Là où vont nos pères

Aujourd’hui encore, nous allons parler d’une BD. Il s’agit d’un petit bijou de neuvième art réalisé par Shaun Tan et édité par Dargaut, toute en teinte sépia et noir et blanc, dont le thème principal est l’immigration.

Et non, ce n’est pas une oeuvre de dénonciation bien-pensante. Pas de misérabilisme ni de réalisme, on n’accuse personne et on ne montre pas de violence. Au contraire, le ton est plutôt sobre, et pour cause : la BD est entièrement sans parole. Tout passe par l’image, et bon sang elle est belle !

Tout d’abord, un peu d’histoire. Le personnage principal, père de famille, est contraint de quitter son foyer pour rejoindre un pays éloigné. Rien n’est écrit, pourtant on comprend tout de suite le sens des métaphores et des indices semés au gré des cases. Premières pages : sur les murs, des photos anciennes, signe d’un gigantesque arbre généalogique enraciné dans cette terre bientôt quittée. Deux époux qui préparent un unique bagage, des regards chargés de regret, et sur la ville un monstre noir et tentaculaire, pesant comme toute la misère du monde sur ces rues désertes, sans doute frappées par un cataclysme récent.

On devine, chez ce père, la même histoire, les mêmes motifs qui poussent chaque émigré à partir de chez lui : l’espoir d’une vie meilleure, la misère du quotidien, la volonté de trouver mieux pour lui et sa famille. Tout au long du récit, on le voit tenter de s’intégrer à cette nouvelle société, ce qui n’est pas chose facile puisqu’il ne sait ni lire ni parler la langue locale.

Et c’est là que la particularité de cette BD entre en jeu : l’absence de paroles crée un effet destabilisant sur le lecteur, ce qui permet de partager le trouble du protagoniste. Les personnages ne parlent pas et, si du texte apparaît, il s’agit de symboles énigmatiques, qui sont sans doute l’équivalent des pictogrammes utilisés de nos jours. Plus que cela, le style graphique fait que les objets, les animaux, ou encore la nourriture sont représentés d’une façon inhabituelle, avec un exotisme très marqué. Le héros est ainsi placé face à un monde pour lequel il n’a aucune clé de lecture, aucun point d’entrée pour comprendre. Ce symbole signifie-t-il « Bienvenue » ou « Attention danger » ? Ce fruit biscornu et couvert de piquants est-il comestible, ou s’agit-il d’une décoration ? Même les éléments les plus simples du quotidien ont une forme étrange, des bâtiments aux animaux domestiques, d’où un dépaysement vécu à la fois par le lecteur et par le héros.

Mais alors, comment se comprendre ? Eh bien par le dessin, le mime, par l’image enfin ! Et quel meilleur terrain d’expression que la bande dessinée, qui se fonde sur un principe de narration séquentielle à base d’images ? Là où vont nos pères : une belle découverte que la couverture austère ne laisse pas présager et qui, en plus, finit bien.

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