Chapitre 29

Ad lui expliqua que le chef des Revendeurs avait établi ses quartiers dans un bâtiment d’avant, c’est-à-dire une construction qui datait de la période précédant les Ravages. Elle était un peu à l’écart du périmètre sécurisé mais une étroite bande de pierre les reliait.

– C’est malin de la part du chef, dit la jeune fille. Il se méfie de ses hommes, alors il a fait en sorte qu’ils ne puissent pas s’en prendre à lui de front. Si des gens voulaient l’attaquer, ils devraient passer à la queue-leu-leu pour atteindre l’entrée, et il aurait beau jeu de les tuer un par un !

Par un étrange hasard – ou une coïncidence bien pratique – le bâtiment était entouré de la jungle la plus dangereuse et la plus impénétrable qui soit. La toxicité y atteignait des sommets et les chimères qui avaient pu leur survivre étaient particulièrement hostiles.

Ad, qui avait précisément utilisé ces mots, ajouta :

– Enfin, c’est un euphémisme. Dire qu’une chimère est une sale bête, ça rime à rien. Si je le dis, c’est que celles-là sont vraiment, vraiment de sales bêtes. Alors écoute morveux : tu restes entre moi et Jimi, et tu poses les pieds là où on te montre. Pigé ?

Avant de partir, elle se dirigea droit vers Sicksa, qui affectait de n’être qu’un simple oiseau, et se fendit d’une large révérence.

– Mes hommages, ami des bois, susurra-t-elle d’un ton faux.

Ils se mirent en route, Sicksa vexé d’avoir été démasqué par une banale Observatrice, Ésis stupéfait qu’elle ait deviné si vite. Tous deux se laissèrent guider avec tout le calme dont ils étaient capables, car l’absence de lumière les gênait et qu’Ad se dispensait bien de leur signaler les obstacles. Mais, en fin de compte, les orphelins de la Grande Forêt se débrouillaient sans problème au milieu des lianes frémissantes et Ésis commença à leur faire un peu confiance.

– Où vivez-vous ? se risqua-t-il à leur demander. Vous avez parlé d’un camp, non ?

– Oui, le camp… fit Ad. Je l’ai fondé moi-même, après avoir été abandonnée dans la Dévoreuse. Avant ça, j’ai vécu en solitaire dans la jungle : j’avais un frère, mais il est mort en me sauvant d’une mare d’acide. Ensuite, c’est une famille de singes-araignées qui m’ont élevée, mais pas longtemps. Le régime baies-bananes, ça m’a lassée alors je suis partie faire ma vie ailleurs.

Ésis, époustouflé par cette histoire, en resta bouche bée. Le silence fut donc de mise pendant toute la première partie du trajet. Soudain, Ad s’arrêta et déclara d’un ton cérémonieux :

– Mes très chers frères, voici devant vous l’enfer sur terre ! Tout spécialement pour vous, des mares pleines de cyanure, des champignons-bombes, de faux-arbres-vrais-crocodiles mutants, ainsi que les incontournables araignées géantes ! Trois kilomètres de mort et de pourriture, par ici l’entrée !

– Il n’y a pas un chemin plus court ? demanda timidement Ésis.

– Si, mon seigneur : le passage dégagé par les Revendeurs, autrement dit le coupe-gorge du chef. D’autres questions du même genre ?

Jimi pouffa, puis tendit au garçon un masque à gaz apparu comme par magie.

– Mets ça, lui conseilla-t-il. Il y a des mares d’acide très concentré là-bas. Sans masque, les vapeurs te rongeraient les poumons en deux minutes.

Ad en avait déjà enfilé un et Jimi l’imita, puis aida Ésis à nouer le sien. Le garçon ne put retenir un frisson de dégoût au contact du caoutchouc collant sur son visage, mais se força à aspirer de l’air. Cette bouffée lui laissa un goût métallique sur la langue.

– Et Sicksa ? s’enquit-il. Il ne risque rien ?

– Les esprits des bois ne sont pas gênés par les gaz et les autres toxines, le rassura le jeune homme tandis que Sicksa confirmait à grands hochements de tête.

La fille lui fit signe d’approcher.

– Tu viens là, lui dit-elle, entre nous deux. Et regarde bien nos pieds, pour poser les tiens au même endroit.

Ésis opina docilement et tous quatre se mirent en route. Pendant les premières secondes, le garçon ne remarqua aucune différence avec la zone qu’ils quittaient. Puis il vit que la végétation devenait encore plus dense et que l’air se chargeait de vapeur. Il faisait plus chaud, aussi.

