Chapitre 08

Aïtia, étonnée par son attitude, se leva et lui demanda :

– Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, cet oiseau ?

– C’est mon ami, lui répondit Ésis. Il dit que le type d’hier est devant la porte de la ville.

– Il dit… ah, tu l’as dressé à t’avertir.

Elle ne l’entend pas, comprit le garçon. C’est une Observatrice, pas une Oreilleuse. C’était comme cela qu’elle voyait la matière-ombre. Sicksa n’était pour elle qu’un simple oiseau.

– Attends, réfléchit Aïtia. Si tu l’as laissé en arrière pour t’avertir, c’est que tu savais que ce gars allait venir ! Pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ?

Elle avait quitté sa posture nonchalante pour empoigner les barreaux comme si elle avait voulu les briser. Son visage trahissait autant d’inquiétude que de colère. Effrayé, Ésis tenta de se justifier.

– Mais je ne savais pas que c’était important ! s’écria-t-il. Je l’ai juste vu ce matin qui surveillait la ville, et puis il est reparti.

Aïtia se mordit les lèvres, avec une expression d’intense réflexion.

– Ça va nous poser problème, marmonna-t-elle, toujours avec colère. À tous les coups, il me cherche, sinon il ne serait pas venu ici. Il faut qu’on sorte tout de suite d’ici. Maintenant, il n’est plus question d’attendre plusieurs jours. Ah, quelle idée de m’être laissée conduire en prison !

– Qu’est-ce qui se passera s’il nous retrouve ? demanda Ésis.

– La même chose qu’à ton village, répondit Aïtia qui essayait de forcer la serrure.

Les images de la veille revinrent le hanter, pleines de feu et de morts. Il serra les poings. Il fallait à tout prix empêcher ça ! Mais comment ? Les deux cellules étaient solidement verrouillées. Quant à la porte d’entrée, elle était sûrement fermée aussi.

Sicksa, comme s’il devinait le désarroi d’Ésis, vint se poser sur son épaule et le regarda d’une façon si étrange que le garçon eut la conviction qu’il souriait à plein bec.

Une idée germa soudain dans son esprit. Sa malice naturelle reprit le dessus et il se mit à développer un plan pour s’évader, tout en regardant Aïtia se débattre avec la serrure. Le tour qu’il se préparait à lui jouer était si drôle qu’il sourit. La jeune femme lui lança un coup d’œil étonné.

– Mais qu’est-ce qu’il y a d’amusant, enfin ? lui demanda-t-elle.

Ésis était très fier de son idée… mais d’un autre côté, Aïtia l’avait bien fait souffrir depuis qu’il l’avait retrouvée. Alors, pour l’ennuyer à son tour, il dit avec lenteur :

– Eh bien… s’il y avait un moyen de sortir d’ici…

– Tu as une solution ? s’enthousiasma-t-elle.

– Peut-être bien, répondit-il sans cesser de sourire.

– Et laquelle ? s’impatienta Aïtia.

Elle trépignait presque. Ésis se retint de rire et poursuivit :

– Eh bien, si jamais Sicksa pouvait se glisser partout… et nous ramener une ou deux clés ? Nous serions alors capables sortir tous les deux. Seulement, il y a un léger problème…

– Quel problème ?

– La fenêtre est de mon côté et Sicksa est mon ami. Alors tu vois, si jamais je décidais de garder les clés… et de sortir seul…

Le visage d’Aïtia prit une couleur rouge vif, avant de pâlir. Ésis jugea que c’était de rage, mais ne se démonta pas.

– Tu me menaces de me laisser ici ? s’insurgea-t-elle.

– Oui. Tu m’as rappelé, tout à l’heure, que tu ne me devais rien et que moi non plus. Sauf si…

– Sauf si ? répéta Aïtia, qui commençait à comprendre le sens de son chantage.

Le sourire d’Ésis se fit encore plus rayonnant.

– Sauf si tu me prends avec toi ! déclara-t-il.

La jeune femme le considéra en silence quelques instants, puis émit un ricanement et répliqua :

– Je préfère tenter ma chance moi-même, merci bien.

Elle se tourna se nouveau vers la serrure.

Après dix minutes de vaines manipulations, elle revint vers Ésis et lui dit :

– Ton oiseau, j’aimerais bien qu’il vole vite chercher ces fichues clés…

Quelques instants plus tard, deux ombres se glissaient furtivement vers l’éliplane, toujours abandonné contre l’auberge. La machine gronda et ronfla quand Aïtia la mit en route, mais s’éleva docilement au-dessus des toits. Les deux hors-la-loi passèrent par-dessus les murailles avec un vrombissement qui dut alerter tous les gardes de la ville et peut-être même de toutes celles du Fossé. Cependant, Ésis vit bien que sa complice s’en moquait, car elle éclata de rire en élevant l’éliplane vers les étoiles.

Lui-même se sentait épuisé. Il s’assit dans l’un des sièges et s’y blottit, Sicksa posé sur sa tête. Il contempla un moment la Dévoreuse qui défilait de l’autre côté des hublots, puis s’endormit profondément, en mesurant combien sa vie avait changé en vingt-quatre heures.

