Chapitre 2

La bûche tomba et se fendit en deux en heurtant le sol. Ésis posa celles qu’il tenait près de l’âtre puis la poussa du pied avec les autres.

– Ça ira pour aujourd’hui, déclara Joro, un sourire faisant plisser ses yeux presque jaunes. Rentre chez ta mère et dis-lui bonjour de ma part.

Le vieux voisin lui donna une piécette polie par les ans et Ésis le remercia avant de partir. Finalement, il avait préféré consacrer un peu de son temps à ses corvées, pour mieux leur échapper ensuite. Sa mère avait envoyé sa sœur pour voir ce qu’il faisait, mais elle était partie chez une amie et ne reviendrait pas avant longtemps. Il pouvait donc s’amuser comme il voulait.

Il constata avec soulagement que son travail ne lui avait pris que deux heures. Tandis qu’il se dirigeait vers le mur ouest, il croisa plusieurs garçons de son âge, qui sourirent en le voyant. Ésis rougit. La plupart de ses camarades le trouvaient étrange, à cause de sa grande timidité. Il n’avait pas beaucoup d’amis à Kaez.

Tout en marchant, il exerçait ses sens. Sa vue d’abord, puis son ouïe. Le village se paraît de mille visages et distrayait le garçon de son infortune. Il était d’un tempérament insouciant et en avait parfaitement conscience. Trop insouciant, parfois, car il se laissait souvent aller à commettre des bêtises plus grosses que lui par simple curiosité.

Parvenu devant le mur ouest, une véritable muraille en béton armé, il souleva une lourde pierre et dévoila sa cachette. C’était là où, depuis sa plus tendre enfance, il rangeait ses trésors : un scarabée séché, une bague en roseau, une drôle de sphère en verre fêlée avec un dessin de fleur…

En les revoyant, le garçon ne put retenir un sourire, car sa nouvelle trouvaille les rendait misérables en comparaison. C’était un magnifique couteau de cérémonie, au fourreau doré et couvert d’arabesques en relief. Une pièce de maître.

En soi, c’était une preuve flagrante de sa culpabilité. Il l’avait volé dans la Maison des Ancêtres. Le vieux Joro lui avait raconté que cette arme appartenait jadis au valeureux Han, héros de l’époque des Ravages, et qu’il avait le pouvoir de repousser le mal. Impressionné par ce récit, le garçon avait agi sur un coup de tête et s’était emparé de l’objet à l’insu des Gardiens. Le pire, c’était qu’il ne regrettait pas vraiment. Il avait juste hâte de montrer le couteau à ses amis.

Il tira également de sa cachette une combinaison anti-feu étanche, qu’il enfila, et une paire de grandes bottes décolorées. Ces dernières firent un vol plané au-dessus du mur. Ensuite, Ésis lança à mi-voix :

– Je suis là !

Quelques secondes passèrent, puis une corde de lianes tressées se déploya de son côté. Ésis s’étira avec soin, puis la prit à deux mains et se hissa agilement au sommet. Arrivé en haut du mur, il s’accorda quelques secondes pour contempler la Dévoreuse.

La canopée s’étendait à perte de vue, telle une immense mer. Des ruines en émergeaient ça et là, longs pitons de béton gris et dentelé. Les derniers vestiges de l’ancienne civilisation. Autour d’eux, bon nombre d’arbres se paraient d’incroyables teintes rouges et ocres, mais la majorité était encore d’un vert profond. Même si l’hiver approchait, une sève brûlante restait dans les plantes et plongeait les sous-bois dans une moiteur d’étuve. La Grande Forêt ne s’assoupissait jamais, ne serait-ce qu’un seul instant. Une rafale de vent la secoua. Des oiseaux s’envolèrent vers le soleil en lançant des trilles enjouées et Ésis huma avec délice les parfums de fleurs et de fruits. Il gardait à l’esprit que c’était toujours le même agglomérat de marécages, de putréfaction et de poisons, mais il voyait aussi cela : un monde plein de vie et de liberté.