– Il y a un vieux volcan dans le coin, commenta Sicksa. C’est lui qui réchauffe le sol. La chaleur a probablement favorisé l’apparition de nouvelles plantes…

Ils délaissèrent bientôt la terre ferme pour les arbres, dont les branches formaient d’instables ponts au-dessous d’eaux bouillonnantes. Ésis se félicita de s’être tant promené parmi les géants de la Dévoreuse avec les léchonkis : sans cela, il n’aurait jamais pu suivre Ad, qui se déplaçait presque aussi habilement que les esprits de la forêt.

– Elle est douée, chuchota-t-il à Sicksa.

Jimi l’entendit et gloussa derrière son masque.

– Redoutable, oui ! fit-il. Entre l’affronter ou combattre une chimère à mains nues, je ne suis pas certain de ce que je choisirais.

– Elle a vraiment grandi avec des singes ?

– Parce que tu l’as crue ? Non, les singes, ce n’est qu’une des nombreuses versions auxquelles on a eu droit. On n’a aucune idée de ce qui est vrai ou faux avec elle. Elle a bien fondé le clan, d’après les plus vieux, mais eux-mêmes ont tendance à s’emmêler les pinceaux quand ils racontent. En fait, elle passe son temps à mentir. Pareil pour l’histoire des Revendeurs.

– Hein ?

– Elle n’a pas été capturée. Elle s’est laissée faire. En fait, elle ne jouait pas non plus franc jeu avec eux. Elle n’était pas juste là pour toucher une récompense, elle en profitait pour espionner. S’ils avaient eu des choses intéressantes à voler, on aurait rappliqué.

– Je vois, marmonna Ésis.

– Bah, c’est comme ça qu’on survit. Elle le fait pour nous, en vérité. Même si elle nous en fait baver, ça oui !

Cette fois-ci, ce fut au tour du garçon de sourire. Au fond, Jimi commençait à lui sembler sympathique. Quant à Ad, par contre, il faudrait absolument trouver de quoi la payer, sinon Ésis craignait une nouvelle trahison de sa part…

Ils avançaient avec lenteur. Le chemin qu’ils empruntaient se résumait souvent à une mince bande de terre, à un tronc mort, à un rang de pierres. Malgré l’attention que cela requerrait, le garçon se prit à examiner les alentours avec curiosité. Même si la lune était cachée, des lichens phosphorescents dispensaient assez de lumière pour discerner quelques détails. Mais qu’était cette ombre qui filait du ras du sol pour se cacher dans les broussailles ? Et ces lueurs vertes ? Et ces formes près des arbres ?

Il finit par interroger ses compagnons, mais ils lui intimèrent de se taire. Cependant, Ad accepta de répondre, une fois et une seule, à une de ses question. Ils marchaient sur un large tronc abattu et en-dessous d’eux s’ouvrait un abîme enfumé. Ésis avait remarqué que des monticules de bonne taille s’élevaient ça et là, et il avait demandé ce dont il s’agissait.

– Ce sont des tanières, dit Ad. Des bestioles rampantes se cachent dedans et gobent tout ce qui passe à portée. Mais elles sont plutôt petites, alors elles ne sont pas dangereuses. Par contre, heureusement qu’on a des masques : la fumée est très toxique, aucun autre animal ne parvient à y vivre. Maintenant, tais-toi, on est presque arrivés et les Revendeurs risquent d’entendre.

Ésis obéit, avec l’impression grandissante d’être traité comme un gamin idiot.

– Il était temps, intervint Jimi. J’ai vu le ciel entre deux arbres, tout à l’heure. Les nuages s’en vont. La Forêt-Mère ne va pas tarder à se réveiller.

– On sera chez le chef avant, le rassura Ad. Il reste une centaine de mètres, c’est tout.

Jimi se tut un instant, puis chuchota d’un ton soucieux:

– J’espère que Tamin aura pu…

Ce fut comme si un piège se déclenchait. La lumière de la lune frappa les sous-bois sans crier garde. Une seconde tout était calme, la suivante les racines et les lianes se dressaient à l’unisson. Le malheur fit que Jimi se trouvait dans la trajectoire de l’une d’elles. Il n’eut pas le temps de l’éviter, d’ailleurs il n’aurait eu d’autre choix pour cela que de sauter lui-même en arrière, dans le vide. Ésis le vit tomber dans le précipice et disparaître dans la fumée jaune.

Il ne s’accorda pas le loisir de réfléchir. Il sauta à son tour – avant de comprendre à quel point c’était stupide, qu’il ne savait absolument pas à quelle distance se trouvait le fond et ce qui l’y attendait.

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