Chapitre 2

legendemini– Sors de là, Jönla ! Quoi, tu ne vas tout de même pas me dire que ça ne te plaît pas !

– Si ! J’ai l’air ridicule !

J’étais dissimulé derrière un buisson volumineux. Et je n’avais pas l’intention d’en bouger.

– Allez, sors ! Sinon, je viens te chercher !

– Bon, bon, d’accord !

Alcou m’avait donné sa chemise qu’il avait arrangée de manière à former un pagne court. Trop court à mon goût, d’ailleurs. Je ressemblais à un sioux qui aurait raté sa lessive. En guise de chaussures, je portais une paire de morceaux de bois qui formaient des semelles rudimentaires, reliés à mes pieds par de fines cordes.

En un mot : ridicule !

Et Alcou qui semblait trouver ça amusant. Quel gamin, celui-là ! Il ne pouvait pas rester sérieux une minute !

– Il faudrait se remettre en route, déclara-t-il en pouffant. Le Refuge n’est plus très loin.

– Alcou, attends !

Il s’est retourné.

– Quoi ?

– Tu… tu as déjà participé à une bataille ?

– Non, la dernière a eu lieu quand j’avais cinq ans. Pourquoi ?

– Juste pour savoir.

Il a souri.

– On ne se bat pas tout le temps, tu sais ? a-t-il dit. Moi, j’occupe la plus grande partie de mes journées à flâner et à aider les adultes pour les travaux domestiques. En ce moment, c’est calme, et puis les adolescent n’ont pas le droit de participer à une bataille avant leur quinzième anniversaire, sauf cas exceptionnel. Alors, tu vois…

– Oui.

Tandis que nous partions, j’ai levé la tête vers le feuillage touffu, apercevant un coin de ciel bleu à travers, et ai pris une inspiration. L’air, tiède et chargé de l’odeur douçâtre des plantes, a coulé tout au fond de mes poumons comme de l’eau. C’était agréable mais surtout c’était une sensation et pas une impression. C’était vrai.

– Peut-être bien que ce n’est pas un rêve, ai-je murmuré pour moi-même.

Cette perspective m’a fait tourner la tête. M’adressant un nouveau coup d’œil surpris, mon compagnon a souri.

– Apparemment pas, a-t-il dit.

J’ai marché à sa suite, me demandant ce que j’étais désormais. Un Jyce ou un Humain ? Je croyais de moins en moins à un rêve. Peut-être que tout cela était réel. Peut-être m’étais-je vraiment transformé. Mais dans ce cas, ai-je décidé, mon esprit reste toujours celui d’un Humain. Et cela fait de moi un Humain, même si je dois aller dans un Refuge jyce.

Alcou s’est arrêté brusquement en fixant les sous-bois. Puis, à ma grande surprise, il a éclaté de rire.

– Je savais bien que je le retrouverais, ce sentier !

– Hein ? Mais quel sentier ?

– Celui qui mène au Refuge ! Je savais bien qu’il était par là ! Les membres du Conseil disent que j’ai un sens de l’orientation épouvantable, voilà qui va leur rabattre le caquet !

– Attends… tu veux dire qu’on était perdus ?

– Bah, l’essentiel, c’est qu’on ait retrouvé le chemin. Non ?

Sur ce, il a foncé vers le sentier. Je l’ai contemplé quelques secondes, sidéré, avant de le suivre au pas de course. Quel gamin ! J’étais mal placé pour le juger, moi qui n’étais pas toujours sérieux, mais il aurait pu se jeter dans un incendie les yeux bandés si cela l’avait tenté.

Perdu dans mes pensées, j’ai failli m’étaler sur le chemin à cause de la dénivellation. À partir de là, le paysage était nettement plus aéré et par conséquent plus attrayant. On ne risquait plus de se griffer aux ronces ou de se faire piquer par un serpent. Les plantes s’arrêtaient pile au bord du sentier, comme si elles étaient soucieuses de ne pas l’envahir. Cela donnait l’impression de marcher entre deux murs végétaux.

Alcou se tournait déjà vers le bout, comme s’il m’avait oublié. Je lui ai emboîté le pas. Il avait l’air concentré et attentif. Je me suis retenu à grand peine de l’interroger. Peut-être y avait-il un danger.

Soudain, il s’est précipité vers un arbre, encore un de ces géants qui semblaient toucher le ciel. Une fois au pied, il a levé la tête. J’ai été surpris de découvrir qu’un grand sourire fendait son visage.

– Je t’ai vu, Firuj ! a-t-il crié. Descends vite, j’ai un ami.

– Un ami ? a répondu une voix d’un ton moqueur. Tu veux sans doute parler des pauvres gens qui acceptent de te suivre ?

Un garçon, légèrement plus âgé que nous, s’est laissé glisser le long du tronc.

Mais c’est qu’il est monté en haut de cet arbre, le bougre ! La cime était au moins à vingt mètres du sol.

Quand le nouveau venu s’est trouvé près de nous, il est devenu évident qu’il ne s’agissait pas d’un Humain. Non, c’était un Jyce qui avait des yeux comme ceux d’Alcou, avec le blanc qui n’était justement pas blanc mais gris-bleu. D’ailleurs, il avait aussi des cheveux roux bien peignés.

– Je vois que tu a fait connaissance avec mon petit frère, a-t-il fait. Mais tu n’es pas d’ici ! Où est-ce qu’il t’a attrapé ?

– Jönla vient d’une famille Nomade, m’a devancé Alcou. Il ne connaît pas les Refuges. Alors plutôt que de le laisser s’enrôler dans le Refuge de ces feignants d’Uyja, j’ai décidé de lui montrer Niétan.

– Gros malin ! Sois un peu plus sérieux avec lui qu’avec les autres, pour changer. Pas comme avec Gople, tu te souviens, le pauvre ? Il en a bavé.

Même si Firuj parlait d’un ton réprobateur, on voyait bien qu’il se retenait d’éclater de rire.

– Voir Namn dans son bain, c’était son idée, d’abord ! C’est lui qui m’avait dit que ce serait marrant. C’est pas ma faute si j’ai éternué et qu’elle nous a surpris ! Et puis… comment tu es au courant de ça, toi ? Elle n’a jamais voulu que ça se sache !

