Historia

dragonAu début étaient les ténèbres.

Et à la fin aussi, apparemment, se dit Jehan.

Le jour aurait dû se lever depuis longtemps, mais aucune lumière ne perce. Des heures durant, le jeune homme a scruté la nuit dans l’espoir de distinguer une brèche, jusqu’à en avoir mal aux yeux. Maintenant, c’est comme si l’obscurité s’était infiltrée en lui. Ce qu’il veut, tout ce qu’il veut, c’est entrevoir une unique lueur.

– Mal aux pieds… gémit une voix derrière lui.

Jehan se retourne d’un bond et cherche la main de Timothée. Son petit frère en profite pour se cramponner à ses jambes en pleurnichant.

– Arrête de geindre ! lui ordonne-t-il d’un ton sec.

Timothée se tait, renifle, puis se laisse tirer dans les ténèbres par son grand frère. Après un moment, il chuchote :

– Quand est-ce qu’on rentre ?

Mais Jehan ne répond pas. Il ne sait pas. Des heures qu’il cherche le village. Des heures qu’il se griffe les mains en tâtonnant dans le noir. Mais il ne reconnaît rien, ni l’enclot à bestiaux, ni le chemin des sources, ni la presse du vieux Mathieu. Si au moins il faisait jour, il pourrait se repérer grâce à l’abbaye, ou au château de Clov-le-Hardi. Soudain, il se rend compte qu’il est peut-être perdu pour toujours dans la nuit.

Timothée poursuit, de sa petite voix flûtée et craintive :

– T’aurais pas dû suivre les voix. C’étaient celles des Dames-Noires. Je parie qu’elles sont encore là, dans le noir, à nous surveiller. Tu crois qu’elles vont nous mener à la gueule du dragon ?

– Y’a pas de dragon. Tais-toi.

– Si, y’en a un ! T’as pas entendu maman ? Les voisines disent qu’il y a des gens qui disparaissent. Tu retrouves pas d’os, pas de vêtements. Même les chevaliers de Clov-le-Hardi, ils ne reviennent pas ! Et y’a des marques bizarres sur le sol, comme si on l’avait griffé très profond.

– Timothée, si tu n’arrêtes pas tout de suite, je te laisse ici !

Aussitôt, son petit frère se laisse tomber à terre et pleure de plus belle. Cette fois, Jehan ne doit pas seulement lutter contre l’envie de le gifler, mais aussi contre celle de l’abandonner là. Il n’en peut plus de ce morveux qui geint et braille à la moindre occasion. Il n’en peut plus de s’occuper de lui alors qu’il peine déjà à maîtriser son angoisse.

Non, il n’est plus capable de supporter. Il a fait son choix.

En silence, il recule dans le noir. S’il part tout doucement, son frère ne s’apercevra pas qu’il s’est sauvé. Il restera assis dans le noir et pleurera jusqu’à avoir trop faim, puis il cherchera de son côté. Il n’est pas improbable qu’il meure avant de trouver quoi que ce soit. Jehan le sait, mais beaucoup de ses petits frères sont morts à l’âge de Timothée, de faim ou de maladie, alors c’est la vie. Lui, l’aîné, s’en tirera mieux tout seul.

– Jehan ? Tu crois que le village existe encore ? Et si tout avait disparu pour de bon ?

Le garçon s’arrête net. Soudain, il a conscience des bruits qui résonnent dans l’obscurité : grincement, craquements, bruissements… Et s’il y avait vraiment un dragon ? Et si Timothée avait raison sur toute la ligne et qu’il n’y avait plus rien, à part la nuit et le monstre ?

N’importe quoi ! Jehan revient, relève son petit frère et s’élance droit devant lui. Son esprit terre-à-terre reprend le dessus : même quand on est perdu, une nuit ça a une fin, qui arrive toujours tôt ou tard. Alors il va marcher jusqu’à trouver la fin de la nuit. Qui sait, peut-être y a-t-il vraiment un dragon qui empêche le jour de se lever ? Dans ce cas, il faudra l’affronter. Ce sera dur mais Jehan, même s’il n’est qu’un jeune garçon de ferme, devinera sans doute le moyen de le vaincre et reviendra chez lui en héros !

Ce bref éclair de témérité s’achève presque aussitôt. Les grincements et bruissements se taisent : un son a retenti dans la nuit. Timothée et Jehan se figent, l’oreille tendue. Le bruit enfle et crève le seuil de l’audible.

– Jehan… souffle Timothée. Jehan, c’est le dragon qui grogne !

Le garçon veut ordonner à son petit frère de se taire, mais le grondement devient assourdissant. Une haleine enfumée et nauséabonde déferle sur eux. Le sol tremble. Des étincelles fusent non loin, puis soudain l’obscurité est déchirée par la lueur de deux yeux incandescents. Jehan est le premier à tourner les talons, mais il sait qu’il n’aura pas le temps de fuir. Timothée crie une fois derrière lui, mais il ne se retourne pas. Sa rage de vivre est plus grande. Il a encore le temps d’entendre un grincement strident, puis un choc et brusquement la masse du dragon fond sur lui.

– M’man, il y a un petit garçon.

– Alice, reste à ta place ! intime la grosse femme blonde, avant de rattacher de force la ceinture de sa fille.

Le jingle de bienvenue résonne dans l’habitacle chromé du véhicule de transit :

– Newhome-historia vous accueille sur ses circuits aventure, en famille ou entre amis ! Pour rendre l’immersion plus complète, les zones sont accessibles via passerelles de privation sensorielles, sans éclairage ni bruit parasite. Un costume est également à votre disposition. Amusez-vous parmi nos villages et mêlez-vous à la population ! Newhome-historia se vante de posséder les figurants les plus authentiques. Pour un voyage au temps des chevaliers plus vrai que nature !

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