom.

– Ne bouge pas, émit Sicksa dans un souffle.

Le garçon aurait été bien incapable de faire autrement, mais il doutait fortement que cela le sauverait. Un mufle allongé émergea du mur végétal, puis toute une monstruosité montée sur pattes. Six, pour être plus précis : la créature se déplaçait sur celles de derrière, en une quasi posture de bipède, mais il en laissait pendre deux autres jusqu’à terre, tandis qu’une troisième paire atrophiée remuait sous son abdomen distendu. Chacune s’achevait par une sorte de moignon velu, qui évoquait de façon dérangeante des vestiges de mains humaines. La tête, au contraire, était toute animale : le long museau, les dents découvertes et les yeux ronds rappelaient le faciès d’un chien.

Peut-être en est-ce un, songea Ésis avec un détachement étrange. Lui et ses congénères sont redevenus sauvages après les Ravages et la Dévoreuse les a transformés. En effet, on ne respirait pas impunément les poisons de la forêt.

Des filets de bave écumeuse coulaient de la gueule du monstre. Il allait bondir. Ésis avait l’impression que son cœur menaçait de s’échapper de sa poitrine, tant il battait fort. Il était désarmé – on lui avait pris son couteau – seul – Sicksa ne pouvait rien faire – et face à une créature affamée qui faisait dix fois son poids.

Il tendit la main derrière lui, à l’aveuglette. Il espérait presque inconsciemment trouver une arme, un bâton, une pierre, n’importe quoi. Au lieu de cela, il toucha du bois rugueux, entrelacé de plantes grimpantes. Un arbre. Un abri. S’il parvenait à être assez vif pour y grimper, la bête ne pourrait plus rien contre lui.

Il s’en rendit compte, le monstre aussi. Toute la tension de concentra dans une seule seconde, comme si l’air se chargeait d’électricité. Ésis savait, la bête sentait, que tout dépendrait de qui sauterait le premier et de sa rapidité.

Pas d’autre choix ! se dit Ésis, et il bondit vers l’arbre.

Le fauve chargea aussitôt. Le garçon l’entendit et devina qu’il sautait droit sur lui plus qu’il ne le vit. Au même instant, il comprit qu’il était trop loin de la première branche.

Quelqu’un le prit alors par le bras et le hissa à l’abri, puis souffla dans un petit objet. Celui-ci émit une note stridente, bien plus sonore que ce à quoi Ésis se serait attendu. Elle lui vrilla les tympans et il faillit dégringoler de l’arbre. Mais l’effet fut encore plus impressionnant sur la bête : elle se cabra avec un hurlement de douleur, rugit à pleins poumons et se sauva de toute la force de ses six pattes.

L’individu poussa un cri de triomphe.

– Ouais, fiche le camp ! cria-t-il à l’animal. T’as pas ta place ici, erreur de la nature !

Ésis eut un choc en reconnaissant cette voix, même s’il avait l’impression d’avoir des cloches dans les oreilles.

La traîtresse !

– Toi ! s’exclama-t-il avec colère.

En affinant sa vue, il put voir le sourire clair qu’elle lui adressa.

– Et toi-même, répondit-elle d’un ton très poli.

– C’était toi dans la cage. Tu as fait rater tout ce que…

Il remua et manqua de la faire basculer à terre. Aussitôt, elle lui bloqua les poignets et gronda :

– Attention, jeune coq, j’ai fait partir cette chimère mais je peux aussi la rappeler. Alors témoigne-moi un peu plus de respect, j’te prie !

– Une chimère ?

La fille le relâcha pour s’installer dans une posture plus confortable et déclarer crânement :

– C’est ainsi que nous nommons ces bêtes, nous qui connaissons la Forêt-Mère.

Ce qui sous-entendait : « toi, tu n’y connais rien ». Ésis en resta bouche bée. On lui avait déjà dit des choses vexantes et pas toujours vraies, par exemple que sa petite taille l’empêchait de porter d’aussi lourdes charges que les autres garçons de son âge, qu’il se débrouillait moins bien qu’eux pour les travaux domestiques, qu’il passait trop de temps à rêvasser en traînant près des bois plutôt que d’aider ses aînés. Mais jamais, jamais on ne lui avait fait l’affront d’avancer qu’il ne connaissait pas la Dévoreuse.

Il en fut si stupéfait qu’il oublia de se mettre en colère. La fille ricana devant son air ébahi, puis déclara subitement :

– Bon, maintenant on passe aux affaires. File-moi ta chemise, tes bottes et tout ce que tu as dans tes poches, sinon je rappelle la chimère.

– Quoi ? Mais…

Elle claqua des doigts et deux autres silhouettes apparurent en bas de l’arbre. Elles tenaient chacune un couteau.

– J’insiste, fit la fille.

Sicksa, qui s’était perché sur une branche sous sa forme d’oiseau, observa d’un ton posé :

– Je crois que tu es en train de te faire détrousser.

– Merci, je n’avais pas remarqué, marmonna Ésis.

L’une des silhouettes parla – un garçon pas encore adulte, d’après sa voix :

– Ad, t’es sûre qu’on lui prend ses bottes ? Le sol va lui ronger les pieds, si on le fait.