– T’occupe. Au fait, Jönla… je ne me suis pas présenté, je suis Firuj de la famille Vaynoi. Je suis un Guetteur. On m’a chargé de surveiller le sentier, histoire d’empêcher les Humains – et les autres aussi – de découvrir le Refuge. Il n’est pas très loin, d’ailleurs. Deux minutes de marche à peine. Je vous accompagnerait bien mais je dois rester à mon poste. Et, Alcou, je crois que Namn t’attend.

– Quoi ! Mais qu’est-ce que j’ai fait encore ?

– Elle a marmonné une vague histoire de lessive et de sabre mais rien de plus. Mais elle était furieuse, elle a failli m’éborgner avec sa dague. Tu devrais vraiment faire plus attention. Ça me retombe toujours dessus. La prochaine fois, aies au moins la décence de rester au Refuge et de m’éviter des ennuis !

– Oups ! Ça va être ma fête. Bon, ben quand faut y aller, faut y aller ! Tu viens, Jönla ?

Laissant rapidement Firuj derrière nous, nous avons continué à avancer. J’en ai profité pour questionner mon ami.

– Qui est Namn ?

– Oh, c’est le maître d’arme du Refuge. Enfin, la… c’est une jeune femme, assez belle plante, même. Elle est terrible ! On n’a pas intérêt à l’énerver.

– Sans blague ! Et tu l’as fait combien de fois ?

– Vingt-six fois, avec celle-là. Je te raconterai, un jour.

Un peu plus loin, les arbres s’écartaient. Nous avons parcouru la distance au pas de course. Ensuite, le spectacle m’a laissé sans voix.

L’ensemble était un peu comme une reconstitution d’un camp du Moyen-Age que j’avais vu à la télévision. Il y avait des tentes, rondes, carrées, puis plus loin des maisons en dur. Pas beaucoup, néanmoins. D’où j’étais, je pouvais aussi voir des champs et de prés clôturés avec une masse sombre indistincte à l’intérieur. Ce sont peut-être les tangueurs. À l’arrière plan, il y avait encore une fois les montagnes, deux fois plus imposantes après la plate Steppe de Vent. Le Refuge, en comptant les cultures et les élevages, devait couvrir une surface de plus de cinq kilomètres.

– Et les Humains passent à côté de ça ? me suis-je étonné.

– Ils ne sortent quasiment jamais de leurs villes. Ils ont peur de l’extérieur et ils croient que les Jyces ne sont pas un peuple mais une tribu éparpillée. Et pour ceux qui viennent quand même fouiner ici, il y a les Guetteurs.

– Attends, tu veux dire qu’ils… qu’ils…

– Ils s’en débarrassent, oui.

Cela m’a choqué. Le seul Guetteur que j’avais rencontré était Firuj et il semblait plutôt sympathique. Apprendre que son rôle était de tuer des gens… c’était vraiment un peuple de barbares.

– On y va ? a fait Alcou.

Il a commencé à avancer mais s’est retourné pour me lancer :

– Ne fais pas cette tête-là ! Les Hommes sortent vraiment très peu et la forêt les décourage. Et puis le plus souvent, les Guetteurs ont juste à leur faire peur et ils s’en vont. Cela te paraît un peu mieux, de cette façon ?

Sans attendre la réponse, il a rapidement descendu le surplomb et filé vers le tentes. Et devinez ce que j’ai fait ensuite ? Et bien je l’ai suivi. Depuis deux heures, je ne faisais que suivre un adolescent espiègle qui se vantait de ses bêtises.

Il a déboulé entre les édifices de toile.

– Yoran-gän, Yoran-gän ! Venez vite voir ! J’ai amené quelqu’un.

Un Jyce entre deux âges sortit d’une des tentes. Il était grand, puissamment bâti et portait une sorte de longue tunique brune. Les crêtes osseuses de son visage étaient d’un vert un peu sombre et il avait d’immenses yeux orangés, couleur feu. Ils s’accordaient bien avec ses traits durs, déterminés. Un sabre noir était passé à sa ceinture.

Grand, dur et fort, ainsi était Yoran, le Chef du Conseil. Il a contemplé Alcou pendant quelques seconde puis a souri.

– Namn te cherche, gamin. Je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais elle est hors d’elle.

– Elle m’en veut vraiment… beaucoup ?

– Je crois qu’elle est allée voir Hytol. Et…

Un autre Jyce, assez âgé pour avoir des cheveux blanc, est sorti à son tour.

– Allée me voir ? s’est-il écrié. Mais elle a carrément fouillé dans mon armoire, où je range mes produits ! Sans mon autorisation ! Elle a dit qu’elle cherchait une potion ou n’importe quoi d’autre pour « apprendre le respect aux jeunes gens » !

Puis il a semblé se rendre compte qu’il hurlait et a repris plus posément.

– Au fait Alcou, tu n’aurais pas vu ma poudre de fleur de Kelat ? Je l’ai perdue. Les savants sont de grands distraits, vois-tu. Il vaudrait mieux mettre la main dessus, c’est un produit extrêmement corrosif dès qu’on le mélange avec de l’eau. Il attaque même le métal.

Alcou a avalé sa salive avec difficulté.

– C’est bien ce que je craignais, a-t-il marmonné.

C’est à ce moment là qu’ils m’ont remarqué. Mon ami s’est empressé de me présenter :

– Messieurs le Chef et le savant, voici Jönla. Je l’ai rencontré à Xiapia et j’ai pensé…

– Quel drôle d’accoutrement ! s’est exclamé Hytol sans lui laisser le temps de finir.

Le vieux Jyce était en train de détailler avec soin mon pagne ridicule. J’ai viré au rouge : j’avais oublié. Yoran a étouffé un petit rire et a remarqué :

– Très joli, en effet. Mais tu n’as pas d’autres vêtements, Jönla ?

– On… on me les a volés, ai-je menti avec un embarras croissant.

Hytol a eu un geste de compréhension et a soupiré :

– Ah, les voleurs de grands chemins, oui. Ils se multiplient, en ce moment. Mais il est assez étonnant que des brigands t’aient laissé la vie sauve. On compte d’ailleurs quelques Démons parmi eux, alors c’est dire !

– Des quoi ? ai-je fait.

Mince, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Yoran m’a regardé d’un air surpris. Il s’est tourné vers Alcou.

– Tu ne l’as pas prévenu pour les Démons, gamin ?

– Zut, j’ai complètement oublié. Je pensais que tout le monde le savait ! J’aurais dû m’en douter, après tout les Nomades vivent en marge du monde.

Hytol a soupiré.

