Chapitre 09

Jamais Ésis ne s’était senti aussi fatigué au sortir du sommeil. Il ouvrit péniblement les yeux et se trouva une fois de plus dans un endroit qui ne ressemblait en rien à sa chambre. Avec un temps de retard, il reconnut l’intérieur de l’éliplane. Quelques secondes supplémentaires lui furent nécessaires pour réaliser que l’appareil était posé et qu’Aïtia avait disparu.

Il se redressa vivement, la soupçonnant de l’avoir abandonné, et une couverture glissa à terre. Il la ramassa machinalement en se demandant si c’était la jeune femme qui l’avait mise sur lui pendant la nuit. Cela signifiait-il qu’elle tenait un peu à lui ?

Revigoré par cette idée, il sortit en trombe. L’air frais et la lumière verdoyante de la Dévoreuse achevèrent de le réveiller. L’espace de quelques instants, il se tint simplement immobile, savourant les odeurs et les sons de la Grande Forêt baignée par le soleil.

– Bien dormi ? demanda une voix.

Il se tourna et découvrit Aïtia qui arrivait avec les bras chargés de fruits. Immensément soulagé, il accourut auprès d’elle.

– Pourquoi est-on arrêtés ? l’interrogea-t-il.

– La jauge de carburant est presque vide, répondit Aïtia. J’ai préféré limiter les risques et me poser. Je nous ai déposés près de Topaï. C’est une belle ville, plutôt grande. Peut-être qu’on pourra y trouver de quoi remplir le réservoir. C’est probable. Sans ça, je doute que cette machine puisse aller plus loin. Même pas pour voler sur deux mètres. Enfin je ne parierais pas ma vie dessus.

Elle engrenait les phrases d’un ton monocorde, comme si rien de ce qu’elle disait ne l’intéressait, mais avec de fréquentes hésitations. Ésis percevait clairement qu’elle était gênée. Au bout d’un moment, elle se tut et le regarda en dansant d’un pied sur l’autre avec nervosité. Elle ne savait plus quoi dire.

– C’est le déjeuner ? demanda le garçon en désignant les fruits.

Il se rendit compte que lui non plus ne savait pas comment meubler le silence. Totalement concentré sur l’idée de retrouver Aïtia, il n’avait pas songé une seule fois à ce qu’il ferait une fois avec elle. Malgré leur évasion commune, ils restaient des étrangers l’un pour l’autre.

– Ouais, répondit la femme en baissant aussi les yeux sur son butin.

Ésis examina celui-ci de plus près et déclara :

– Les rouges ne sont pas bons. Tu devrais même éviter de toucher leur peau. Par contre, les jaunes sont comestibles.

Aïtia, encore plus gênée, laissa tomber à terre les fruits rouges. Mais elle resta plantée là, hésitante.

– Je ne t’ai même pas demandé ton nom, fit-elle.

– C’est Aïrésis. Mais j’aime mieux Ésis.

– D’accord… Ésis. C’est joli. Euh… bon écoute. J’ai réfléchi cette nuit et j’ai compris que je m’étais comportée comme une vraie… hum, t’es trop jeune pour entendre ça. Voilà : je regrette énormément d’avoir détruit ton village. Honnêtement, tu ne peux pas savoir. Si je pouvais revenir en arrière, je préférerais sauter dans une mare d’acide que d’aller là-bas. Enfin, tu comprends, c’est aussi le faute de cet autre gars… non, oublie, je suis juste désolée. Et puis je ne voulais pas te repousser comme je l’ai fait. C’était très mal de ma part.

Ésis hocha la tête pour lui signifier qu’il avait compris, malgré ce discours très maladroit. Il était trop content d’être en compagnie d’un autre être humain pour juger Aïtia.

– D’accord, fit-il. Ça veut dire que je peux rester avec toi ?

– Oui. Seulement, écoute bien : je retourne au quartier général. Une fois qu’on sera là-bas, je demanderai à quelqu’un de s’occuper de toi. Tu y seras en sécurité.

– Et tu y resteras ?

Aïtia toussota, gênée.

– Pas longtemps, dit-elle. Tu sais, on m’envoie très souvent en mission, « mademoiselle portez ceci, mademoiselle rapportez-moi cela »… des missions pas toujours drôles, dangereuses même. Mais je promets de te rendre visite de temps en temps.