– Bah, répliqua la fille, je lui ai sauvé la vie, c’est normal qu’il me paie pour ça. Et puis, des pieds rongés, c’est quoi quand tu as pu échapper à une chimère ?

Ésis, dépité, comprit qu’elle ne l’avait pas sauvé par pure charité, mais bien afin de pouvoir le dépouiller tranquillement. Contre son gré, il se débarrassa de sa chemise déchirée et de ses bottes.  La fille – Ad – s’en empara avec avidité et lui dit en se moquant :

– Merci mon prince ! Ta bonté me va droit au cœur. Tu sais, quand mes parents m’ont abandonnée dans les marais, ils m’ont dit « Ad, personne ne t’aidera », eh bien ils avaient tort ! Allez, adieu.

Elle fit mine de partir, ainsi que ses compagnons. Le garçon eut soudain une idée – risquée, mais valable.

– Attends ! lui cria-t-il tandis qu’elle s’éloignait. J’ai un marché à te proposer.

Ad ne s’arrêta pas, mais l’un de ses amis demanda :

– Lequel ?

Sa voix trahissait un intérêt mal dissimulé. Ésis jubila intérieurement et choisit ses mots avec soin avant de répondre :

– Je voyage avec des gens très importants. En particulier un certain Énantion. Énantion Éikon quelque chose… vous le connaissez peut-être, c’est le prince héritier.

Cette fois, Ad se retourna d’un bond. Ses yeux luisaient comme si elle contemplait un monceau de pièces d’or.

– Naaan, fit-elle, tu blagues là ? Toi, avec le fils du roi ? Tu veux juste sauver tes pieds.

Ésis remua sur son arbre, penché autant qu’il le pouvait sans tomber. Il souhaitait en effet récupérer ses chaussures et sa chemise, mais elle pouvait lui apporter plus que cela. La liberté pour ses amis, notamment.

– C’est la vérité même, lui assura-t-il. On était ensemble à Topaï, mais le chef des Revendeurs doit l’avoir gardé avec lui. Si vous m’aidez à le trouver et à le libérer, je suis sûr que le roi vous remerciera.

– Avec beaucoup de bel argent, pardi ! J’t’ai mal jugé, demi-portion. Jimi, rends-lui ses bottes ! Tanim, file au camp, annonce à tout le monde le bon plan que je leur ai dégoté !

Tout à son enthousiasme, elle se rua vers l’arbre et souleva littéralement Ésis, à bout de bras comme s’il n’avait rien pesé, puis le déposa exactement dans ses bottes alors qu’il s’apprêtait à crier grâce. L’une des deux silhouettes – le garçon qui avait été intéressé par le marché – fila en direction des ombres.

Ad sourit et déclara :

– Mon gars, si tu cherches l’antre du chef des Revendeurs, c’est ton jour de chance. Je sais exactement où elle se trouve. Que dirais-tu d’y aller en repérage, avant de lancer l’assaut ?

*

Ad lui expliqua que le chef des Revendeurs avait établi ses quartiers dans un bâtiment d’avant, c’est-à-dire une construction qui datait de la période précédant les Ravages. Elle était un peu à l’écart du périmètre sécurisé mais une étroite bande de pierre les reliait.

– C’est malin de la part du chef, dit la jeune fille. Il se méfie de ses hommes, alors il a fait en sorte qu’ils ne puissent pas s’en prendre à lui de front. Si des gens voulaient l’attaquer, ils devraient passer à la queue-leu-leu pour atteindre l’entrée, et il aurait beau jeu de les tuer un par un !

Par un étrange hasard – ou une coïncidence bien pratique – le bâtiment était entouré de la jungle la plus dangereuse et la plus impénétrable qui soit. La toxicité y atteignait des sommets et les chimères qui avaient pu leur survivre étaient particulièrement hostiles.

Ad, qui avait précisément utilisé ces mots, ajouta :

– Enfin, c’est un euphémisme. Dire qu’une chimère est une sale bête, ça rime à rien. Si je le dis, c’est que celles-là sont vraiment, vraiment de sales bêtes. Alors écoute morveux : tu restes entre moi et Jimi, et tu poses les pieds là où on te montre. Pigé ?

Avant de partir, elle se dirigea droit vers Sicksa, qui affectait de n’être qu’un simple oiseau, et se fendit d’une large révérence.

– Mes hommages, ami des bois, susurra-t-elle d’un ton faux.

Ils se mirent en route, Sicksa vexé d’avoir été démasqué par une banale Observatrice, Ésis stupéfait qu’elle ait deviné si vite. Tous deux se laissèrent guider avec tout le calme dont ils étaient capables, car l’absence de lumière les gênait et qu’Ad se dispensait bien de leur signaler les obstacles. Mais, en fin de compte, les orphelins de la Grande Forêt se débrouillaient sans problème au milieu des lianes frémissantes et Ésis commença à leur faire un peu confiance.

– Où vivez-vous ? se risqua-t-il à leur demander. Vous avez parlé d’un camp, non ?