– Quelle tête de tangueur tu es ! Bon alors, Jönla, Alcou t’a certainement parlé de notre guerre contre les Humains. Malheureusement, nous devons nous battre sur un autre front. Trois races peuplent en fait ces terres : les Jyces, les Humains qui veulent nous exterminer… et les Démons, qui eux ne pensent qu’à faire le mal et à régner sur le monde. Si notre guerre contre les Hommes n’est pas réellement déclarée, celle que nous menons contre les Démons occupe presque tout notre temps. Ils deviennent chaque année plus forts et sont aujourd’hui redoutables, pourtant il est de notre devoir de les arrêter. Définitivement !

Il a fermé un moment les yeux, comme s’il était fatigué. Puis il a ajouté :

– Si les Dieux de Minuit le veulent…

Soudain, un cri perçant a fusé :

– ALCOU VAYNOI !

Je me suis retourné pour voir qui criait ainsi. Une jeune femme courrait à notre rencontre, le visage déformé par le rage. Elle était plutôt jolie, malgré tout. Fine, de longs cheveux châtain clair.

Alcou a émis un bruit étranglé.

– Namn ! Je ne me rappelais plus qu’elle avait aussi bonne oreille !

La femme a parcouru les derniers mètres avec un cri de guerre, auquel le hurlement de terreur du jeune Jyce a répondu.

Elle l’a renversé sur le sol tandis que Yoran et Hytol lui disaient de se calmer. Elle n’a pas semblé les entendre et a coincé Alcou sur le ventre, les bras dans le dos. Sans tenir compte des gémissements de douleur qu’il poussait, elle s’est penchée et lui a murmuré :

– Tu pensais que je t’aurais pardonné, hein, stupide gamin. Je vais te réduire en bouillie !

– Aïe ! Pardon, Namn-tÿn, pardon ! Je suis désolé d’avoir versé la poudre de Kelat dans votre lessive ! Je croyais que c’était du savon ! Aïe !

– Ma poudre de Kelat ! s’est exclamé Hytol. Alcou, tu me déçois. Vraiment.

– Mais ce n’est pas pour ça que je suis en colère ! a hurlé Namn. Tu as fichu mon sabre dedans ! Mon sabre préféré ! Offert par mon maître Réadol ! Et maintenant il a fondu !

– Je voulais juste le laver pour me faire pardonner pour la soupe !

– On s’en fiche, de la soupe ! Ça aura au moins appris à ces deux là qu’il ne faut pas te mettre aux fourneaux ! Mais mon plus beau sabre ! Je vais te réduire en miettes et bouffer tes restes !

Yoran, qui était resté jusque là immobile, s’est placé à côté de Namn et a décrété :

– Bon, ça suffit. Relâche-le, il a eu son compte.

J’ai cru qu’elle ne ferait pas plus attention que les autres fois. Mais il y avait quelque chose dans la voix de Yoran, quelque chose qui était comme une menace voilée et que Namn avait senti. Elle a hésité puis libéré Alcou à regret.

Le Chef du Conseil a souri.

– C’est mieux. D’ailleurs, j’ai une question à lui poser. Alcou, écoute une seconde. Tout à l’heure, je t’ai bien entendu prononcer le mot Nomade, n’est-ce pas ?

L’adolescent a hoché la tête.

– Oui, bien sûr, a-t-il répondu. Je ne vous l’avais pas dit avant ? Jönla vient d’une famille nomade. C’est pour ça qu’il n’est pas au courant de ce qui se passe dans la région.

– Une famille nomade ? s’est étonné Yoran.

Lui et Hytol ont échangé un regard. J’ai ressenti un début de panique. Est-ce qu’ils n’y croyaient pas ? Ils n’en avaient pas l’air. Je me suis alors souvenu qu’Alcou avait laissé entendre qu’il pensait les Nomades disparus. Nos interlocuteurs pouvaient-ils avoir deviné le mensonge ?

– C’est vrai, a insisté mon compagnon devant la méfiance des adultes. Je l’ai rencontré dans Xiapia et il ne connait rien des Refuges. Il m’a dit qu’il n’avait même jamais vécu dans l’un d’eux.

– Tu n’as pas raconté d’histoires, petit ? m’a demandé Yoran.

En une seconde, j’ai pris ma décision.

– Non, ai-je assuré. C’est vrai.

– J’ai pensé que les siens pourraient peut-être venir au Refuge, a repris Alcou. Je suis sûr qu’ils ont des tas de choses à nous montrer, des contes et des aventures à nous raconter. En plus, ça ferait de l’animation. Depuis le temps qu’on n’a pas eu de visiteurs…

Hytol a ri gentiment.

– Ne confonds pas les Nomades avec des baladins, Alcou ! l’a-t-il prévenu.

Néanmoins, l’idée semblait le réjouir. Je me suis senti un peu coupable. Mais Yoran, lui, est resté de marbre et m’a à nouveau interrogé d’un ton grave :

– Où sont les tiens, Jönla ?

Pris de court, j’ai vainement cherché une réponse pendant plusieurs secondes. Le Chef du Conseil attendait, les bras croisés. À la fin, confus, j’ai bredouillé :

– Il n’y a personne.

Cela a jeté un froid. Hytol et Alcou m’ont regardé d’un air surpris. Je me suis alors aperçu que mon explication n’avait en rien éclairci la situation et l’avait rendue encore plus incompréhensible.

– Ils sont morts ? a demandé Yoran.

– Je ne sais pas.

– Comment ça, tu ne sais pas ?

Je me suis agité, mal à l’aise. J’étais vraiment un piètre menteur.

– Je ne sais pas, ai-je répété.

– Dans ce cas, qui t’accompagne ?

J’ai à nouveau hésité puis ai avoué :

– Personne.

Mais, la seconde suivante, j’ai inventé très vite :

– On a été séparés pendant le voyage. En fait, on comptait traverser une rivière et l’eau est brusquement montée… et comme on ne pouvait pas traverser, on a convenu un point de rendez-vous.

Je me suis tu, à cours d’idées. Namn, qui s’était jusque-là contentée d’assister en silence à notre échange, a glissé un regard sceptique à Yoran. Celui-ci le lui a rendu et j’ai cru l’espace d’un instant qu’il allait contester mon récit ou en mettre à jour les failles, mais il m’a seulement demandé :

– Et où ce trouve ce point de rendez-vous ?

– Par-là, ai-je déclaré en désignant une direction au hasard.

