Chapitre 11

Eidolon déjeunait tranquillement à l’auberge la plus chère de la ville, en conquérant assuré de sa victoire. Car il ne doutait plus, désormais, de pouvoir reprendre la forteresse à ce chien de Jejen. Un peu plus tôt, les brigands l’avaient conduit à leur repaire et il avait constaté avec satisfaction que dix hommes supplémentaires s’y trouvaient. Bien sûr, ce ramassis de canailles n’avait rien de très reluisant et ce ne serait pas l’armée rutilante qu’Eidolon rêvait de commander depuis son enfance, mais cela ferait l’affaire.

Le maître d’hôtel s’avança vers lui et lui demanda poliment :

– Votre compagne souhaite-t-elle déjeuner avec vous, jeune seigneur ?

Dérangé dans sa quiétude, Eidolon congédia l’homme d’un geste vague de la main. Tandis que son interlocuteur se détournait, le garçon se prit à songer à Naria. La jeune fille, désormais remise de l’attaque des brigands, était toujours dans sa chambre. Maintenant qu’Eidolon disposait de l’argent des malfrats, il en avait profité pour rendre sa camarade présentable, en lui achetant les plus beaux vêtements du Fossé.

Il décida d’écourter son déjeuner et de monter la voir. En poussant la porte, il la trouva devant un miroir, en train de se contorsionner dans une robe de grande dame. Elle avait été coiffée et maquillée, et Eidolon devait bien reconnaître qu’elle était bien plus jolie que dans ses hardes de paysanne.

Elle remarqua enfin sa présence et cessa de prendre des poses pour se précipiter vers lui. Elle lui sauta au cou d’une manière qu’Eidolon jugea peu raffinée, mais qui le fit affreusement rougir. Tout noble qu’il soit, il était toujours troublé par les jeunes filles, n’ayant connu aucune femme.

– Oh merci, merci ! lui dit Naria en le lâchant. Ces vêtements et cette chambre… c’est si beau !

Les larmes et le deuil avaient disparu de son visage. Eidolon jugea qu’elle oubliait vite ses malheurs, pour quelqu’un qui en avait fait si grand cas. Mais après tout, qu’aurait-elle eu à regretter chez ces paysans ?

– J’ai un cadeau pour toi, lui annonça-t-il.

Il tira un collier en or de sa veste et le lui présenta. Les yeux de Naria s’écarquillèrent, révélant leur bleu lumineux.

– Où as-tu trouvé une pareille merveille ? lui demanda-t-elle.

– Il appartenait à une femme que les brigands ont détroussée la nuit dernière.

– Et cette femme… elle est morte, n’est-ce pas ? Pour ce collier…

Eidolon ne jugea pas utile de nier. Dégrisée par cette nouvelle, Naria s’assit sur le lit avec un air troublé. Elle leva la tête vers le jeune homme et lui demanda :

– Dis-moi, que feras-tu quand tu quitteras cet endroit ?

Eidolon s’assit à son tour.

– Je vais reconquérir la forteresse de mon père, répondit-il. Ces voleurs ne sont pas nombreux, mais en agissant minutieusement nous devrions réussir.

– On t’a chassé de chez toi ? s’enquit Naria.

– Oui, un maudit intendant qui s’appelle Jejen. Celui-là, je le pendrait à la muraille quand je l’attraperai. Mais avant… avant…

Son bras lui faisait mal. Cela avait recommencé peu de temps après leur aventure avec les brigands. La douleur semblait s’intensifier et Eidolon savait ce que cela signifiait : l’autre Griffe s’éloignait.

– Avant, termina-t-il, je dois retrouver cette criminelle, la femme qui a détruit ton village. Elle possède quelque chose qui me revient de droit.

Naria gloussa.

– Un prince privé de ses biens et de sa place, commenta-t-elle avec ravissement. Dis-moi, mon prince, que feras-tu quand tu auras de nouveau ta forteresse ? Parle-moi de ton royaume, est-il beau ?

Rêveur, Eidolon s’allongea confortablement sur le matelas et répondit :

– L’endroit est plutôt lugubre, mais il a de bons côtés. Quand j’y retournerai, j’essaierai de gouverner aussi bien que mon père. Ça ne doit pas être bien compliqué… il s’agit juste de savoir comment les gens réagissent, ensuite on peut les diriger à sa guise. Ça doit s’apprendre petit à petit, au cas par cas… je verrai.

Naria ne répondit pas et Eidolon sentit le lit se creuser tandis qu’elle se couchait à son tour. Elle ne faisait pas plus de bruit que de mouvement, et le jeune homme trouva le silence incroyablement paisible. Bien décidé à profiter de ce calme, il ferma les yeux un instant, uniquement gêné par la douleur diffuse de son bras.

