Chapitre 34

Or, au moment où Énantion menait sa première charge héroïque, un autre petit groupe passait à proximité des combats – bien que n’en sachant rien.

Eidolon avait piloté le reste de la nuit et il apercevait désormais une vague lueur à l’horizon, signe que l’aube ne tarderait pas. Naria dormait dans un siège, Chaos sur le sol, et lui-même aurait bien aimé les imiter. En altitude, le calme avait quelque chose de soporifique.

Au fond, tout se passait bien pour le jeune homme. Il avait mis assez de distance entre lui et Zénei pour être hors de danger, la Griffe ne lui faisait presque plus mal et il sentait qu’il se rapprochait de la deuxième. De plus, la matinée s’annonçait radieuse. Bref, tout était paisible, facile et ennuyeux au possible.

Bip.

Il baissa les yeux, intrigué par le son, et découvrit un voyant rouge.Il regarda autour, mais ne vit aucune indication. Rien que ce bête et sobre voyant rouge, qui ne signifiait absolument rien pour lui.

Il regretta de ne pas avoir gardé le moine. Au moins, il aurait su ce dont il s’agissait.

D’un autre côté, le rouge n’avait jamais été une bonne couleur. Eidolon commença à s’inquiéter et regarda dans la cabine mais ne vit rien d’alarmant. Cependant, le bip s’éleva de nouveau, plus pressant. Naria ouvrit un œil et marmonna :

– C’est quoi ?

Eidolon n’eut pas le temps de lui répondre. L’appareil fit un embardée et se mit sensiblement à perdre de l’altitude. Le jeune homme jura et tenta de le redresser, mais rien n’y fit. On ne devenait pas un as du pilotage en une nuit – il soupçonnait même le pilote automatique d’être activé.

– Qu’est-ce qui se passe ? paniqua Naria.

-Je ne sais pas, mais on descend. Peut-être que j’ai cassé quelque chose au décollage.

– Mais qu’est-ce qu’on fait, alors ?

Agacé,il réprima l’envie de lui répondre « on tombe » et déclara :

– Je vais essayer de nous poser en douceur.

Et il entreprit d’incliner l’appareil dans un angle où il ne se fracasserait pas trop violemment contre le sol.

Toujours sans savoir, bien entendu, qu’il obliquait vers le camp des Revendeurs.

Ésis, quant à lui, avait gagné le droit de suivre les prisonniers de loin. L’arrivée d’Énantion avec son engin à tout casser avait rassuré tout le monde sur l’issue de la bataille. Toutefois, de là où il était, le garçon se rendait désormais compte que le jeune prince ne savait pas diriger la machine. Celle-ci avançait par à-coups brusques, comme si elle avait le hoquet, et progressait en zig-zag. Au fond, Énantion n’avait probablement pas fait exprès d’écraser leurs ennemis : cela découlait plus vraisemblablement d’une manœuvre ratée.

Les prisonniers semblaient très bien s’en accommoder, même s’ils devaient parfois sauter de côté pour ne pas se faire aplatir.Personne ne protestait : une sorte de bonne humeur s’était emparée de la cohorte, comme si la victoire était déjà acquise.

Jimi apparut soudain près d’Ésis.

– Tu ne cherches pas ton esprit des bois ? lui demanda-t-il.

– J’aimerais bien, mais…

 Le garçon serra les mâchoires. Courir droit vers les combats ne l’enchantait pas et Sicksa n’était nulle part en vue. Or, il aurait dû être avec le prince. Peut-être avait-il un problème.

– Je dois rester, termina-t-il. Pour Aïtia.

-Tu sais, je crois que ça ira pour elle. Les autres sont là pour l’aider si elle flanche, et avec cette machine aucun ennemi n’osera approcher.

– Et toi et Ad…

Jimi ricana.

-Moi et Ad, on fiche le camp avec les nôtres dès que les Revendeurs nous lâchent. Ad compte sur vous pour faire diversion, mais elle ne veut plus entendre parler de marché ni de prince après ça. Ça sent le roussi, alors on file.

– Quoi ?

Ésis pila net et Jimi l’imita, l’air contrit.

-Désolé, dit-il. Ordre de la patronne. Il faut savoir cesser de jouer quand ça devient trop coûteux.

Le garçon allait protester quand un son étrange retentit. Il regarda autour de lui, s’attendant à voir apparaître une autre machine. Au lieu de cela, il aperçut un avion dans le ciel.

Il n’en avait jamais vu que sur des photographies. Les éliplanes leur ressemblaient un peu, mais étaient plus trapus et faits de bric et de broc. Là, c’était un bel avion tout blanc qui filait vers le sol. Il ne tombait pas, mais son vol était très irrégulier et Ésis comprit qu’il devait être détraqué.

Jimi bondit de joie en le distinguant à son tour.

– C’est sûrement le roi qui envoie ses troupes !

– Comment ça ?

-Mais oui, enfin ! Ça fait plus de douze heures que Topaï est tombée, et la chute d’une ville de cette taille ne passe pas inaperçue. Avec le prince héritier dans les parages, on pouvait être sûrs que le roi ne tarderait pas à envoyer du renfort. Il faut que je dise ça à Ad…

Il se tourna vers les prisonniers et cria :

-Ad ! Ad, ramène-toi, les futurs payeurs sont là ! Faut aller leur causer, sinon tout va nous passer sous le nez ! Ad,pactole ! Cagnotte, gros sous, galette ! Non, pas moyen,elle n’entend rien… je vais la prévenir, bouge pas.

Lejeune homme partit à la course vers son amie, qui menait l’assaut avec Aïtia. Ésis se retrouva tout seul, les bras ballants, entre l’avion et la bataille. Il lui vint soudain à l’esprit qu’il n’avait jamais observé un tel appareil de près. Jimi lui avait dit de ne pas bouger, mais… après tout, s’il jetait juste un coup d’œil…

Il céda à la curiosité. Au fond, se disait-il, je ne ferai rien de mal en y allant en éclaireur. Et même si je rencontre des soldats, je pourrai leur décrire la situation, les aider un peu.Toutefois, un détail vint le troubler : s’il s’agissait des troupes du roi, comment tenaient-elles toutes dans un seul avion ? Il ne lui avait pas semblé très grand, donc n’aurait-il pas dû y en avoir d’autres ?

L’idée qu’il allait peut-être au-devant de graves ennuis ne s’imposa à lui qu’après coup. Il gravissait une colline qui lui dissimulait l’avion quand il douta d’avoir fait le bon choix en désobéissant. La seconde suivante, il trébuchait et dégringolait la tête la première.

Il heurta quelque chose de dur, qui manqua de l’assommer mais lui permit enfin de s’arrêter. Il se débarrassa de la poussière qui lui piquait les yeux et identifia l’écorce noueuse d’un chêne. Un brave chêne comme il y en avait déjà mille ans plus tôt, qui avait dû bénéficier d’un coin de terre saine pour s’épanouir. Ésis, qui avait encore le cœur emballé par sa chute, tapota son tronc en songeant : toi, vieux frère, j’aurais préféré te rencontrer un peu plus loin…

Il entendit un grognement et, l’espace d’un instant, crut bêtement que c’était l’arbre qui lui répondait. Puis il bondit de surprise,cherchant autour de lui ce qui avait pu produire ce bruit. Une autre chimère ? s’inquiéta-t-il.

Il regarda derrière l’arbre… et se retrouva face à Chaos.

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