– Oui, le camp… fit Ad. Je l’ai fondé moi-même, après avoir été abandonnée dans la Dévoreuse. Avant ça, j’ai vécu en solitaire dans la jungle : j’avais un frère, mais il est mort en me sauvant d’une mare d’acide. Ensuite, c’est une famille de singes-araignées qui m’ont élevée, mais pas longtemps. Le régime baies-bananes, ça m’a lassée alors je suis partie faire ma vie ailleurs.

Ésis, époustouflé par cette histoire, en resta bouche bée. Le silence fut donc de mise pendant toute la première partie du trajet. Soudain, Ad s’arrêta et déclara d’un ton cérémonieux :

– Mes très chers frères, voici devant vous l’enfer sur terre ! Tout spécialement pour vous, des mares pleines de cyanure, des champignons-bombes, de faux-arbres-vrais-crocodiles mutants, ainsi que les incontournables araignées géantes ! Trois kilomètres de mort et de pourriture, par ici l’entrée !

– Il n’y a pas un chemin plus court ? demanda timidement Ésis.

– Si, mon seigneur : le passage dégagé par les Revendeurs, autrement dit le coupe-gorge du chef. D’autres questions du même genre ?

Jimi pouffa, puis tendit au garçon un masque à gaz apparu comme par magie.

– Mets ça, lui conseilla-t-il. Il y a des mares d’acide très concentré là-bas. Sans masque, les vapeurs te rongeraient les poumons en deux minutes.

Ad en avait déjà enfilé un et Jimi l’imita, puis aida Ésis à nouer le sien. Le garçon ne put retenir un frisson de dégoût au contact du caoutchouc collant sur son visage, mais se força à aspirer de l’air. Cette bouffée lui laissa un goût métallique sur la langue.

– Et Sicksa ? s’enquit-il. Il ne risque rien ?

– Les esprits des bois ne sont pas gênés par les gaz et les autres toxines, le rassura le jeune homme tandis que Sicksa confirmait à grands hochements de tête.

La fille lui fit signe d’approcher.

– Tu viens là, lui dit-elle, entre nous deux. Et regarde bien nos pieds, pour poser les tiens au même endroit.

Ésis opina docilement et tous quatre se mirent en route. Pendant les premières secondes, le garçon ne remarqua aucune différence avec la zone qu’ils quittaient. Puis il vit que la végétation devenait encore plus dense et que l’air se chargeait de vapeur. Il faisait plus chaud, aussi.

– Il y a un vieux volcan dans le coin, commenta Sicksa. C’est lui qui réchauffe le sol. La chaleur a probablement favorisé l’apparition de nouvelles plantes…

Ils délaissèrent bientôt la terre ferme pour les arbres, dont les branches formaient d’instables ponts au-dessous d’eaux bouillonnantes. Ésis se félicita de s’être tant promené parmi les géants de la Dévoreuse avec les léchonkis : sans cela, il n’aurait jamais pu suivre Ad, qui se déplaçait presque aussi habilement que les esprits de la forêt.

– Elle est douée, chuchota-t-il à Sicksa.

Jimi l’entendit et gloussa derrière son masque.

– Redoutable, oui ! fit-il. Entre l’affronter ou combattre une chimère à mains nues, je ne suis pas certain de ce que je choisirais.

– Elle a vraiment grandi avec des singes ?

– Parce que tu l’as crue ? Non, les singes, ce n’est qu’une des nombreuses versions auxquelles on a eu droit. On n’a aucune idée de ce qui est vrai ou faux avec elle. Elle a bien fondé le clan, d’après les plus vieux, mais eux-mêmes ont tendance à s’emmêler les pinceaux quand ils racontent. En fait, elle passe son temps à mentir. Pareil pour l’histoire des Revendeurs.

– Hein ?

– Elle n’a pas été capturée. Elle s’est laissée faire. En fait, elle ne jouait pas non plus franc jeu avec eux. Elle n’était pas juste là pour toucher une récompense, elle en profitait pour espionner. S’ils avaient eu des choses intéressantes à voler, on aurait rappliqué.

– Je vois, marmonna Ésis.

– Bah, c’est comme ça qu’on survit. Elle le fait pour nous, en vérité. Même si elle nous en fait baver, ça oui !

Cette fois-ci, ce fut au tour du garçon de sourire. Au fond, Jimi commençait à lui sembler sympathique. Quant à Ad, par contre, il faudrait absolument trouver de quoi la payer, sinon Ésis craignait une nouvelle trahison de sa part…

Ils avançaient avec lenteur. Le chemin qu’ils empruntaient se résumait souvent à une mince bande de terre, à un tronc mort, à un rang de pierres. Malgré l’attention que cela requerrait, le garçon se prit à examiner les alentours avec curiosité. Même si la lune était cachée, des lichens phosphorescents dispensaient assez de lumière pour discerner quelques détails. Mais qu’était cette ombre qui filait du ras du sol pour se cacher dans les broussailles ? Et ces lueurs vertes ? Et ces formes près des arbres ?