Il a émis un grognement qui pouvait passer pour un acquiescement. Comme si elle le prenait pour elle, Namn en a profité pour s’approcher discrètement d’Alcou avec l’air de vouloir l’étrangler.

– Je peux finir ce que j’ai commencé, maintenant ? a-t-elle fait.

– Non, je t’ai trouvé une autre occupation, a rétorqué Yoran avec un mince sourire. Figure-toi que j’ai une bonne nouvelle pour toi, fine lame.

Il avait mis l’accent sur le « pour toi ». Il s’est tourné vers moi et j’ai commencé à me douter qu’il s’apprêtait à me jouer un sale tour.

– Namn, a-t-il fait en me poussant vers elle, nous avons un nouveau petit guerrier pour toi.

– QUOI ? ai-je hurlé.

La jeune femme a pris un air ravi. Son visage s’est détendu de façon surprenante et ses yeux – je m’apercevais maintenant qu’ils étaient azurés – ont étincelé.

– Une nouvelle recrue ! Je ne t’avais pas vu, je suis désolée de m’être donnée en spectacle devant toi. Yoran et Hytol t’ont déjà mis au courant de la situation ? Je suis chargée d’apprendre aux soldats à se battre au sabre et tout un tas d’autres choses. Je m’appelle Namn.

– J’avais cru comprendre. Mais ! J’en ai rien à faire ! Je ne veux pas aller avec elle ! Lâchez-moi !

Elle était en train de me tirer à sa suite en souriant aimablement.

– Allons, viens, je ne vais pas te manger ! Je vais commencer tout de suite, ça fait si longtemps que je n’ai pas eu d’élève !

– Nooon ! Alcou, au secours ! La laisse pas m’emmener !

Le jeune Jyce hésitait entre venir m’aider et rester hors d’atteinte de l’épéiste. Finalement, celle-ci m’a traîné à l’écart. Elle avait vraiment une poigne de fer ! Impossible de lui échapper. Elle ne semblait même pas sentir que je résistais. Néanmoins, à un moment, elle s’est lassée :

– Si tu n’arrêtes pas tout de suite de gesticuler, je te mettrai la correction qui aurait dû revenir à ton dégénéré d’ami.

Sentence énoncée d’un ton froid qui m’a convaincu de sa sincérité plus que si elle avait hurlé. J’ai cessé de me débattre et elle a continué de m’agripper le bras en avançant entre les tentes. Le sol était boueux et on avait posé des planches pour franchir les passages les plus glissants.

Peu à peu, je me mettais à apprécier la beauté étrange des Jyces. Il était vrai que leur visage pourvu de crêtes et leurs yeux de chat aux pupilles rondes étaient déroutants et un peu repoussants au début, mais ces anomalies leur donnaient un certain charme exotique.

Namn était plutôt jolie, en fait, mais elle était surtout intimidante. Elle avait une musculature fine et se déplaçait souplement. Surtout, elle avait une ceinture en étoffe bleutée où était attachée une petite dague.

Des Jyces apparaissaient devant leurs tentes à notre passage. La plupart avaient une arme, sabre ou bâton d’escrime, même ceux de mon âge. Il y avait pas mal de femmes et d’enfants mais les hommes étaient largement plus nombreux. Quelques uns nous ont lancé une plaisanterie mais l’expression de Namn les a rapidement fait taire.

Nous avons longé une parcelle de champs. J’ai pu voir à cette occasion qu’on y cultivait une céréale qui ressemblait de très près au blé. Il étaient parcourus de larges canaux d’irrigation à moitié pleins. Je me suis demandé d’où venait l’eau. Il n’y avait pas de rivière aux abords du Refuge. J’ai posé la question à la jeune femme.

– On va la chercher à la rivière Colen, à deux kilomètres d’ici. On part à l’aube pour profiter de la fraîcheur, on remplit nos seaux et puis on rentre le verser dans la citerne.

– Hein ? Vous faites deux kilomètres avec des seaux remplis ?

– Et oui. Comme tu vois, les habitants du Refuge de Néitan sont forts. Et c’est ce genre de chose qui fera pencher la balance lors du Siolyn Donn, le Combat Final.

Vu la manière dont elle a prononcé ces deux derniers mots, j’ai compris qu’elle y accordait plus d’importance qu’à n’importe quoi d’autre. Je lui ai jeté un coup d’œil. Elle avançait perdue dans ses pensées, mâchoires serrées. Elle songeait certainement à l’affrontement qui durait depuis de siècles et qui allait peut-être bientôt se terminer.

Puis soudain son visage s’est éclairé et elle s’est exclamée joyeusement :

– Nous sommes arrivés. Voici le terrain d’entraînement.

J’ai regardé d’un air étonné. Terrain d’entraînement, c’était un bien grand mot. Il s’agissait d’une grande surface plate et carrée en terre avec quelques touffes d’herbe qui poussaient de ci de là. Une petite cabane en bois était plantée dans un coin.

Namn a fait la moue.

– Il n’y a pas grand monde à ce moment de la journée. Mais d’habitude ils y a beaucoup de gens qui viennent ici. Enfin… ce sera plus pratique pour t’apprendre. Allons, viens par là.

Elle s’est avancée sur le terrain, se dirigeant vers la remise. J’ai hésité puis l’ai suivie quand elle m’a jeté un regard autoritaire.

– On va d’abord te trouver des vêtements décents, a-t-elle déclaré. Entre là-dedans et choisis ce que tu veux. Ce sont les vieilles tenues d’entraînement mais tu ne feras pas le difficile, n’est-ce pas ?

J’aurais bien été en peine de la contredire. Avec un sourire trop large être sincère, elle m’a ouvert la porte et m’a fait signe. J’ai franchi le seuil et ai regardé autour de moi avec curiosité. Chaque centimètre semblait occupé : dans la petite cabane, ce n’était qu’armures démontées et entassées, sabres, couteaux à lancer et javelines appuyés contre les murs, outils en tous genres, fourches, marteaux, pelles et seaux… il y avait juste la place de passer. Soudain, accroché à mi-hauteur, j’ai aperçu un miroir et me suis approché avec appréhension.

Je m’attendais à une mauvaise surprise. Cela a été le cas. J’avais retrouvé suffisamment de souvenirs pour me rappeler, assez précisément, de mon ancienne apparence. J’ai mentionné, je pense, le fait que les filles me jugeaient plutôt mignon à cause de mon visage fin et de mes yeux bleu-vert.

