Chapitre 30

Ésis atterrit lourdement sur le ventre et se redressa aussitôt, vacillant et aveuglé par le gaz épais. Il s’était précipité, comme un imbécile, et maintenant c’était lui qu’il fallait venir sauver. Cependant, avant qu’il ait eu le temps d’apprécier l’ironie de la chose, le brouillard se dissipa un instant et il put voir Jimi affalé sur le sol. Il courut jusqu’à lui et constata qu’il était inconscient – il s’était probablement assommé dans sa chute. Le jeune homme n’avait pas l’air blessé, en revanche son masque était déchiré de part en part.

Ésis ne mit qu’une seconde à comprendre qu’il était désormais inutilisable. Par réflexe, il porta une main à son propre visage couvert de caoutchouc gluant de sueur et hésita. Un masque pour deux… c’était de la folie. Mais il était venu jusque là pour secourir Jimi, alors il n’allait pas revenir avec un cadavre après tous ces risques !

Il respira rapidement plusieurs fois pour dilater ses poumons, puis une dernière à fond, et retira son masque. À la hâte, il le plaqua sur le visage de Jimi à la place de l’autre et se prépara à tirer son compagnon par les épaules.

Quelque chose coinça. Ésis remarqua soudain qu’une sorte de liane était attachée à la cheville de Jimi, mais une liane rouge et tiède. Il leva les yeux – avec appréhension – et découvrit la gueule béante et disproportionnée d’une créature cyclope. La liane était en fait une langue, et elle se mit à traîner le jeune homme inconscient vers les dents pointues de la chimère. Celle-ci, contrairement à ce que prétendait Ad, mesurait au moins deux mètres de long et peut-être autant de large.

Ésis sentit la panique le gagner, d’autant que le manque d’air commençait à devenir pressant. Il craqua. Sans davantage se soucier d’être prudent, il se mit à envoyer des coups de pieds désordonnés dans les dents de la bête, au risque de se faire sectionner le pied. Il frappa plusieurs fois la langue et, par bonheur, ce devait être un point sensible car la chimère lâcha brusquement sa proie. Le garçon n’en attendit pas plus pour se redresser, soulever Jimi et le traîner loin de la créature.

Il trébucha, expulsa le peu d’air qu’il avait dans les poumons et aspira par mégarde le brouillard. Il eut l’impression que sa gorge et sa poitrine se tapissaient de minuscules épingles et se plia en deux, toussant et crachant.

– Ici ! cria soudain une voix.

Il se tourna, juste à temps pour voir Ad qui accourait. Elle fit tourner son sifflet dans l’air, produisant un son strident. La chimère battit en retraite. Sans prendre le temps de s’en réjouir, Ad hissa Jimi sur ses épaules et prit Ésis par la main, puis les tira tous deux hors du précipice.

La végétation était toujours aussi dense et aussi agitée, mais l’air était frais. Le garçon se laissa tomber contre un arbre, se moquant de savoir si une nuée d’insectes n’allait pas en dégringoler. Il ne s’était jamais senti aussi mal de toute sa vie : ses poumons le brûlaient, il avait le tournis et il voyait des points brillants dans le noir, comme des lucioles. Sicksa s’approcha de lui, inquiet, mais il était trop faible pour le rassurer.

De son côté, Ad avait couché Jimi sur le sol et lui retirait son masque. Sa méthode de soin se résuma à deux solides claques en pleine figure, lesquelles, de façon étonnante, eurent le résultat escompté. Le jeune homme s’assit en sursautant, puis émit une bordée de jurons en se massant la tête.

Aussitôt, la fille se jeta sur Ésis comme une furie et lui flanqua de grands coups dans le dos en riant. Tandis que le garçon toussait et demandait grâce, elle le secoua comme un prunier en s’exclamant :

– J’arrive pas à croire que t’aie réussi ! Bon sang, j’ai jamais vu personne survivre à cette saleté. Tu lui as vraiment filé ton masque comme ça ? T’es impayable, mon gars, impayable ! Ça va ?

Elle cessa enfin de le frapper et Ésis put reprendre assez de souffle pour coasser :

– Oui, je crois…

En effet, sa poitrine le faisait moins souffrir et il y voyait de nouveau normalement. Il essaya de se lever – et y parvint. Ad le considéra bouche bée puis hurla de rire.

– Ben ça, dit-elle en abattant son poing sur l’épaule du garçon, quelle santé !

Elle répéta cette phrase plusieurs fois de suite et Ésis comprit que l’événement l’avait éprouvée, elle aussi. Malgré la joie qu’elle affectait, ses mains tremblaient nerveusement.

– Qu’est-ce que c’était, ce monstre ? demanda-t-il.