Il finit par interroger ses compagnons, mais ils lui intimèrent de se taire. Cependant, Ad accepta de répondre, une fois et une seule, à une de ses question. Ils marchaient sur un large tronc abattu et en-dessous d’eux s’ouvrait un abîme enfumé. Ésis avait remarqué que des monticules de bonne taille s’élevaient ça et là, et il avait demandé ce dont il s’agissait.

– Ce sont des tanières, dit Ad. Des bestioles rampantes se cachent dedans et gobent tout ce qui passe à portée. Mais elles sont plutôt petites, alors elles ne sont pas dangereuses. Par contre, heureusement qu’on a des masques : la fumée est très toxique, aucun autre animal ne parvient à y vivre. Maintenant, tais-toi, on est presque arrivés et les Revendeurs risquent d’entendre.

Ésis obéit, avec l’impression grandissante d’être traité comme un gamin idiot.

– Il était temps, intervint Jimi. J’ai vu le ciel entre deux arbres, tout à l’heure. Les nuages s’en vont. La Forêt-Mère ne va pas tarder à se réveiller.

– On sera chez le chef avant, le rassura Ad. Il reste une centaine de mètres, c’est tout.

Jimi se tut un instant, puis chuchota d’un ton soucieux:

– J’espère que Tamin aura pu…

Ce fut comme si un piège se déclenchait. La lumière de la lune frappa les sous-bois sans crier garde. Une seconde tout était calme, la suivante les racines et les lianes se dressaient à l’unisson. Le malheur fit que Jimi se trouvait dans la trajectoire de l’une d’elles. Il n’eut pas le temps de l’éviter, d’ailleurs il n’aurait eu d’autre choix pour cela que de sauter lui-même en arrière, dans le vide. Ésis le vit tomber dans le précipice et disparaître dans la fumée jaune.

Il ne s’accorda pas le loisir de réfléchir. Il sauta à son tour – avant de comprendre à quel point c’était stupide, qu’il ne savait absolument pas à quelle distance se trouvait le fond et ce qui l’y attendait.

*

Ésis atterrit lourdement sur le ventre et se redressa aussitôt, vacillant et aveuglé par le gaz épais. Il s’était précipité, comme un imbécile, et maintenant c’était lui qu’il fallait venir sauver. Cependant, avant qu’il ait eu le temps d’apprécier l’ironie de la chose, le brouillard se dissipa un instant et il put voir Jimi affalé sur le sol. Il courut jusqu’à lui et constata qu’il était inconscient – il s’était probablement assommé dans sa chute. Le jeune homme n’avait pas l’air blessé, en revanche son masque était déchiré de part en part.

Ésis ne mit qu’une seconde à comprendre qu’il était désormais inutilisable. Par réflexe, il porta une main à son propre visage couvert de caoutchouc gluant de sueur et hésita. Un masque pour deux… c’était de la folie. Mais il était venu jusque là pour secourir Jimi, alors il n’allait pas revenir avec un cadavre après tous ces risques !

Il respira rapidement plusieurs fois pour dilater ses poumons, puis une dernière à fond, et retira son masque. À la hâte, il le plaqua sur le visage de Jimi à la place de l’autre et se prépara à tirer son compagnon par les épaules.

Quelque chose coinça. Ésis remarqua soudain qu’une sorte de liane était attachée à la cheville de Jimi, mais une liane rouge et tiède. Il leva les yeux – avec appréhension – et découvrit la gueule béante et disproportionnée d’une créature cyclope. La liane était en fait une langue, et elle se mit à traîner le jeune homme inconscient vers les dents pointues de la chimère. Celle-ci, contrairement à ce que prétendait Ad, mesurait au moins deux mètres de long et peut-être autant de large.

Ésis sentit la panique le gagner, d’autant que le manque d’air commençait à devenir pressant. Il craqua. Sans davantage se soucier d’être prudent, il se mit à envoyer des coups de pieds désordonnés dans les dents de la bête, au risque de se faire sectionner le pied. Il frappa plusieurs fois la langue et, par bonheur, ce devait être un point sensible car la chimère lâcha brusquement sa proie. Le garçon n’en attendit pas plus pour se redresser, soulever Jimi et le traîner loin de la créature.

Il trébucha, expulsa le peu d’air qu’il avait dans les poumons et aspira par mégarde le brouillard. Il eut l’impression que sa gorge et sa poitrine se tapissaient de minuscules épingles et se plia en deux, toussant et crachant.

– Ici ! cria soudain une voix.

Il se tourna, juste à temps pour voir Ad qui accourait. Elle fit tourner son sifflet dans l’air, produisant un son strident. La chimère battit en retraite. Sans prendre le temps de s’en réjouir, Ad hissa Jimi sur ses épaules et prit Ésis par la main, puis les tira tous deux hors du précipice.

La végétation était toujours aussi dense et aussi agitée, mais l’air était frais. Le garçon se laissa tomber contre un arbre, se moquant de savoir si une nuée d’insectes n’allait pas en dégringoler. Il ne s’était jamais senti aussi mal de toute sa vie : ses poumons le brûlaient, il avait le tournis et il voyait des points brillants dans le noir, comme des lucioles. Sicksa s’approcha de lui, inquiet, mais il était trop faible pour le rassurer.