De cela, il ne restait plus rien. Ma figure était entourée de grosses crêtes vertes, très disgracieuses. De plus, deux yeux énormes, grands comme le paraissent ceux des animaux nocturnes, étaient plantés sous des arcades sourcilières apparentes, comme des morceaux d’argent. Ils avaient la couleur du mercure, avec un fin liseré d’or vers le centre. Sincèrement, ils m’impressionnaient et j’en aurais sûrement eu peur si je n’avais pas su avec tant de certitude sinistre qu’ils m’appartenaient bien.

Finalement, outre les crêtes vertes, mon visage n’était pas si repoussant que ça. Il avait désormais le même caractère exotique que ceux des autres Jyces. Mais constater l’importance de ces changements était effrayant. J’ai même ressenti une pointe de colère à l’idée qu’on ait pu modifier à ce point mon apparence. Me concentrant, j’ai essayé de visualiser mon ancienne tête mais sans succès : à chaque fois que je réussissais à me rappeler de la couleur de mes yeux ou de la forme de ma mâchoire, l’image s’envolait. À la fin, j’étais si embrouillé que je me souvenais encore moins qu’avant. Cela n’a rien fait pour améliorer mon humeur.

– Tu te dépêches ou tu comptes les grains de poussière ? a lancé la voix de Namn, derrière la porte fermée.

Que répondre ? Je me suis empressé de chercher les vêtements dont elle m’avait parlé et les ai enfin trouvés, jetés en tas entre deux pièces d’armures empilées. J’ai fouillé et ai saisi les premiers qui ne ressemblaient pas à des guenilles. Une chemise verte trop grande pour moi et un pantalon noir dont les genoux étaient recousus. Je les ai enfilés en toute hâte puis suis sorti.

Au moment même où j’ai ouvert la porte, Namn m’a lancé un bâton long comme mon bras. J’ai failli le rater et l’ai attrapé juste avant qu’il ne m’assomme.

– Mais pourquoi vous avez fait ça ? me suis-je emporté sans me préoccuper de mon ton geignard.

Namn était campée fièrement au milieu du terrain, un autre bâton d’escrime à la main.

– Pour voir si tu avais assez de réflexes pour m’affronter ! m’a-t-elle répondu. Allez, viens. Que je vois un peu comment tu te bats.

La première pensée qui s’est imposée à moi a été : il faut que je quitte cet endroit tout de suite. Je ne m’étais jamais servi d’un de ces bâton et cette femme voulait que je l’utilise contre elle ! Je ne savais même pas me battre correctement avec mes poings, alors cette drôle d’arme… j’en étais presque à me demander par quel bout cela se tenait.

Probablement agacée par mon hésitation, Namn a tapé du pied.

– Et bien ? Tu as peur ? a-t-elle fait.

– Mais je ne me suis jamais battu avec…

– Dans ce cas, c’est le moment où jamais de commencer ! m’a-t-elle crié depuis sa place. De toute façon, si tu ne viens pas, je viens te chercher et là tu auras mal ! Viens ici, maintenant !

Peu convaincu, je me suis tout de même approché d’elle. Pourquoi donc avais-je accepté de suivre Alcou ? Je n’aurais jamais dû m’aventurer dans ce Refuge.

– Attaque-moi, m’a ordonné Namn.

J’ai encore hésité, puis me suis jeté sur elle en brandissant mon bâton. Elle m’a simplement évité d’un pas sur le côté avant de m’arracher mon arme des mains grâce à la sienne. Au passage, elle m’a cogné les doigts et j’ai poussé un exclamation, plus de surprise que de douleur.

– Recommence, a fait Namn d’un ton sec.

De mauvaise grâce, j’ai ramassé le bâton et ai de nouveau essayé de la toucher. Mais, une fois encore, elle a paré mon assaut avec une facilité déconcertante. À son regard insistant, j’ai compris que je devrais continuer jusqu’à ce qu’elle me dise elle-même d’arrêter et me suis résigné à poursuivre mes tentatives.

Je l’ai attaquée une dizaine de fois. Je n’arrivais jamais à prendre l’avantage, malgré mes efforts et mes ruses. Pourtant, tout le temps qu’a duré l’exercice, Namn a conservé une expression attentive, à la limite de la méfiance, et ce en dépit de la faible difficulté de notre combat. J’ai fini par trouver cela étrange, sans pour autant y prêter beaucoup d’attention. On aurait dit qu’elle s’attendait à ce que je change brusquement de style et la surpasse tout d’un coup. Pensait-elle que je faisais semblant de perdre ? J’allais rejeter cette idée quand elle m’a soudain fait signe de ne plus bouger et m’a demandé :

– Mais tu es réellement si mauvais ?

Vexé, j’ai rougi. Est-ce que je ne l’avais pas prévenue, avant de commencer, que je ne savais pas me battre ? À quoi s’attendait-elle, à la fin ?

– Non, c’est vrai, a-t-elle insisté, je n’avais jamais vu personne d’aussi mauvais à l’escrime. Je suis certaine que je faisais mieux que toi quand j’étais petite.

– Je veux bien le croire, ai-je marmonné – et j’étais sincère.

Elle a poussé un soupir à fendre l’âme.

– Enfin… et si nous discutions, plutôt ? a-t-elle proposé. Peut-être que tu seras meilleur interlocuteur que bretteur. Du moins, j’espère…

Et, sans autre forme de procès, elle a abandonné l’exercice et est allée s’assoir contre le mur de la remise. Comme je ne venais pas, elle a désigné le sol à côté d’elle d’un doigt sévère. J’ai pris place non loin d’elle, m’écartant tout de même un peu plus qu’elle ne l’avait indiqué. Mon attitude a paru l’énerver.

– Ce n’est pas la peine d’avoir si peur ! a-t-elle sifflé d’un air excédé. Je ne vais pas te manger.

En preuve de bonne foi, je me suis rapproché de quelques centimètres.

Un silence est tombé, uniquement troublé par les voix des Jyces qui s’activaient dans les allées. Pendant une minute, Namn et moi nous sommes contentés de les regarder sans rien dire. Ils passaient sans nous accorder d’attention, concentrés sur leurs tâches. Certains portaient des ballots de linge, d’autres avaient des outils, bêches et pelles, jetés distraitement sur l’épaule. D’autre encore ne tenaient rien, ne faisaient rien, à part marcher et profiter du temps clair. Il y avait parmi eux un pourcentage non négligeable d’enfants et d’adolescents. Quelques uns de ces derniers, les plus vieux, avaient un sabre passé à la ceinture.