Ad fit une grimace.

– L’une des chimères dont je te parlais, répondit-elle.

– Mais elles devaient être petites, non ? Alors que celle-là…

– Je sais bien ! Mais il a dû se passer quelque chose. Vous avez remarqué comme il fait chaud, ici ? Il y a trois jours à peine, la température était normale. Peut-être que la chaleur les a transformées…

– En si peu de temps ?

– Elles vivent sous terre et le sol a dû commencer à chauffer il y a des mois avant qu’on le sente dans l’air. Elles ont sûrement été touchées plus…

Le silence relatif de la forêt fut soudain brisé par un tak-tak-tak sonore, puis une branche s’écrasa non loin. Tous trois sursautèrent. On venait de tirer à la mitraillette dans les buissons !

– Sortez de là et identifiez-vous ! tonna une voix de l’autre côté du mur végétal.

Ad marmonna un juron. Ils s’étaient trop approchés du camp et les Revendeurs les avaient entendus parler. Avec toutes ces émotions, personne n’avait songé à baisser d’un ton.

– Je répète… reprit la voix.

– C’est bon, c’est bon ! râla Ad d’un ton traînant.

Puis, sans avertissement, elle empoigna Ésis et Jimi avant de s’extirper des fourrés. Sur le chemin dégagé, deux hommes braquèrent leurs armes sur eux. Au lieu d’adopter profil bas, Ad les considéra avec un mélange de suffisance et d’agacement.

– Ah, ben voilà comment vous me récompensez ! s’exclama-t-elle. Moi, qui ai gentiment attendu dans ce fatras grouillant, rien que pour retrouver les prisonniers échappés ! J’voulais vous rendre service, moi ! Que c’est l’chef lui-même qui m’a demandé de faire ça…

– Des prisonniers échappés ? répéta l’un des hommes.

– Un peu mon n’veu ! Alors, vous comptez me menez au chef, ou je m’installe pour la nuit ? Il m’a bien précisé qu’il voulait les voir, ces évadés.

Les Revendeurs hésitèrent, puis hochèrent la tête.

– En avant, les mômes, grognèrent-ils.

Ils fermèrent la marche et laissèrent Ad avancer vers l’autre bout de la route de pierre.

– Tu es un génie, chuchota Jimi à sa camarade. Une fois chez le chef, on pourra tout observer.

– Mais comment on fera pour repartir, ensuite ? intervint Ésis.

– C’est simple, répondit-elle. Moi je pars, et vous restez jusqu’à ce que je vienne vous délivrer.

– Quoi ?

Les deux garçons pilèrent, mais les Revendeurs les poussèrent en avant de leurs armes.

– Oh, grommela Ad, mettez-y un peu du vôtre ! C’est pas comme si je vous abandonnais pour toujours, juste pour un jour ou deux…

Mais, d’une voix encore plus basse, elle rectifia comme pour elle-même :

– Ou plus.

Ésis retint une brutale envie de pleurer. Si le chef offrait une récompense trop intéressante à Ad, jamais elle ne reviendrait ! Sicksa, perché sur l’épaule du garçon, émit un marmonnement qui ressemblait fort à une malédiction.

Soudain, la masse d’un bâtiment se détacha de l’obscurité. Les murs étaient en brique et très hauts, mais sans grâce. Ad s’y engagea d’un pas ferme, comme si elle entrait en terrain conquis. Jimi, de son côté, donna un coup de coude à Ésis avant qu’ils ne passent la porte et lui désigna quelque chose. Deux formes indistinctes reposaient près du bâtiment, mais le garçon ne comprit pas ce dont il s’agissait.

– C’est les machines avec lesquelles ils ont défoncé les murailles de Topaï, lui indiqua Jimi dans un souffle.

Il n’eut pas le temps de compléter son explication. Après avoir traversé un couloir, les captifs se retrouvèrent brusquement face au chef des Revendeurs.

La pièce était extraordinairement vaste, encore plus vaste que la chambre du palais de Topaï. Ésis se serait attendu à un bureau, d’où le chef aurait pu recevoir les contremaîtres, dresser le compte des esclaves vendus dans la journée, enfin ce genre de choses ! Mais cet endroit était tout sauf un bureau : tout était encombré de machines, de tapis roulants désormais à l’arrêt, de bras mécaniques, d’écrans dont la noirceur jetait pourtant d’étranges reflets. Pour Ésis qui avait toujours vécu au fin fond de la Grande Forêt, cette débauche de technologie avait quelque chose d’incroyablement fascinant. Une… usine, songea-t-il, le mot refaisant difficilement surface dans sa mémoire. Sa mère lui en avait parlé.