De son côté, Ad avait couché Jimi sur le sol et lui retirait son masque. Sa méthode de soin se résuma à deux solides claques en pleine figure, lesquelles, de façon étonnante, eurent le résultat escompté. Le jeune homme s’assit en sursautant, puis émit une bordée de jurons en se massant la tête.

Aussitôt, la fille se jeta sur Ésis comme une furie et lui flanqua de grands coups dans le dos en riant. Tandis que le garçon toussait et demandait grâce, elle le secoua comme un prunier en s’exclamant :

– J’arrive pas à croire que t’aie réussi ! Bon sang, j’ai jamais vu personne survivre à cette saleté. Tu lui as vraiment filé ton masque comme ça ? T’es impayable, mon gars, impayable ! Ça va ?

Elle cessa enfin de le frapper et Ésis put reprendre assez de souffle pour coasser :

– Oui, je crois…

En effet, sa poitrine le faisait moins souffrir et il y voyait de nouveau normalement. Il essaya de se lever – et y parvint. Ad le considéra bouche bée puis hurla de rire.

– Ben ça, dit-elle en abattant son poing sur l’épaule du garçon, quelle santé !

Elle répéta cette phrase plusieurs fois de suite et Ésis comprit que l’événement l’avait éprouvée, elle aussi. Malgré la joie qu’elle affectait, ses mains tremblaient nerveusement.

– Qu’est-ce que c’était, ce monstre ? demanda-t-il.

Ad fit une grimace.

– L’une des chimères dont je te parlais, répondit-elle.

– Mais elles devaient être petites, non ? Alors que celle-là…

– Je sais bien ! Mais il a dû se passer quelque chose. Vous avez remarqué comme il fait chaud, ici ? Il y a trois jours à peine, la température était normale. Peut-être que la chaleur les a transformées…

– En si peu de temps ?

– Elles vivent sous terre et le sol a dû commencer à chauffer il y a des mois avant qu’on le sente dans l’air. Elles ont sûrement été touchées plus…

Le silence relatif de la forêt fut soudain brisé par un tak-tak-tak sonore, puis une branche s’écrasa non loin. Tous trois sursautèrent. On venait de tirer à la mitraillette dans les buissons !

– Sortez de là et identifiez-vous ! tonna une voix de l’autre côté du mur végétal.

Ad marmonna un juron. Ils s’étaient trop approchés du camp et les Revendeurs les avaient entendus parler. Avec toutes ces émotions, personne n’avait songé à baisser d’un ton.

– Je répète… reprit la voix.

– C’est bon, c’est bon ! râla Ad d’un ton traînant.

Puis, sans avertissement, elle empoigna Ésis et Jimi avant de s’extirper des fourrés. Sur le chemin dégagé, deux hommes braquèrent leurs armes sur eux. Au lieu d’adopter profil bas, Ad les considéra avec un mélange de suffisance et d’agacement.

– Ah, ben voilà comment vous me récompensez ! s’exclama-t-elle. Moi, qui ai gentiment attendu dans ce fatras grouillant, rien que pour retrouver les prisonniers échappés ! J’voulais vous rendre service, moi ! Que c’est l’chef lui-même qui m’a demandé de faire ça…

– Des prisonniers échappés ? répéta l’un des hommes.

– Un peu mon n’veu ! Alors, vous comptez me menez au chef, ou je m’installe pour la nuit ? Il m’a bien précisé qu’il voulait les voir, ces évadés.

Les Revendeurs hésitèrent, puis hochèrent la tête.

– En avant, les mômes, grognèrent-ils.

Ils fermèrent la marche et laissèrent Ad avancer vers l’autre bout de la route de pierre.

– Tu es un génie, chuchota Jimi à sa camarade. Une fois chez le chef, on pourra tout observer.

– Mais comment on fera pour repartir, ensuite ? intervint Ésis.

– C’est simple, répondit-elle. Moi je pars, et vous restez jusqu’à ce que je vienne vous délivrer.

– Quoi ?

Les deux garçons pilèrent, mais les Revendeurs les poussèrent en avant de leurs armes.

– Oh, grommela Ad, mettez-y un peu du vôtre ! C’est pas comme si je vous abandonnais pour toujours, juste pour un jour ou deux…

Mais, d’une voix encore plus basse, elle rectifia comme pour elle-même :

– Ou plus.

Ésis retint une brutale envie de pleurer. Si le chef offrait une récompense trop intéressante à Ad, jamais elle ne reviendrait ! Sicksa, perché sur l’épaule du garçon, émit un marmonnement qui ressemblait fort à une malédiction.

Soudain, la masse d’un bâtiment se détacha de l’obscurité. Les murs étaient en brique et très hauts, mais sans grâce. Ad s’y engagea d’un pas ferme, comme si elle entrait en terrain conquis. Jimi, de son côté, donna un coup de coude à Ésis avant qu’ils ne passent la porte et lui désigna quelque chose. Deux formes indistinctes reposaient près du bâtiment, mais le garçon ne comprit pas ce dont il s’agissait.

– C’est les machines avec lesquelles ils ont défoncé les murailles de Topaï, lui indiqua Jimi dans un souffle.