L’excitation fit battre son cœur plus vite et, comme le vent le poussait, il n’y tint plus. Il abandonna son hésitation et sauta. Comme toujours, les arbres le reçurent en douceur et amortirent sa chute. Il se rattrapa à une branche basse et, assis dessus, retira ses chaussures. Ensuite, prenant bien garde à ne pas toucher le sol de ses pieds nus, il ramassa ses bottes et les mit. Cependant, son sac s’ouvrit et une tartine en tomba.

Au village, c’était une évidence : ce qui touchait la boue empoisonnée de la forêt était perdu. Mais pas pour tout le monde, car une petite main bleue s’en saisit avec empressement.

Ésis sourit à son ami, parfaitement habitué à son étrangeté. La créature se tenait la tête à l’envers, suspendue à un arbre voisin. Ses yeux verts étaient au même niveau que ceux du garçon et pétillaient de malice. Son aspect général rappelait de très près celui d’un enfant humain, si ce n’était sa peau bleue et ses cheveux couleur de jeune feuille.

Il porta la tartine à sa bouche en riant.

– C’était à moi, ça ! le houspilla gentiment Ésis.

L’être lui tira la langue. En guise de vengeance, le garçon s’empara d’une mèche de cheveux verts et lui imprima trois saccades. Aussitôt, l’autre se sauva en piaillant exagérément, sans lâcher la tartine.

Ésis descendit de sa branche en souriant. En réalité, il n’était pas fâché, car les tartines étaient destinées à l’être et à ses semblables.

Le garçon supposait qu’ils étaient aussi arrivés avec les Ravages, comme la possibilité d’accroître ses sens. Il les avait rencontrés lors de sa première escapade en forêt. Tout le monde ne pouvait pas les voir, car apparemment il fallait être un Observateur pour cela. Mais comme c’était le talent le plus répandu, la plupart des gens connaissaient leur existence et les appelaient « les monstres des bois ». Pour Ésis, c’étaient seulement des créatures remuantes et taquines, qui jouaient à égarer les promeneurs imprudents. Ils avaient toujours été gentils avec lui. C’étaient ses seuls vrais amis.

Ésis devait bien reconnaître, cependant, qu’il savait peu de choses d’eux. Au village, certains disaient qu’ils étaient apparus du néant, d’autres qu’ils étaient revenus après une longue absence, d’autres encore qu’ils avaient toujours été là mais que les sens accrus de l’homme permettaient désormais de les distinguer. Quand le garçon leur avait directement demandé qui ils étaient, ils avaient évasivement répondu qu’ils étaient des léchonkis. Mais ils n’avaient rien ajouté, comme si le sens de ce terme était évident.

Avant de partir, Ésis enroula soigneusement la corde – c’était bien sûr le léchonki qui lui la avait envoyée – et s’élança vers les profondeurs de la Dévoreuse.

Il passa devant plusieurs ruines sans s’arrêter. Il y avait un peu de tout : des portions de route goudronnée, des lampadaires en métal oxydé, des éclats de verre, des blocs de béton informes… les derniers restes du temps d’avant les Ravages, entièrement recouverts de lichens, de vrilles et d’herbe. Pendant un temps, Ésis s’était amusé à explorer les constructions, mais l’intérieur partait en morceaux et ceux qui s’y aventuraient couraient le risque d’être écrasés par les éboulements. D’ailleurs, le passé l’intéressait peu.

Certains soirs, les Brûleurs racontaient des histoires d’ombres qu’on entrevoyait à travers les fenêtres. Des ombres qui n’étaient pas celles de monstres des bois, mais qui n’étaient pas non plus tout à fait hum aines. Ésis avait voulu les voir et avait échoué – il était déçu.

Courir dans la Grande Forêt l’avait toujours empli d’une énergie débordante. Il avait l’impression que les parfums et les bruits se coulaient dans son âme comme des rayons de soleil et la réchauffaient. La vigueur qu’il en tirait lui servait en grande partie à éviter les pièges mortels de ces lieux, mais contrairement aux moments qu’il passait à Kaez, il ne s’était jamais, jamais ennuyé dans la forêt. Chaque parcelle dissimulait un mystère. Les larges feuilles servaient de refuge à de nombreux insectes, une liane se mouvait soudain et révélait les anneaux fluides d’un serpent, l’ombre fourmillait d’une multitude de crissements, pépiements, grondements, sifflements… C’était un univers où la vie se développait en excès, et cette vie se communiquait à lui.