En dehors des machines, la salle ne comportait aucun mobilier à part une table et une chaise, sur laquelle était ligoté Énantion.

– Qu’est-ce que c’est ? grogna le chef, qui était visiblement en train de parler à son prisonnier.

De toute évidence, l’intrusion du petit groupe l’avait dérangé. Étonnamment, le chef des barbares ne ressemblait pas tellement à un barbare. Il avait une barbe de plusieurs jours et un visage grincheux, mais portait un sobre uniforme gris foncé, lequel était propre et presque neuf.

– J’vous ai ramené les gars qui s’étaient carapatés, lui signala Ad. Ça mérite bien une récompense, non ?

Ésis lui trouva un culot incroyable, mais en fait elle avait bel et bien une chance de les abandonner, d’échapper aux Revendeurs et en plus d’obtenir quelque chose en échange.

– C’est une gosse de la forêt, crut bon d’expliquer un des gardes. Elle nous a dit que vous l’aviez chargée de retrouver ces deux-là…

Aussitôt, Ésis vit que le chef allait nier : un air étonné sur le visage, il s’apprêtait à répliquer qu’il n’avait jamais engagé cette fille, et les gardes comprendraient qu’elle se jouait d’eux. Cette hésitation dura une seconde. Ad ne la laissa pas passer :

– En fait, monsieur, j’ai pris la liberté de venir de ma propre volonté. J’traîne dans le coin, c’est vrai. Et c’est pas glorieux, là-dedans. Alors, quand j’ai entendu que vous aviez des prisonniers évadés, je me suis dit que je pourrais les rattraper. Ça fait de mal à personne, non ?

Elle dédia au chef un sourire éclatant. Ésis fut surpris de voir combien elle pouvait être jolie quand elle quittait son air narquois. S’il ne l’avait pas connue, il se serait dit : un voilà, un visage qui inspire la gentillesse. Le chef, au contraire, sourit comme un renard, trop vieux pour se laisser complètement piéger.

– Et tu attends de moi une récompense ? demanda-t-il.

Ésis se désintéressa de la conversation – c’était, somme toute, l’équivalent de ce que faisait Naria avec les garçons, un jeu où l’un serait berné et l’autre gagnant. Discrètement, il se rapprocha d’Énantion.

Le prince avait une allure fort peu altière. Morveux, le visage barbouillé de larmes, il courbait les épaules autant que le lui permettait la corde qui retenait ses mains à la chaise. Pourtant, il ne semblait pas avoir été maltraité. Seul un hématome sombre ornait sa tempe, probablement dû au coup qui l’avait assommé plus tôt. Son regard brilla d’espoir quand il vit Ésis se diriger vers lui, toutefois il eut assez de jugeote pour rester silencieux. Du menton, il indiqua quelque chose.

Le garçon tourna la tête et aperçut ce qu’Énantion lui montrait.

Inespéré.

Le couteau de Han était posé sur la table, à quelques pas de là. On le lui avait retiré avant de le jeter dans la cage. Le chef avait probablement été intéressé par les moulures dorées qui ornaient l’arme. Ni une ni deux, Ésis entreprit de s’en rapprocher.

– Pas forcément de récompense immédiate, disait Ad. Je me demandais si je ne pouvais pas me mettre à votre service à plein temps. Je vous rapporterais des fugitifs. Des informations. Considérez qu’aujourd’hui, c’est un gage de bonne volonté. Et puis les fuyards se méfient pas de moi, parce que je suis une gosse de la forêt. C’est comme ça que j’ai eu ces deux-là.

– Tu veux travailler pour moi, résuma le chef.

– Ouaip, m’sieur! confirma Ad.

– En échange d’un peu d’argent et d’un peu de sécurité, c’est ça ?

– Ben ouais, que je puisse dormir dans l’enceinte du camp, manger des choses pas contaminées, enfin vous voyez. En contrepartie, je m’engage à vous donner tout ce qui me passe à portée de main. Je sais me débrouiller, vous savez ! Quand j’étais gamine, je me suis enfuie de chez mes parents et j’ai monté un commerce de marchandises volées. Je l’aurais encore, si je n’avais pas été trahie par mon frère qui…

Autant pour la pauvre fille abandonnée dans la jungle, songea Ésis – mais s’agissait-il de la vérité ou d’un autre mensonge ?

Le chef allait peut-être accepter. En tout cas, il souriait avec amusement. Les manières d’Ad avaient quelque chose de comique et de bancal, qui attirait assez la sympathie. Mais, avant qu’il dise un mot, une voix s’éleva de derrière l’une des machines :

– Ne la croyez pas, monsieur ! Elle ment comme elle respire, encore plus même !

 

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