Il n’eut pas le temps de compléter son explication. Après avoir traversé un couloir, les captifs se retrouvèrent brusquement face au chef des Revendeurs.

La pièce était extraordinairement vaste, encore plus vaste que la chambre du palais de Topaï. Ésis se serait attendu à un bureau, d’où le chef aurait pu recevoir les contremaîtres, dresser le compte des esclaves vendus dans la journée, enfin ce genre de choses ! Mais cet endroit était tout sauf un bureau : tout était encombré de machines, de tapis roulants désormais à l’arrêt, de bras mécaniques, d’écrans dont la noirceur jetait pourtant d’étranges reflets. Pour Ésis qui avait toujours vécu au fin fond de la Grande Forêt, cette débauche de technologie avait quelque chose d’incroyablement fascinant. Une… usine, songea-t-il, le mot refaisant difficilement surface dans sa mémoire. Sa mère lui en avait parlé.

En dehors des machines, la salle ne comportait aucun mobilier à part une table et une chaise, sur laquelle était ligoté Énantion.

– Qu’est-ce que c’est ? grogna le chef, qui était visiblement en train de parler à son prisonnier.

De toute évidence, l’intrusion du petit groupe l’avait dérangé. Étonnamment, le chef des barbares ne ressemblait pas tellement à un barbare. Il avait une barbe de plusieurs jours et un visage grincheux, mais portait un sobre uniforme gris foncé, lequel était propre et presque neuf.

– J’vous ai ramené les gars qui s’étaient carapatés, lui signala Ad. Ça mérite bien une récompense, non ?

Ésis lui trouva un culot incroyable, mais en fait elle avait bel et bien une chance de les abandonner, d’échapper aux Revendeurs et en plus d’obtenir quelque chose en échange.

– C’est une gosse de la forêt, crut bon d’expliquer un des gardes. Elle nous a dit que vous l’aviez chargée de retrouver ces deux-là…

Aussitôt, Ésis vit que le chef allait nier : un air étonné sur le visage, il s’apprêtait à répliquer qu’il n’avait jamais engagé cette fille, et les gardes comprendraient qu’elle se jouait d’eux. Cette hésitation dura une seconde. Ad ne la laissa pas passer :

– En fait, monsieur, j’ai pris la liberté de venir de ma propre volonté. J’traîne dans le coin, c’est vrai. Et c’est pas glorieux, là-dedans. Alors, quand j’ai entendu que vous aviez des prisonniers évadés, je me suis dit que je pourrais les rattraper. Ça fait de mal à personne, non ?

Elle dédia au chef un sourire éclatant. Ésis fut surpris de voir combien elle pouvait être jolie quand elle quittait son air narquois. S’il ne l’avait pas connue, il se serait dit : un voilà, un visage qui inspire la gentillesse. Le chef, au contraire, sourit comme un renard, trop vieux pour se laisser complètement piéger.

– Et tu attends de moi une récompense ? demanda-t-il.

Ésis se désintéressa de la conversation – c’était, somme toute, l’équivalent de ce que faisait Naria avec les garçons, un jeu où l’un serait berné et l’autre gagnant. Discrètement, il se rapprocha d’Énantion.

Le prince avait une allure fort peu altière. Morveux, le visage barbouillé de larmes, il courbait les épaules autant que le lui permettait la corde qui retenait ses mains à la chaise. Pourtant, il ne semblait pas avoir été maltraité. Seul un hématome sombre ornait sa tempe, probablement dû au coup qui l’avait assommé plus tôt. Son regard brilla d’espoir quand il vit Ésis se diriger vers lui, toutefois il eut assez de jugeote pour rester silencieux. Du menton, il indiqua quelque chose.

Le garçon tourna la tête et aperçut ce qu’Énantion lui montrait.

Inespéré.

Le couteau de Han était posé sur la table, à quelques pas de là. On le lui avait retiré avant de le jeter dans la cage. Le chef avait probablement été intéressé par les moulures dorées qui ornaient l’arme. Ni une ni deux, Ésis entreprit de s’en rapprocher.

– Pas forcément de récompense immédiate, disait Ad. Je me demandais si je ne pouvais pas me mettre à votre service à plein temps. Je vous rapporterais des fugitifs. Des informations. Considérez qu’aujourd’hui, c’est un gage de bonne volonté. Et puis les fuyards se méfient pas de moi, parce que je suis une gosse de la forêt. C’est comme ça que j’ai eu ces deux-là.

– Tu veux travailler pour moi, résuma le chef.

– Ouaip, m’sieur! confirma Ad.

– En échange d’un peu d’argent et d’un peu de sécurité, c’est ça ?

– Ben ouais, que je puisse dormir dans l’enceinte du camp, manger des choses pas contaminées, enfin vous voyez. En contrepartie, je m’engage à vous donner tout ce qui me passe à portée de main. Je sais me débrouiller, vous savez ! Quand j’étais gamine, je me suis enfuie de chez mes parents et j’ai monté un commerce de marchandises volées. Je l’aurais encore, si je n’avais pas été trahie par mon frère qui…

Autant pour la pauvre fille abandonnée dans la jungle, songea Ésis – mais s’agissait-il de la vérité ou d’un autre mensonge ?