Ésis soupira. Ils n’étaient pas encore arrivés au quartier général, mais il devinait déjà qu’Aïtia ne tiendrait pas sa promesse. Au fond, peut-être n’aurait-il pas dû s’attacher à cette femme…

– Bon, dit celle-ci. Je vais porter les fruits à l’intérieur. Il y a un réservoir d’eau sur le côté de l’éliplane. Tu devrais en profiter pour retirer toute cette boue. Les gens d’hier avaient raison, c’est pas sain, cette saleté.

– D’accord.

Il s’éloigna vers le côté de la machine. La boue, en effet, le picotait désagréablement. Malheureusement, quand il tourna le robinet greffé sur le flanc de l’éliplane, il n’en sortit pas une goutte d’eau. Le réservoir devait être vide.

Le garçon se demandait encore comment il allait se laver quand un choc ténu se fit entendre. Il leva les yeux et découvrit Sicksa, sous sa forme d’humain, accroupi sur l’éliplane. Il lui souriait. Aussitôt, Ésis se sentit coupable, car il n’avait pas pensé à lui depuis qu’il s’était réveillé. Il n’avait même pas remarqué sa disparition.

– Bonjour, lui dit-il. Où étais-tu parti ?

– Dans la Forêt-Mère. Je suivais la porteuse.

– Tu étais là quand je lui ai parlé ? Non ? Tant pis, écoute : elle veut bien de nous ! C’est génial, non ?

Sicksa éclata d’un rire joyeux, battit des mains, puis fit une pirouette pour descendre. Il atterrit face à Ésis, qui vit à cette occasion que son compagnon était légèrement plus petit que lui. En revanche, il lui ressemblait beaucoup : des cheveux noirs, des yeux clairs, un visage un peu rond… le garçon aurait pourtant juré qu’il n’avait pas cette apparence lors de leur première rencontre.

– Tu m’imites ? s’étonna-t-il.

Sicksa se contenta de sourire, d’une façon qu’Ésis jugea assez insolente. Le garçon se dit que ce devait être une plaisanterie d’esprit des bois.

– Il y a de l’eau, là-bas, déclara le petit être. Je l’ai vue en suivant la porteuse.

– De l’eau sans acide ?

– De l’eau avec de l’eau, lui assura Sicksa comme s’il s’agissait d’une évidence.

Puis il guida Ésis jusqu’au point d’eau. Il s’agissait d’une toute petite mare couverte de lentilles, mais claire. Le garçon y trempa d’abord un doigt avec prudence, puis en huma l’odeur pour tenter de détecter les relents d’ammoniaque ou de soufre qui imprégnaient souvent les sources. Bien sûr, il ne trouva rien d’anormal et décida que Sicksa, qui le regardait avec une patience moqueuse, était doué pour reconnaître de l’eau pure.

Il retira ses vêtements, ne gardant que son caleçon et ses bottes, et se lava soigneusement. D’ordinaire, ce n’était pas son occupation préférée. Mais cette fois, il fut ravi de s’attarder sur les ultimes traces de boue et de sève, malgré l’air froid de cette matinée d’automne.

Sicksa battait tranquillement des pieds dans l’eau, s’amusant parfois à éclabousser Ésis. Celui-ci riposta de bon cœur. La bataille fit rage pendant un long moment, bien qu’aucun des belligérants ne puisse affirmer, à la fin, qu’il avait gagné. Tous deux étaient trempés, transis, mais joyeux.

– Dis, demanda Ésis quand le jeu cessa, d’où viens-tu ? Tu ne m’as toujours pas expliqué comment tu es arrivé près de chez moi.

– J’ai marché et volé, répondit Sicksa.

Le garçon se demanda s’il se méprenait sur sa question ou s’il l’éludait.

– Non, insista-t-il, dis-moi. D’où viens-tu et pourquoi es-tu venu à Kaez ?

– Je suis venu parce qu’il n’y avait plus personne. Ils ont tous disparu, alors je suis parti pour en trouver d’autres… mais ils sont partis aussi.

Son regard s’attrista et Ésis n’osa pas continuer, mal à l’aise de l’avoir peiné. Puis il entendit des pas dans les fourrés et des branches que l’on écartait. Il se retourna et aperçut Aïtia, qui se déplaçait d’une façon qu’il jugea assez pataude.

– Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda-t-elle. Tu ne devrais pas t’éloigner, c’est dangereux ici.

Puis elle aperçut Sicksa et s’arrêta net.

– Qui est-ce ? fit-elle d’un ton brusque.

– Mon ami, répondit Ésis. C’est un des êtres des bois. L’oiseau d’hier, c’était lui et…

– Éloigne-toi de lui !

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