Quand il fut parti, Naria resta longuement allongée, les yeux rivés que le plafond. Le collier d’or reposait dans sa main et elle ne pouvait s’empêcher d’en caresser les perles, envoûtée par leur douceur. Elle réfléchissait profondément.

Contrairement à ce que la plupart des gens croyaient à Kaez, Naria n’était pas idiote. Enfin, pas trop. Elle aimait juste ce qui brillait, ce qui ne demandait pas trop d’effort, ce qui était beau et facile.

En l’occurrence, elle comprenait parfaitement que son salut passait par cet étrange garçon qui l’avait recueillie. Sans lui, elle serait morte dans les décombres, incapable de se dégager. Et s’il décidait de l’abandonner, elle se retrouverait à la rue, seule, condamnée à vivre dans la crasse et la pauvreté. Tout sauf cela. Elle craignait que cela ne se produise à la fin de leur séjour en ville. Naria, qui connaissait un peu les garçons, sentait que celui-ci était d’un naturel fantasque et cruel. Il ne tenait pas à elle.

Alors elle devait faire en sorte que cela change.

Il fallait qu’il s’attache à elle. Lorsqu’elle s’était jetée à son cou, plus tôt, elle avait remarqué qu’il était troublé. Elle avait une chance, une petite chance de le séduire. Elle était prête à tout pour cela, même à vendre son âme. Tout, plutôt que la crasse et la mendicité.

*

Quand Eidolon descendit régler la note de l’hôtel, le patron lui annonça :

– Un messager vient de déposer quelque chose pour vous.

– De la part de quelqu’un de la ville ?

– Non, je ne crois pas. Le sceau qu’il porte n’est pas dans notre registre, et nous sommes fiers de posséder le répertoire le plus complet du canyon.

Eidolon fronça les sourcils. Depuis les Ravages, les communications à distance avaient presque disparu. Seules quelques liaisons radios subsistaient et les nouvelles circulaient très lentement. Personne en-dehors de la ville n’aurait dû savoir qu’Eidolon résidait dans cet hôtel, car il n’était arrivé que quelques heures plus tôt.

Quand le patron lui tendit une enveloppe cachetée à la cire, son étonnement s’accrut. Personne, à part les grands nobles, n’utilisait de lettres si désuètes. D’ailleurs, il avait sûrement fallu du temps au messager pour l’apporter.

Eidolon prit la missive, remonta dans sa chambre et rompit hâtivement le sceau. Les premiers mots de la lettre le laissèrent bouche bée.

Je savais à l’avance où vous trouver car vous possédez une Griffe, or je peux voir où elles sont.

Il relut cette phrase plusieurs fois, avec une désagréable impression de vulnérabilité. Puis il se jeta sur la suite, comprenant ce que cela impliquait.

Vous ne me connaissez pas, mais je sais qui vous êtes. Je sais aussi que l’un de vos serviteurs vous a volé votre place et que vous chercher comment vous venger de lui. Soyons clairs et parlons franchement, car j’aime être bref : je peux aussi bien vous aider dans vos projets qu’avertir vos ennemis de votre situation et les laisser agir. Il va sans dire que mes actions futures dépendent du degré de coopération que vous affecterez.

Mais je n’ai pas envoyé cette lettre dans l’intention de vous menacer. J’imagine sans peine combien votre vie a pu changer depuis que vous avez découvert la Griffe et que vous cherchez des réponses à son sujet, mais surtout comment vous emparer de la seconde. Ce que j’ai à vous proposer, ce sont des informations à volonté sur les Griffes et le moyen de localiser celle qui vous manque.

Eidolon relut trois fois cette phrase, incrédule. Puis il délaissa momentanément le corps de la lettre, pour se précipiter sur la signature tout en bas. Qui pouvait bien parler ainsi ?

Zénei d’Amerpic.

Ce nom lui évoqua immédiatement quelque chose. Il se rappela enfin : Zénei le Collectionneur ! Celui à qui Akel avait pris la Griffe qu’il portait ! Son propriétaire légitime !

Il revint à la lettre, brûlant d’impatience.

En échange, poursuivait Zénei, je ne demande qu’à vous rencontrer en personne dans ma demeure, à Sablesnoirs près de la Mer Sans Fond. Comme cela représente un très long voyage pour vous qui n’avez qu’un équi, je mets à votre disposition un véhicule dont le nom ne vous dirait rien, mais qui va bien plus vite que ces stupides chevaux à six pattes. Il sera à l’entrée de la ville à midi.

Croyez-moi, je peux être votre meilleur allié comme votre pire ennemi. Mais si vous m’assurez votre amitié, je vous promets que la Griffe d’Aïtia, votre ennemie, sera entre vos mains avant ce soir.

Eidolon savoura cette idée. Ce soir… et il se vengerait de cette maudite porteuse qui le fuyait et prolongeait ses souffrances. D’elle et de tous ceux qui l’aideraient.

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