– Si tu continues à les regarder comme ça, tu vas finir par les manger rien qu’avec tes yeux ! s’est moquée Namn.

J’ai aussitôt baissé le regard, inquiet à l’idée de lui avoir déplu. Pourvu qu’elle ne décide pas de m’apprendre la politesse ! Mais elle ne semblait pas fâchée. Elle souriait, le visage tourné vers la foule.

– C’est Jönla, ton nom, n’est-ce pas ? a-t-elle repris.

– Oui.

– Comme ça, tu viens d’une famille nomade… dans quelles régions avez-vous l’habitude d’aller ? Et est-ce qu’il y a d’autres familles qui s’y déplacent ? Je me suis toujours demandée où étaient passés les si célèbres Nomades. Vous avez une sacrée réputation, par ici.

– Plutôt dans le sud, ai-je déclaré avec réticence.

Namn a tiqué. J’ai commencé à me douter que j’avais dit une bêtise. J’ai essayé de me rattraper :

– Enfin, je crois que par rapport à ici, c’est le sud. Mais je ne suis vraiment pas sûr, hein ? Parce que je me suis perdu et…

– Ah, bon… tu me rassures. Sinon, j’aurais eu du mal à croire que tu ne connaisse pas les Démons : ils vivent tous au sud d’ici, dans la chaîne de montagnes qu’on peut entrevoir d’ici. En parlant des Montagnes Noires, Hytol m’a raconté, l’autre jour, qu’on peut les distinguer d’aussi loin parce qu’elles sont réellement immenses. Plus grandes que tout ce qu’on pourrait imaginer. J’ai trouvé ça incroyable. Qu’est-ce que tu ne penses, toi ?

– Et bien… je… je pense qu’elles sont en effet très grandes…

– Tu les as déjà vu de près ?

– Euh… non, jamais.

– Ah…

Elle s’est tue et j’ai poussé un silencieux soupir de soulagement. Peut-être allait-elle en rester là. Mais je me trompais car elle a demandé :

– Tu as déjà vécu aux côtés d’Humains ?

Surpris, j’ai marqué une pause avant de répondre.

– Non.

– Tu en as déjà vu, au moins ?

– Oui. Ceux de tout à l’heure, à Xiapia. En fait… je n’ai pas vraiment eu le temps de les observer, ils me couraient après, alors…

Namn a ri.

– Je vois… ça, au moins, ça avait l’air sincère.

– Quoi ?

– Oublie.

Le silence est revenu. Cette fois-ci, c’est moi qui l’ai rompu, d’une voix hésitante :

– Dites, Namn… Namn-tÿn, est-ce que je peux m’en aller ?

– Où irais-tu ? a-t-elle fait, les yeux vers les Jyces qui marchaient.

– Les Nomades doivent m’attendre, ai-je menti. Je devrais déjà être au point de rendez-vous. Je… je ne suis pas obligé de rester, si ?

Elle a hésité avant de répondre puis a dit tout bas :

– J’ai bien peur que si, Jönla.

J’étais déjà en train de me lever et me suis figé. Incrédule, je l’ai fixée sans comprendre. Elle a croisé mon regard et la tension est subitement montée.

– Pardon ? ai-je fait. Comment ça, je suis obligé de rester ici ? C’est… c’est une blague ?

– Sais-tu ce qui est particulièrement courant en temps de guerre, Jönla ?

Surpris, j’ai secoué la tête.

– Non, ai-je dit.

Elle s’est levée et m’a fait face. Elle était plus grande que moi – je lui arrivais à l’épaule – et a dû baisser les yeux pour me regarder.

– Les traitres et les espions, a-t-elle répondu d’un ton cassant.

J’ai ri nerveusement. Elle avait deviné que je mentais mais son imagination avait dépassé la réalité. Un espion… comment pouvait-elle croire que je pouvais en être un ? Avais-je l’air d’un espion ? Mais à quoi cela ressemblait-il ? Je ne savais pas. Et c’était en essayant de me protéger, en dissimulant la vérité, que je m’étais attiré ce problème.

– Je n’en suis pas un ! ai-je protesté, à deux doigts d’éclater de rire à cette idée. C’est…

J’ai failli dire stupide. Je me suis retenu juste à temps et ai complété maladroitement :

– Une erreur… enfin, ça se voit que je n’en suis pas un !

– C’est vrai que pour un espion, tu es plutôt mauvais. Mais ça ne veut rien dire du tout.

– Et puis, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas partir ? Si… si les Nomades m’attendent ? S’ils s’inquiètent ?

J’espérais la convaincre en lui faisant pitié ou quelque chose du même genre, du moment que ça marchait. Cela n’a pas été le cas : apparemment – et d’après le regard qu’elle m’a lancé – elle était plus encline au mépris qu’à la compassion.

– Réfléchis un peu, idiot ! a-t-elle grondé. Si tu es un espion et que je te laisse partir, où vas-tu aller ? J’ignore ce que tu as vu et entendu depuis que tu es arrivé, mais je ne doute pas que c’est suffisant. Rien que la localisation de Niétan représente une information capitale. Et puis, cesse de faire l’innocent. J’ai bien compris que tu me cachais des choses.

J’ai hésité avant de déclarer en prenant un air aussi outré que possible :

– Je n’allais pas raconter tout ce qui me concerne à quelqu’un que je ne connais pas ! Enfin, ce serait bête et imprudent, et d’ailleurs…

Je me suis tu quand j’ai remarqué la façon dont elle me regardait. Néanmoins, elle a soupiré et décrété d’un ton peu convaincu :

– Dans ce cas, faisons un autre essai. Donne-moi le nom des trois familles qui ont fondé la communauté des Nomades. C’est assez impersonnel pour toi ? Très peu de gens les connaissent mais je suis certaine que tu en as entendu parler, petit Nomade.

J’ai dû rester la bouche ouverte pendant plusieurs secondes, jusqu’à ce qu’elle ait un geste agacé.

– Tu vois ? Tu n’es même pas capable de répondre à ça. Pourtant, les familles fondatrices doivent être célèbres chez les Nomades. Oh, attends… est-ce que ça voudrait dire que tu n’en es pas un ?

Pour toute réponse, j’ai bougonné :

– Vous n’avez pas le droit de me retenir ici.

