Chapitre 31

– Quoi ? suffoqua Ad.

Un petit personnage sortit de sa cachette et se posta près du chef, les bras croisés. Ésis le reconnut : c’était Tanim, l’autre camarade d’Ad. En l’occurrence, ils ne semblaient plus du tout amis, car la fille le fusillait du regard.

– Elle raconte des histoires pour ne pas retourner dans la cage, reprit Tanim. Elle nous a déjà fait le coup, vous savez ? En réalité, elle a dû se faire arrêter par vos gardes avec les deux autres. Elle n’est absolument pas venue d’elle-même, comme elle le prétend.

– Toi, toi… gronda Ad.

Le chef sourit de plus belle et dit :

– C’est amusant, n’est-ce pas ? Votre jeune ami a eu la même idée que vous, mais plus tôt. Vous devriez contrôler un peu mieux les vôtres.

– Et d’une, les miens ne sont pas des soldats qu’il faut contrôler ! Et de deux, Tanim, qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu avais juste à retourner au camp et à me laisser faire, bon sang !

Face à sa colère, le calme du jeune homme se lézarda et il leva les mains devant lui, comme pour se protéger ou apaiser Ad.

– Écoute, tenta-t-il de lui expliquer, je n’en ai pas après toi. Je savais même pas que tu te ferais attraper. C’est juste que ce n’était plus vivable dans la forêt. Tu vois bien de quoi je parle, c’est plus comme avant : les séismes, les bestioles énormes, les spores… J’pouvais plus.

– Tu étais censé…

Ad se tut brusquement, car elle s’apprêtait à dévoiler ses plans par inadvertance. Tanim compléta pour elle :

– Oui, je sais, je devais expliquer le marché aux autres. Et attendre avec eux tes ordres. Tu voulais nous faire prendre d’assaut le camp après l’avoir observé, non ?

– Ben vas-y, dis tout ce que tu sais, tant que tu y es ! Tu as oublié d’expliquer au chef où était notre planque, alors te gêne pas !

Ad ne semblait plus tellement en colère, mais plutôt écœurée.

– C’est déjà fait, l’informa le chef. Je suis désormais au courant de tout ce qui vous concerne.

Tanim eut soudain l’air très honteux. Il prit la parole avec empressement et dit :

– Ad, Jimi, je suis désolé… je sais que j’ai tout fait rater. Mais je ne voulais pas vous nuire. C’était juste le seul moyen de sauver ma peau. Vous pouvez faire comme moi. Rejoignez-nous et vous aurez la vie sauve et la liberté. Le chef dit qu’il a besoin de gens comme nous et…

– Abandonner les nôtres ? s’insurgea Ad. Mais tu te moques de qui, là ?

Ésis était désormais tout proche du couteau. Personne ne lui avait prêté attention. Il avait seulement à tendre le main et…

– Assez ! s’exclama Tanim.

Son poing s’abattit violemment sur la table, faisait sauter le couteau au moment où Ésis allait s’en emparer. Il retomba juste sur le bord, en cliquetant dans sa gaine. Le chef tourna les yeux vers lui, attiré par le bruit, et le garçon croisa innocemment les mains dans son dos. L’homme parut ne rien remarquer et se concentra de nouveau sur la dispute. Ésis en profita pour escamoter le couteau.

Tanim paraissait de plus en plus honteux. Ses mains tremblaient quand il croisa de nouveau les bras.

– Vous ne savez pas tout, dit-il à voix basse. Notre temps est fini. La Forêt-Mère ne voulait déjà plus de nous et je… je ne vous ai pas tout expliqué. Il y a une dernière chose, et ça va vous sembler horrible, mais une fois encore : j’ai fait ça pour survivre et vous pouvez me suivre.

Ad allait probablement demander ce dont il s’agissait, mais un bruit s’est soudain élevé. Ésis, qui se dirigeait vers Énantion, tendit l’oreille. Des voix ? Une autre dispute dehors ?

C’était de plus en plus bruyant.

– Tanim, chuchota Ad, qu’est-ce que tu as fait ?

Le jeune homme se voûta, mais répondit avec conviction :

– C’était le seul moyen ! Ça faisait partie du marché. En échange, nous aurons un abri solide, à manger et l’argent de la récompense du prince – un cinquième pour nous tous seuls, puisque j’ai beaucoup aidé.

Ésis parvint enfin à reconnaître les sons qu’il entendait. C’étaient les mêmes qu’à Topaï. Dehors, une bataille commençait.

– Votre ami, expliqua le chef, a tout simplement donné l’ordre aux vôtres d’attaquer. Là où nous le voulions, c’est-à-dire à l’endroit le mieux défendu. La manœuvre de tenaille doit déjà avec débuté. En d’autres termes, j’ai gagné et vous, mademoiselle, vous venez de perdre.