*

Pendant ce temps, Eidolon était bel et bien devant les portes de la ville. Lui aussi avait traversé la Dévoreuse de nuit, mais il s’en était moins bien tiré qu’Ésis. Les pièges de la Grande Forêt lui étaient inconnus et il n’avait dû sa survie qu’à une unique chose : une méfiance irrationnelle et totale envers tout ce qu’il voyait. Il avait tout de même perdu son équi. La pauvre bête leur avait sauvé la vie plus d’une fois.

Il s’approcha de la ville. Pendant un long moment, il avait hésité à y entrer. La deuxième Griffe s’y trouvait et il craignait que la même tragédie se reproduise. Mais la nuit était revenue, et le danger avec elle. Il rêvait désormais d’entrer dans la cité et de retrouver un semblant de confort, même s’il y avait peu de chance que cette ville vétuste en possède assez pour lui plaire.

La fille était avec lui et paraissait partager ce souhait. Elle n’avait pas cessé de pleurer de tout le voyage et Eidolon avait plusieurs fois été tenté de l’abandonner dans la Dévoreuse. Ses jérémiades l’épuisaient.

Deux gardes arrivèrent. Le jeune homme leur trouva immédiatement un air idiot. Ils étaient chétifs et presque comiques en comparaison des vaillants guerriers qui surveillaient la demeure d’Akel Soll. Les gardes du château, Eidolon pouvait au moins dire d’eux qu’ils faisaient vraiment peur.

Malgré le manque de prestance des deux bonshommes, Naria paraissait terrifiée. En la voyant si faible, le jeune noble décida de s’en débarrasser dès que possible. Jamais une gamine pareille ne pourrait supporter la route !

– C’est tard pour entrer, dit un garde en bâillant.

Eidolon remarqua que son compagnon restait devant la porte, bloquant ainsi le passage. Le premier marmonna dans sa barbe puis reprit d’un ton maussade :

– C’est pas une heure pour déranger les braves gens. Normalement, on devrait vous laisser dehors jusqu’à demain matin. En plus, les heures supplémentaires ne sont pas payées…

Eidolon avait une qualité : il comprenait assez vite ce que ses interlocuteurs voulaient.

– C’est vraiment injuste, dit-il au garde. Peut-être qu’une petite pièce vous rendrait le sommeil pour le reste de la nuit ?

– Certes, fit l’homme en tendant la main.

Par bonheur, Eidolon ne se déplaçait jamais sans un peu d’argent et il avait gardé sa bourse avec lui pendant sa fuite. Il prit deux pièces d’argent et les déposa dans la paume calleuse du garde. Son compasse accepta enfin de libérer le passage et Eidolon entraîna Naria dans la ville.

– Tu es riche, lui dit la jeune fille avec admiration.

Eidolon inspecta le maigre contenu de sa bourse d’un air dubitatif. Il lui restait à peine de quoi acheter un repas ou deux. S’il avait été plus riche, il aurait engagé des mercenaires pour reprendre le château à Jejen. Mais ce n’était pas avec si peu d’argent qu’il pourrait réaliser ses projets.

– Tu vas pouvoir nous payer une belle chambre d’hôtel, reprit Naria d’un ton rêveur.

Il rit.

– On pourra s’estimer heureux de trouver un hôtel ouvert à cette heure-ci, dit-il. Il va falloir chercher un peu.

Elle hocha la tête, laissa passer quelques secondes, puis murmura :

– Merci de m’avoir sauvée. Je crois que je serais morte là-bas si tu ne m’avais pas aidée. Mais je n’ai pensé qu’à moi et je ne t’ai pas demandé qui tu étais. Tu dois être un grand seigneur pour avoir autant d’argent.

Eidolon lui dit son nom et de qui il était le fils. Elle ne réagit pas à la mention d’Akel Soll, qui était pourtant un personnage connu. De toute évidence, elle n’était pas très instruite et le monde des grands lui était étranger.

– Tu es un noble ? lui demanda-t-elle.

– Oui, répondit-il sans masquer sa fierté.

Jusque-là, ils avaient marché côté à côte. Mais soudain, Naria s’arrêta et fit :

– Mais si tu es un noble, qu’est-ce que tu venais faire près de Kaez ? C’est connu, il n’y a vraiment rien là-bas.

Il ne pouvait pas lui révéler la vraie raison de sa présence aux abords du village. Son mensonge à propos de la bombe lui revint en mémoire et il décida de l’approfondir.

– Je poursuivait une criminelle, dit-il. C’est la femme qui a fait exploser Kaez. Je n’ai pas pu l’arrêter à temps.

Dans les minutes qui suivirent, il lui broda une fable passionnante, mettant en scène la femme étrangère dans de nombreuses batailles épiques où lui-même avait un grand rôle. Il la dépeignit comme une ennemie sans cœur et sans pitié, déterminée à détruire les derniers survivants de l’humanité.

– Et tu la poursuis toujours ? lui demanda Naria, qui gobait tout.

– Il faut bien.

– Tu es un héros, alors.