– Sais-tu quel sort on réserve aux espions, Jönla ?

J’ai relevé la tête avec curiosité, surpris par cette question. Namn a passé un doigt sous sa gorge, très lentement.

– On s’en débarrasse avant qu’ils aient pu livrer leurs informations.

Je me suis raidi.

– Ce… c’est en ça que consiste votre rôle ? ai-je demandé, tenté par l’idée de fuir sans attendre. C’est ce que vous allez faire ?

Elle a haussé les épaules.

– Non. Moi, Yoran m’a chargée de vérifier si ton histoire tenait la route ou pas. Le réponse est non. Mais tu es si maladroit que je ne sais pas si tu es ou pas un espion. Donc, je vais essayer de limier les dégâts : tant que je n’ai pas décidé, tu restes ici, loin d’éventuels contacts. Moi, je vais aller faire un rapport à Yoran et le laisser trancher. Ce dit sans jeu de mots.

– Vous ne pouvez pas m’obliger à rester ! me suis-je emporté, furieux.

– Si.

J’ai hésité une brève seconde puis me suis exclamé :

– Ah oui ? Et bien c’est ce qu’on va voir !

Disant cela, j’ai jeté mon bâton d’escrime au sol et ai détalé à toute vitesse. Namn a poussé un cri de surprise en me voyant partir et m’a appelé mais je me glissais déjà parmi la foule, bousculant les gens sans vergogne.

La jeune femme s’est lancée à ma poursuite. J’ai regardé par-dessus mon épaule le temps de jauger la distance qui nous séparait puis ai couru de plus belle. Elle était rapide et finirait par gagner du terrain si je continuais en ligne droite, j’ai donc changé de tactique et ai bifurqué, dans l’idée de la semer.

J’ai parcouru les allées au pas de course. Elles étaient malheureusement très étroites et irrégulières : les tentes étaient disposées en désordre, presque collées les unes aux autres. J’avais à peine la place de passer. De plus, il y avait un tournant tout les deux mètres, impossible de courir normalement. J’ai dérapé dans la boue, manqué de tomber, suis reparti après un coup d’œil à Namn. Elle avait l’air furieux. J’ai commencé à avoir peur.

Soudain, je suis arrivé devant un grand espace dégagé. Plus de ruelles où se cacher. À la place, il y avait un vaste enclos où paissaient des animaux étranges. J’ai mis quelques secondes à les identifier : ils ressemblaient à de gros oiseaux pourvus d’une unique patte, immense, sur laquelle ils oscillaient. En dépit de leur allure, ils arrachaient des touffes d’herbe et les mangeaient comme des bovins.

Les tangueurs, ai-je brièvement songé, avant de me rappeler que Namn me poursuivait toujours. Mais je n’avais pas de cachette à proximité. J’ai alors pensé que la jeune femme n’oserait peut-être pas entrer dans l’enclos et m’y suis précipité.

J’ai pris appui sur la barrière et l’ai sautée, puis ai foncé au milieu des animaux. Ceux-ci, trop occupés à brouter, n’ont pas daigné s’écarter et je me suis retrouvé à les pousser sans ménagement. Du coin de l’œil, j’ai aperçu Namn qui déboulait de la ruelle et me suis aplati sur le sol, dissimulé par la masse des oiseaux. Elle ne m’a pas vu.

Mais le Jyce chargé de surveiller les tangueurs, lui, m’a vu. Juste au moment où je plongeais, il a remarqué ma présence et s’est mis à râler bruyamment en s’approchant.

– Non mais qu’est-ce que c’est que ça ? a-t-il grondé. Y’a quelqu’un là-dessous ?

Puis, sans avertissement, il a enfoncé la longue gaffe qu’il tenait dans le troupeau. J’ai échappé au premier coup mais pas au deuxième, qui m’a littéralement éjecté de ma cachette. J’ai poussé un cri de surprise et me suis sauvé, me prenant le pieds dans la barrière, avant que le Jyce n’ait l’idée de recommencer.

Mais où était Namn ? Je l’ai cherchée frénétiquement du regard et ne l’ai vue nulle part. Avant d’avoir pu déterminer si je devais m’en inquiéter ou m’en réjouir, quelque chose m’a cogné les mollets et s’est pris dans mes jambes. Trébuchant, je me suis écroulé dans le boue, juste à côté d’une paire de bottes.

Celles-ci se sont révélées être celles de Namn.

De la terre plein la bouche, je me suis redressé avec une grimace de dégoût et ai tenté maladroitement de dégager le bâton d’escrime qui m’entravait. La jeune femme l’a saisi avant que j’aie pu l’attraper et a croisé les bras sans le lâcher, l’air à la fois satisfait et méprisant. J’ai rendu les armes.

– Je suis mort.

– Peut-être, mais tu es mort sur mon lit ! Va finir d’agoniser sur le tien !

Alcou m’a poussé sans ménagement hors de sa paillasse à même le sol. J’ai jeté un regard aux deux autres lits.

– Lequel est à Firuj ?

– Celui-ci, a-t-il déclaré en indiquant l’un d’eux du bout de la tartine qu’il mangeait.

Puis, en mâchonnant, il a ajouté :

– L’aut’, ch’est au cas où on a un invité.

C’était le soir. Non contente de me rattraper et de me passer un savon, Namn avait tenu à me tester une nouvelle fois pour être certaine que je ne lui cachais pas un quelconque talent à l’escrime. L’exercice avait duré jusqu’à ce que je sois incapable de rester debout. À cet instant seulement, l’épéiste avait convenu que je ne jouais pas la comédie.

Méfiante, néanmoins, envers mes bonnes intentions, elle m’a reconduit chez les parents d’Alcou – elle devait avoir remarqué que nous nous entendions bien, lui et moi, et espérait peut-être qu’il parviendrait à m’arracher des informations – et leur avait ordonné de me surveiller et de ne me laisser sortir sous aucun prétexte.

Par bonheur, ils s’étaient comportés en hôtes plus qu’en geôliers et m’avaient accueilli sous leur toit sans broncher. Après le repas, Alcou et moi nous étions réfugiés dans sa chambre.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que celle-ci n’était pas bien rangée. Il n’y avait qu’une seule chose en ordre : les lits, ce qui en disait beaucoup sur l’état d’esprit des fils Vaynoi. Le reste du sol était joncé de vêtements et de miettes de pain. Le seul éclairage provenait de la bougie posée dans une coupelle.