Une racine gluante de mousse fit glisser Ésis, qui manqua de tomber dans les lianes d’une Rampante, une fleur carnivore plus grande que lui. Il se rattrapa heureusement à temps. Quand il eut retrouvé son équilibre, il s’accorda un moment pour inspecter les sous-bois et déterminer un itinéraire sûr.

C’est ainsi qu’il aperçut le nouveau venu. Tout d’abord, il crut qu’il s’agissait du léchonki qui l’avait accueilli, mais la silhouette était sagement assise sur un rail de sécurité déchiqueté. Or, Ésis n’avait jamais vu un léchonki rester immobile ou calme en sa présence. D’autant qu’en cette saison, ils étaient particulièrement agités.

Intrigué, le garçon s’approcha sans que l’autre ne le remarque. Non, ce n’était pas un léchonki : sa peau n’était pas bleue et ses cheveux étaient de la couleur de l’écorce des arbres qui l’entouraient. On aurait dit un enfant humain, mais un détail démentait cette impression : deux bois de cerf poussaient sur sa tête. De grands bois, disproportionnés, dont les improbables ramifications atteignaient les premières branches.

Ésis cligna des yeux. Et soudain, les bois ne furent plus là. À la place, le petit être avait des oreilles de chien qui pendaient le long de ses joues.

Le garçon en resta bouche bée. Jamais il n’avait vu de pareille créature, or il errait dans la Dévoreuse depuis ses sept ans. Il s’apprêtait à l’aborder quand un son lui parvint et l’alerta.

Il s’immobilisa, aux aguets. Il y avait quelque chose… d’anormal. Ce bruit semblait familier et en même temps il lui était inconnu. Comme il possédait aussi un faible talent d’Oreilleux, il ferma ses autres sens et écouta. Concentré sur son ouïe, Ésis vit la Forêt devenir plus floue, moins odorante, moins solide. En contrepartie, le son acquit un volume presque assourdissant.

Cela venait vers lui.

Tempête de spores ! comprit soudain Ésis.

Sa bonne humeur le quitta aussitôt, remplacée par un sentiment d’urgence.

– Eh, toi ! appela-t-il l’être polymorphe. Ne reste pas là !

La créature posa sur lui un regard curieux et lui sourit largement, sans comprendre le sens de ses paroles. Comprenant qu’il ne se mettrait pas à l’abri, Ésis le prit par le bras et l’entraîna dans la premier fossé qu’il trouva.

– Reste bien au fond et ne respire pas les spores, lui ordonna-t-il.

Lui-même s’enfonça dans les feuilles pourries, avant de rabattre sa combinaison sur son visage de façon à former un masque. À côté de lui, l’être mit sa manche devant son nez et sa bouche.

Deux secondes plus tard, une rafale chargée de milliers de spores épaisses passa au-dessus d’eux. Ésis retint sa respiration et ferma les yeux, priant pour cela cesse avant qu’ils n’étouffent.

Eidolon ne comprenait pas ce qui se passait. Tout son univers avait volé en éclats.

Il fuyait à dos d’équi, l’une de ses étranges montures à six pattes qu’on gardait aux écuries de la forteresse. Il avait quitté cette dernière avec les sbires de Jejen à ses trousses. Depuis, il n’avait toujours pas réussi à les semer.

Il y avait autre chose dont il ne parvenait pas à se débarrasser : l’objet infernal de son père, qui lui serrait le bras comme un étau.

Eidolon n’avait pas voulu que cela se passe ainsi. Quand les arcs électriques avaient cessé de fuser, il était descendu de sa cachette. Mais son père ne vivait déjà plus, pas plus que les savants. Quand il s’était agenouillé au chevet d’Akel Soll, il avait posé par mégarde sa main sur l’objet, lequel s’était aussitôt refermé sur son bras. Dès lors, il n’y avait pas eu moyen de le retirer : on l’aurait dit soudé à la chair.