Le chef allait peut-être accepter. En tout cas, il souriait avec amusement. Les manières d’Ad avaient quelque chose de comique et de bancal, qui attirait assez la sympathie. Mais, avant qu’il dise un mot, une voix s’éleva de derrière l’une des machines :

– Ne la croyez pas, monsieur ! Elle ment comme elle respire, encore plus même !

*

– Quoi ? suffoqua Ad.

Un petit personnage sortit de sa cachette et se posta près du chef, les bras croisés. Ésis le reconnut : c’était Tanim, l’autre camarade d’Ad. En l’occurrence, ils ne semblaient plus du tout amis, car la fille le fusillait du regard.

– Elle raconte des histoires pour ne pas retourner dans la cage, reprit Tanim. Elle nous a déjà fait le coup, vous savez ? En réalité, elle a dû se faire arrêter par vos gardes avec les deux autres. Elle n’est absolument pas venue d’elle-même, comme elle le prétend.

– Toi, toi… gronda Ad.

Le chef sourit de plus belle et dit :

– C’est amusant, n’est-ce pas ? Votre jeune ami a eu la même idée que vous, mais plus tôt. Vous devriez contrôler un peu mieux les vôtres.

– Et d’une, les miens ne sont pas des soldats qu’il faut contrôler ! Et de deux, Tanim, qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu avais juste à retourner au camp et à me laisser faire, bon sang !

Face à sa colère, le calme du jeune homme se lézarda et il leva les mains devant lui, comme pour se protéger ou apaiser Ad.

– Écoute, tenta-t-il de lui expliquer, je n’en ai pas après toi. Je savais même pas que tu te ferais attraper. C’est juste que ce n’était plus vivable dans la forêt. Tu vois bien de quoi je parle, c’est plus comme avant : les séismes, les bestioles énormes, les spores… J’pouvais plus.

– Tu étais censé…

Ad se tut brusquement, car elle s’apprêtait à dévoiler ses plans par inadvertance. Tanim compléta pour elle :

– Oui, je sais, je devais expliquer le marché aux autres. Et attendre avec eux tes ordres. Tu voulais nous faire prendre d’assaut le camp après l’avoir observé, non ?

– Ben vas-y, dis tout ce que tu sais, tant que tu y es ! Tu as oublié d’expliquer au chef où était notre planque, alors te gêne pas !

Ad ne semblait plus tellement en colère, mais plutôt écœurée.

– C’est déjà fait, l’informa le chef. Je suis désormais au courant de tout ce qui vous concerne.

Tanim eut soudain l’air très honteux. Il prit la parole avec empressement et dit :

– Ad, Jimi, je suis désolé… je sais que j’ai tout fait rater. Mais je ne voulais pas vous nuire. C’était juste le seul moyen de sauver ma peau. Vous pouvez faire comme moi. Rejoignez-nous et vous aurez la vie sauve et la liberté. Le chef dit qu’il a besoin de gens comme nous et…

– Abandonner les nôtres ? s’insurgea Ad. Mais tu te moques de qui, là ?

Ésis était désormais tout proche du couteau. Personne ne lui avait prêté attention. Il avait seulement à tendre le main et…

– Assez ! s’exclama Tanim.

Son poing s’abattit violemment sur la table, faisait sauter le couteau au moment où Ésis allait s’en emparer. Il retomba juste sur le bord, en cliquetant dans sa gaine. Le chef tourna les yeux vers lui, attiré par le bruit, et le garçon croisa innocemment les mains dans son dos. L’homme parut ne rien remarquer et se concentra de nouveau sur la dispute. Ésis en profita pour escamoter le couteau.

Tanim paraissait de plus en plus honteux. Ses mains tremblaient quand il croisa de nouveau les bras.

– Vous ne savez pas tout, dit-il à voix basse. Notre temps est fini. La Forêt-Mère ne voulait déjà plus de nous et je… je ne vous ai pas tout expliqué. Il y a une dernière chose, et ça va vous sembler horrible, mais une fois encore : j’ai fait ça pour survivre et vous pouvez me suivre.

Ad allait probablement demander ce dont il s’agissait, mais un bruit s’est soudain élevé. Ésis, qui se dirigeait vers Énantion, tendit l’oreille. Des voix ? Une autre dispute dehors ?

C’était de plus en plus bruyant.

– Tanim, chuchota Ad, qu’est-ce que tu as fait ?

Le jeune homme se voûta, mais répondit avec conviction :

– C’était le seul moyen ! Ça faisait partie du marché. En échange, nous aurons un abri solide, à manger et l’argent de la récompense du prince – un cinquième pour nous tous seuls, puisque j’ai beaucoup aidé.

Ésis parvint enfin à reconnaître les sons qu’il entendait. C’étaient les mêmes qu’à Topaï. Dehors, une bataille commençait.

– Votre ami, expliqua le chef, a tout simplement donné l’ordre aux vôtres d’attaquer. Là où nous le voulions, c’est-à-dire à l’endroit le mieux défendu. La manœuvre de tenaille doit déjà avec débuté. En d’autres termes, j’ai gagné et vous, mademoiselle, vous venez de perdre.