Je me suis traîné sur le lit de droite. Dans un coin, j’ai remarqué une sorte de guitare, ou tout du moins un instrument rebondi pourvu de cordes fines et tendues.

– C’est à toi ? ai-je demandé à mon compagnon.

– Quoi ? Ah oui ! J’en joue de temps en temps. Quand je serai grand, je voudrais chanter et jouer dans tous les Refuges ! Je te ferais bien un morceau, mais il est trop tard pour ça.

J’ai soupiré avec lassitude, totalement d’accord avec lui. J’avais mal partout. Le jeune Jyce m’a regardé avec un sourire.

– Elle n’y est pas allée de main morte, hein ? Elle a fait pareil pour moi, quand elle s’occupait de m’apprendre l’art du sabre. Il faut qu’on sache se défendre si un ennemi nous attaque, même si on est jeune, alors… mais j’ai cru que mes bras allaient se décrocher !

Il est parti d’un petit rire qui s’est achevé par un soupir endormi. J’ai baillé, épuisé par cette journée mouvementée. Ce n’était pas tous les jours qu’on se réveillait dans un monde inconnu avec seulement la moitié de ses souvenirs. La voix d’Alcou s’est soudain élevée, guère plus qu’un murmure :

– Est-ce que c’est vrai que tu as été séparé des tiens ?

Surpris, je me suis demandé s’il s’agissait d’une des questions que Namn attendait qu’il pose et ai hésité à répondre, puis ai réalisé qu’il n’en était rien.

– En effet, ai-je dit aussi bas que lui. Je ne sais pas quand je les reverrais. Ils doivent m’attendre. C’est pour ça que je veux partir d’ici. En fait, je ne suis même pas certain que je les reverrais un jour. Le point de rendez-vous n’a pas été fixé, donc je…

Je me suis aussitôt reproché ces déclarations et ma brusque envie de parler, mais n’ai pas pu m’empêcher de reprendre :

– Ce n’est pas chez moi. Je voudrais y retourner mais j’ignore comment faire. Je suis peut-être trop loin pour rentrer.

– Cela fait longtemps, que tu marches ? Que tu cherches ?

– Je ne sais pas.

Il a ri à nouveau, d’une façon presque inaudible.

– Tu es vraiment un gars étrange, a-t-il fait d’un ton songeur. C’est peut-être pour ça que Namn et Yoran te prennent pour un espion. Tu ne te comportes pas comme les autres de notre âge.

– C’est une manière détournée de me faire comprendre que j’ai l’air un peu fou ?

Il a gloussé mais n’a pas nié. Néanmoins, il venait de déclarer implicitement qu’il ne croyait pas que je sois un espion. Entendre cela après toute une journée à être surveillé avec la plus grande vigilance, c’était quand même agréable.

– Alors, tu n’es pas du même avis que Namn et Yoran ? ai-je chuchoté.

Il a secoué la tête.

– À propos de ton soit-disant rôle d’espion ? Non, je ne suis pas du même avis. Un espion aurait fait attention à calquer son attitude sur celle des autres, aurait endossé l’identité d’un marchand de passage en quête de clients. Ou alors du fils qui accompagne le marchand, vu ton âge.

Il a fait une pause puis a dit :

– Quoi qu’il en soit, je suis certain que tu parviendras à retrouver ta famille. Le monde est vaste, parait-il, mais si on cherche quelqu’un, on finit fatalement par le trouver. À plus forte raison si la personne en question nous attend. On croise même, parfois, des gens qu’on connaît sans le vouloir. Alors, tu vois, même sans point de rendez-vous…

Le silence est retombé. Je me suis redressé sur un coude.

– Dis, c’est toujours comme ça dans les Refuges ? Yoran, Hytol et Namn n’ont l’air d’avoir que la guerre en tête. En fait, tout le monde semble ne penser qu’aux batailles.

– Ce n’est pas vraiment comme ça. D’accord, il y a les entraînements et les combats, mais on vit aussi. Les gens se cachent ici et s’occupent de leur petite famille. Nous n’avons pas que des guerriers : il y a également des artisans, des marchands, des paysans… on fait du commerce avec les autres Refuges. Les Lances et les Guetteurs son ceux qui se battent le plus souvent, mais le reste des habitants se contente de vivre. Quant à Yoran, il est plutôt contre la guerre. Lui, il défend les siens, c’est tout. Hytol, par contre, il n’y fait pas attention. Il est toujours dans son monde, alors…

– Mais au fait, tu ne vas pas aux entraînements, toi ? J’ai cru t’entendre parler au passé, tout à l’heure.

– Ben… depuis que Namn nous a surpris à l’espionner, Gople et moi, elle ne veux plus nous voir sur le terrain d’entraînement. D’ailleurs, j’évite de m’en approcher, désormais. Elle a la rancune tenace.

– Et pour le sabre ? Tu crois qu’elle va t’en vouloir longtemps ? Elle était encore tellement énervée qu’elle m’a boxé.

Il a eu un sourire penaud.

– Ça, je ne sais pas. Elle est d’humeur changeante : quand on l’énerve, soit elle a oublié le lendemain, soit elle reste sur sa colère et elle martyrise le fautif pendant des mois. Je vais attendre jusqu’à demain et voir si elle m’a pardonné. Si ce n’est pas le cas, cap sur Boupal et salut la compagnie !

La sincérité de cette dernière phrase m’a fait rire. Il a souri en retour et a lancé :

– Bon, et si on dormait ? Je parie qu’elle va venir te tirer du lit à l’aube. Bonne nuit !

– Bonne nuit aussi.

Il s’est glissé sous les fines couvertures et je l’ai imité. Le matelas était confortable même s’il sentait un peu le moisi. Dans l’obscurité, j’ai observé Alcou, enfoui sous ses draps. Il dormait déjà, d’un sommeil insouciant, aussi insouciant que l’avait été son attitude tout au long du jour. M’étais-je trompé ? J’avais pu rêver, oui, mais je n’arrivais même pas à y croire. Son comportement ne collait pas avec la force que j’avais pensé détecter en lui. Jouait-il double jeu ? Il aurait été un excellent acteur, dans ce cas. Peut-être que je le prenais trop au sérieux.

J’ai baillé. Des mondes parallèles, des Démons, des Jyces, des Dieux, ça faisait beaucoup pour une seule journée. Quel monde étrange, me suis-je dit en m’endormant.

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