Et puis, alors que l’adolescent essayait encore de s’en défaire, quelqu’un avait déplacé un panneau secret et s’était avancé dans le laboratoire dévasté. Eidolon avait reconnu Jejen, l’intendant de son père. L’homme aux yeux de fouine l’avait considéré d’un air cruel et lui avait dit :

– C’est tragique, un père tué par son fils.

Croyant d’abord à une méprise, Eidolon avait protesté, puis il avait remarqué la lueur d’intelligence dans le regard de Jejen.

Ce sale hypocrite n’attendait qu’une occasion pour s’emparer du pouvoir. Il avait expliqué à Eidolon, en des termes très crus, qu’il était le seul survivant de cette catastrophe et que lui-même avait un solide alibi. Entre le respectable intendant et l’enfant gâté d’Akel, il était aisé de deviner sur qui se porteraient les soupçons.

Le mauvais garçon en question avait objecté qu’il défendrait sa cause, car il n’était pas dénué d’une certaine éloquence. Jejen lui avait répondu qu’il y avait un moyen très simple d’éviter cela.

Tout arrogant qu’il était, Eidolon avait jugé plus prudent de prendre la fuite. Depuis, son équi l’avait entraîné très loin dans la Dévoreuse, au milieu des poisons et des boues acides. Il ne savait pas où se trouvaient ses poursuivants. Il ne les entendait plus, avaient-ils abandonné ?

La douleur de son bras se fit soudain plus vive. Surpris, il tomba à bas de sa monture et atterrit sur une dalle métallique, heureusement dépourvue de mousse et de plantes. Assommé par la rudesse du choc, il resta un moment à terre en serrant son bras contre lui.

Les serviteurs de Jejen ont eu raison de renoncer, songea-t-il avec amertume. La Dévoreuse se chargera de moi.

Puis, dans un accès de rage, il donna des coups de pied aux plantes qui se trouvaient à sa portée. Saletés ! Pourquoi avaient-elles grandi ainsi ? Ne pouvaient-elles pas rester à leurs place ? Comme ce maudit Jejen ! Comment l’intendant avait-il osé le traiter ainsi ? Il était le fils d’Akel Soll, il méritait autant de considération qu’un seigneur !

Si ça ne tenait qu’à moi, se dit-il, je brûlerais tout ça et bon débarras ! Forêt et forteresse avec ! Et tous ces traîtres, bien sûr.

Il avait si mal au bras qu’il lui semblait que l’os allait se rompre. Terrassé par la douleur, il se leva en chancelant et en maudissant cette étendue de moisissures et de bêtes répugnantes. Mais alors qu’il s’approchait de son équi, il s’aperçut que l’objet s’était un peu desserré. Eidolon recula : c’était pire. Il avança : la douleur diminua.

Il en fut d’abord soulagé, puis il s’inquiéta. Que signifiait cette farce ? Cet objet pouvait-il forcer son porteur à agir selon sa volonté ? Comptait-il le guider vers un endroit précis contre son gré ?

Puis Eidolon prit conscience de quelque chose d’encore plus étrange. Il avait supposé que l’objet avait une volonté. Mais pourquoi, enfin ? D’où une telle idée avait-elle bien pu venir ? Oui, d’où sinon de…

La Griffe, lui souffla quelque chose dans son esprit. Cet objet se nommait une Griffe.

Une pensée naquit soudain en lui, simple mais pressante : avancer vers le nord. Eidolon tenta d’en discerner la cause, mais la douleur de son bras s’intensifia. Il y avait quelque chose là-bas… au nord… qu’il devait trouver à tout prix. C’était plus important que tout. L’adolescent comprit confusément qu’il ne serait pas libéré tant qu’il n’aurait pas réussi.

C’est ainsi qu’il remonta en selle et, sans savoir où il allait, qu’il prit la direction de Kaez.

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