*

Ésis jugea qu’il avait assez perdu de temps. Profitant de l’agitation – Ad essayait de se jeter sur Tanim tandis que Jimi s’efforçait de la retenir, tout en hurlant à son ancien ami combien il était indigne de vivre – le garçon courut auprès d’Énantion et trancha la corde qui le retenait.

– Merci, soupira celui-ci.

– Pas de quoi. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

– Quoi, ce qu’on fait ? paniqua le jeune prince. Tu n’as pas de plan ?

Ésis serra les dents en écoutant la clameur au-dehors. Non, il n’avait pas de plan. Ou plutôt, ce qui en tenait lieu venait de voler en éclats, car les amis d’Ad ne pouvaient plus les aider à s’échapper.

– On devrait essayer de libérer les esclaves, décida-t-il. Aïtia et une fille de mon village sont avec eux. Ensuite, on verra pour partir d’ici… avec l’éliplane.

– Mais on se bat, là-bas !

Le garçon le savait bien ! Se jeter dans la gueule du loup ne l’intéressait vraiment pas. Mais il ne pouvait pas partir sans Aïtia et Camille. Il aurait eu l’impression – il ne voyait pas bien comment l’exprimer – de perdre tout ce qui donnait un sens à sa vie. Sans ses amies, que pourrait-il bien faire, tout seul ?

– Ésis, Prince ! appela soudain Jimi, tout en tirant Ad par le bras. Venez, on n’a plus rien à faire ici !

La jeune fille se débattait en griffant, mais son compagnon la traînait impitoyablement avec lui. Et il avait raison : rester ne leur apporterait rien. Ésis et Énantion n’hésitèrent pas longtemps et suivirent les deux enfants de la forêt à l’extérieur.

Après la lumière de l’usine, l’obscurité leur masqua la situation pendant un petit moment. Mais, dix foulées plus loin, ils arrivèrent en haut d’une bute et les lueurs du camp leur révélèrent l’étendue des dégâts.

Des Revendeurs en armure et munis de fusils étaient rassemblés à la limite sud, sur laquelle on voyait se précipiter une foule indistincte. Certains esclavagistes avaient apporté des lances-flammes et déversaient des torrents de feu vers leurs assaillants. Les arbres brûlaient comme des torches mais, pas encore morts, agitaient leurs branches aussi grosses que des piliers.

Les orphelins de la forêt criaient de peur et de douleur, terrassés par les balles des Revendeurs, les flammes ou les plantes. Même à cette distance, Ésis sentit une odeur de brûlé et de rouille – qu’il ne reconnut que plus tard pour ce qu’elle était, heureusement. Jimi dut de nouveau retenir Ad, qui faisait mine de retourner sur ses pas pour réduire Tanim en miettes.

Énantion, lui, se figea un instant. Ésis perçut une odeur de sueur aigre provenant de lui et le vit trembler violemment. Le prince resta face à la bataille encore quelques secondes, tandis que la lueur des flammes se reflétait dans ses yeux écarquillés, puis lâcha un gémissement en tourna les talons. Le garçon n’eut pas le temps de le retenir : il avait déjà disparu dans les ombres, courant comme s’il avait le diable aux trousses.

– Attends ! Reviens ! lui cria-t-il sans résultat.

– Laisse, lui dit Jimi. Il a trop peur. Qu’il tente sa chance contre la Dévoreuse s’il veut, de toute façon il n’y a rien là-bas. Il a choisi sa mort.

Sicksa se posa sur le sol et quitta son apparence d’oiseau, pour redevenir le petit garçon qu’Ésis avait rencontré près de chez lui.

– Je peux le suivre, si tu veux, lui proposa-t-il. Pour lui éviter de faire des bêtises avant que la bataille soit finie. Ensuite, je le guiderai vers toi, s’il est d’accord.

– Oui… si tu le retrouves. Et si tu ne prends pas de risques non plus.

Sicksa hocha la tête et disparut.

Jimi laissa passer un silence, puis dit :

– S’il part, c’est que tu restes avec nous, n’est-ce pas ? Ad et moi, on ne va pas rester là à se tourner les pouces. Tu veux nous aider à renverser la situation ?

Encore aurait-il fallu que ce soit possible. Si le chef les avait laissés partir, cela signifiait qu’ils n’étaient pas un danger pour lui. Et comment croire le contraire ? Trois enfants, contre une armée ?

Ésis pensa cela, puis eut soudain une idée.

– Les esclaves ! s’exclama-t-il. Ils sont nombreux, pas autant que les Revendeurs mais peut-être…

– On n’a rien d’autre à tenter, décida Ad.

Sa voix vibrait de colère et d’ardeur guerrière. Même s’il avait pas mal de choses à lui reprocher, Ésis devait lui reconnaître une qualité : son courage. Face à l’échec et à la mort des siens, elle ne s’effondrait pas. Lui-même sentit sa peur s’atténuer un peu en la voyant si sûre d’elle.

– Avec un peu… beaucoup de chance, marmonna Jimi en contemplant l’incendie.

 

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