Cette idée plut beaucoup à Eidolon. Si cette fille continuait de le flatter ainsi, peut-être allait-il la garder avec lui un peu plus longtemps. Il songeait à cette amusante perspective quand il prit conscience de l’endroit où ils se trouvaient.

Ils avaient marché au hasard, sans faire attention à ce qui les entourait, et ils se tenaient désormais dans une rue dépourvue de lumière et bordée de taudis. Or, Akel avait très tôt appris à son fils qu’il valait mieux éviter ce genre de lieu quand on n’était pas escorté.

– On devrait… commença Eidolon.

Il n’eut pas le temps de finir. Quatre hommes apparurent soudain près d’eux et les cernèrent. Ils n’avaient pas des couteaux de paysans mais de vraies épées, ces tranche-gorges typiques des bandits du sud.

Dès les premiers instants, Eidolon sut que les choses n’allaient pas bien se passer. Bon nombre de brigands avaient l’habitude de tuer leurs proies après les avoir dépouillées. À en juger par la mine sombre de ceux-là, ils entraient dans cette catégorie. Naria dut le comprendre aussi, pour son malheur. Elle poussa un cri et se mit à courir, ce qui était justement à éviter. L’un des hommes la ceintura et la retint ainsi contre lui, tandis qu’elle essayait de se libérer et que les autres voleurs riaient.

Dix plans traversèrent l’esprit d’Eidolon, qu’il rejeta les uns après les autres car ils passaient tous par un combat acharné. Il n’avait jamais bien su se battre. Mais le brigand avait posé son tranche-gorges contre le cou de Naria et il fallait qu’il trouve quelque chose. Une idée idiote lui vint, qui n’avait aucune chance de marcher… mais c’était la seule qu’il avait.

– Attendez ! cria-t-il aux brigands.

Cela attira brièvement leur attention. Eidolon n’avait besoin de rien d’autre.

– Je vous propose un marché, dit-il d’une voix aussi ferme qu’il en était capable. Si vous nous tuez ce soir, vous ne serez pas riches. Mais si vous nous laissez vivre, je vous aiderai, je suis noble et je sais comment…

Les voleurs hurlèrent de rire. C’était un spectacle intimidant que ces hommes massifs et crasseux qui s’esclaffaient bruyamment, tapaient du pied dans le boue et se tenaient les côtes. Eidolon sentit son courage l’abandonner. Mais, aussitôt après, une vague de colère le submergea. Comment osaient-ils ? Ces vauriens n’étaient rien à côté de lui, le fils de célèbre Akel Soll, le Prince de la forteresse !

– Cessez de rire, chiens ! leur ordonna-t-il en oubliant de s’inquiéter pour Naria.

Ils n’en firent rien, au contraire. Alors, au comble de l’indignation, Eidolon projeta son poing vers eux. Son geste n’avait pas réellement de but, en réalité il n’était qu’une expression de la colère qui bouillait en lui, une gesticulation inutile. Or, il effectua ce mouvement de son bras gauche, celui qui était emprisonné par la Griffe.

Un éclair surgi de nulle part fendit la nuit, faisant sursauter tout le monde. Un voleur eut la malchance de se trouver sur le passage de l’arc électrique. Il tomba raide mort aux pieds de ses camarades, lesquels le contemplèrent avec effarement.

Eidolon, qui était d’un caractère réfléchi, ne se laissa pas épouvanter par ce prodige. Il vit la surprise de ces hommes et leur peur. Mais il ne savait pas comment utiliser de nouveau la Griffe, et l’un des voleurs tenait toujours Naria. S’il devait tenter quelque chose, c’était le moment où jamais.

– Voilà l’alliance que je voulais vous proposer, dit-il avec calme. J’ai une arme mais pas d’armée. Quant à vous, vous êtes nombreux mais vous n’avez ni force ni chef pour vous guider vers les richesses. Mettez-vous vous mes ordres et vous aurez tout l’or du pays avant deux semaines.

Il leva de nouveau le poing.

– Il va sans dire, ajouta-t-il, que je tuerai immédiatement ceux qui refuseront. À vous de choisir.

L’un des hommes, qui de tous était le mieux vêtu, siffla d’un air appréciateur.

– Chapeau, mon commandant, dit-il. Je me présente, Gren-le-bretteur. Je suis le chef de la bande que vous voulez mettre sous vos ordres. Vos arguments sont très convaincants, mais avant tout j’aimerais connaître votre nom.

La façon de parler du voleur laissa penser à Eidolon qu’il s’agissait peut-être un ancien garde assez instruit qui était passé de l’autre côté de la loi. Il serait sûrement prompt à se comporter raisonnablement.

– Je suis le fils d’Akel Soll, répondit le jeune homme, et je m’appelle Eidolon.

– Akel Soll le renégat ?

– Lui-même. Il est mort la nuit dernière et je compte bien prendre sa place dans les affaires.

Grenn parut réfléchir quelques instants, puis déclara :

– Les gars qui se sont mis au service d’Akel y ont tous gagné quelque chose. Nous autres, nous en crevions de jalousie. Gageons que le fils sera aussi doué que son père : commandant, nous sommes à vos ordres !

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