Chapitre 12

Ésis trébucha contre une racine et se tordit la cheville. Il continua de courir sur quelques mètres, puis la douleur explosa et il dut s’asseoir contre une souche. Une nuée d’insectes lui tomba sur les épaules et la tête, mais il les chassa d’un revers de main.

– Sicksa ! appela-t-il encore une fois. Reviens !

Seuls des chants d’oiseaux lui répondirent. De contrariété, il tapa du pied, oubliant sa cheville. Un élancement la lui rappela aussitôt. Pestant contre lui-même, il tâta l’articulation pour évaluer les dégâts. Rien de cassé. La douleur s’estompait rapidement : ce n’était même pas foulé.

Il releva la tête et contempla la Grande Forêt déserte. Une vague de désespoir s’abattit sur lui et il enfouit son visage entre ses bras. Il ne retrouvait pas Sicksa, mais en plus il ne savait plus où était Aïtia. Il se sentait seul, terriblement seul. Il aurait voulu que ses amis léchonkis soient encore là, ou bien sa mère, ou même sa peste de sœur. Mais tous les gens qu’il connaissait étaient morts, désormais !

Avec nostalgie, il se remémora sa dernière journée. La corvée de bois, travail épuisant qu’il haïssait, son escapade dans la Dévoreuse, sa rencontre avec Sicksa, ses jeux avec les esprits… tout cela lui manquait. Et la jolie Camille, qui avait accepté de lui parler sans se moquer… il songea à elle, rêva à ce qu’aurait pu être le lendemain si Aïtia n’était pas arrivée. Il aurait eu une vraie amie, une amie humaine…

Il entendit soudain un bruissement de feuilles et se tourna vivement. Cela provenait d’un buisson d’euphorbe, non loin de lui. Il s’approcha, espérant retrouver Sicksa, mais ce fut un visage de femme qui apparut entre les branches.

Ésis se rejeta en arrière sous le coup de la surprise. Le visage féminin lui sourit avec gentillesse. Ce n’était pas un léchonki et le garçon crut un moment qu’il s’agissait d’une humaine. Mais quelle humaine se serait allongée sur le sol toxique de la Dévoreuse ?

– Qui es-tu ? l’interrogea-t-il en gardant ses distances.

La femme – presque une adolescente – lui sourit de nouveau et dit avec malice :

– Approche, et tu verras toi-même.

À genoux, Ésis vint plus près. Elle était belle et son expression n’était qu’amabilité. Cependant, il fallait se méfier des apparences dans la Dévoreuse…

– Je cherche un ami, déclara Ésis. Un chat sauvage. Un esprit. Tu l’as vu ?

– Oui, il me semble bien. Mais c’est incommode de parler comme ça, tu ne trouves pas ? Viens t’asseoir à côté de moi, ce sera plus pratique.

Son sourire était charmant, à tel point qu’Ésis oublia sa méfiance, presque honteux d’avoir redouté quelqu’un de si gentil. Après tout, il avait eu peur des léchonkis la première fois, et ensuite ils étaient devenus très amis. Cette jeune femme était peut-être comme eux, malgré son attitude étrange…

Mais, alors qu’il écartait les buissons pour la rejoindre, une main à la peau blanche et fine se referma sur son poignet et l’entraîna violemment. Il eut le réflexe de s’accrocher aux branches et parvint à résister, les pieds fermement enfoncés dans l’herbe grasse.

La femme cria de rage et tira plus fort. Désormais, Ésis la voyait distinctement : elle était presque nue sous des haillons, plongée jusqu’à mi-corps dans une mare d’eau vaseuse. Le garçon sentit les vapeurs corrosives qui s’en dégageaient. Cette mare, contrairement à celle où il s’était baigné plus tôt, était remplie d’acide. Si l’esprit parvenait à l’y entraîner, c’était la mort assurée dans d’atroces souffrances.

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