*

Ésis jugea qu’il avait assez perdu de temps. Profitant de l’agitation – Ad essayait de se jeter sur Tanim tandis que Jimi s’efforçait de la retenir, tout en hurlant à son ancien ami combien il était indigne de vivre – le garçon courut auprès d’Énantion et trancha la corde qui le retenait.

– Merci, soupira celui-ci.

– Pas de quoi. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

– Quoi, ce qu’on fait ? paniqua le jeune prince. Tu n’as pas de plan ?

Ésis serra les dents en écoutant la clameur au-dehors. Non, il n’avait pas de plan. Ou plutôt, ce qui en tenait lieu venait de voler en éclats, car les amis d’Ad ne pouvaient plus les aider à s’échapper.

– On devrait essayer de libérer les esclaves, décida-t-il. Aïtia et une fille de mon village sont avec eux. Ensuite, on verra pour partir d’ici… avec l’éliplane.

– Mais on se bat, là-bas !

Le garçon le savait bien ! Se jeter dans la gueule du loup ne l’intéressait vraiment pas. Mais il ne pouvait pas partir sans Aïtia et Camille. Il aurait eu l’impression – il ne voyait pas bien comment l’exprimer – de perdre tout ce qui donnait un sens à sa vie. Sans ses amies, que pourrait-il bien faire, tout seul ?

– Ésis, Prince ! appela soudain Jimi, tout en tirant Ad par le bras. Venez, on n’a plus rien à faire ici !

La jeune fille se débattait en griffant, mais son compagnon la traînait impitoyablement avec lui. Et il avait raison : rester ne leur apporterait rien. Ésis et Énantion n’hésitèrent pas longtemps et suivirent les deux enfants de la forêt à l’extérieur.

Après la lumière de l’usine, l’obscurité leur masqua la situation pendant un petit moment. Mais, dix foulées plus loin, ils arrivèrent en haut d’une bute et les lueurs du camp leur révélèrent l’étendue des dégâts.

Des Revendeurs en armure et munis de fusils étaient rassemblés à la limite sud, sur laquelle on voyait se précipiter une foule indistincte. Certains esclavagistes avaient apporté des lances-flammes et déversaient des torrents de feu vers leurs assaillants. Les arbres brûlaient comme des torches mais, pas encore morts, agitaient leurs branches aussi grosses que des piliers.

Les orphelins de la forêt criaient de peur et de douleur, terrassés par les balles des Revendeurs, les flammes ou les plantes. Même à cette distance, Ésis sentit une odeur de brûlé et de rouille – qu’il ne reconnut que plus tard pour ce qu’elle était, heureusement. Jimi dut de nouveau retenir Ad, qui faisait mine de retourner sur ses pas pour réduire Tanim en miettes.

Énantion, lui, se figea un instant. Ésis perçut une odeur de sueur aigre provenant de lui et le vit trembler violemment. Le prince resta face à la bataille encore quelques secondes, tandis que la lueur des flammes se reflétait dans ses yeux écarquillés, puis lâcha un gémissement en tourna les talons. Le garçon n’eut pas le temps de le retenir : il avait déjà disparu dans les ombres, courant comme s’il avait le diable aux trousses.

– Attends ! Reviens ! lui cria-t-il sans résultat.

– Laisse, lui dit Jimi. Il a trop peur. Qu’il tente sa chance contre la Dévoreuse s’il veut, de toute façon il n’y a rien là-bas. Il a choisi sa mort.

Sicksa se posa sur le sol et quitta son apparence d’oiseau, pour redevenir le petit garçon qu’Ésis avait rencontré près de chez lui.

– Je peux le suivre, si tu veux, lui proposa-t-il. Pour lui éviter de faire des bêtises avant que la bataille soit finie. Ensuite, je le guiderai vers toi, s’il est d’accord.

– Oui… si tu le retrouves. Et si tu ne prends pas de risques non plus.

Sicksa hocha la tête et disparut.

Jimi laissa passer un silence, puis dit :

– S’il part, c’est que tu restes avec nous, n’est-ce pas ? Ad et moi, on ne va pas rester là à se tourner les pouces. Tu veux nous aider à renverser la situation ?

Encore aurait-il fallu que ce soit possible. Si le chef les avait laissés partir, cela signifiait qu’ils n’étaient pas un danger pour lui. Et comment croire le contraire ? Trois enfants, contre une armée ?

Ésis pensa cela, puis eut soudain une idée.

– Les esclaves ! s’exclama-t-il. Ils sont nombreux, pas autant que les Revendeurs mais peut-être…

– On n’a rien d’autre à tenter, décida Ad.

Sa voix vibrait de colère et d’ardeur guerrière. Même s’il avait pas mal de choses à lui reprocher, Ésis devait lui reconnaître une qualité : son courage. Face à l’échec et à la mort des siens, elle ne s’effondrait pas. Lui-même sentit sa peur s’atténuer un peu en la voyant si sûre d’elle.

– Avec un peu… beaucoup de chance, marmonna Jimi en contemplant l’incendie.

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