Chapitre 04

couverture-chaosÉsis fut réveillé par le chaleur du soleil. Il s’étonna d’abord des bruits inhabituels qu’il entendait, puis prit conscience que son visage et ses mains le brûlaient. La douleur acheva de lui rendre ses esprits et il se redressa d’un bond, pour découvrir qu’il était allongé dans la boue acide de la Dévoreuse.

Il se frotta vivement avec ses manches et la brûlure s’apaisa. Il regarda autour de lui, surpris de se trouver à l’extérieur de Kaez, à la lisière de la forêt. Puis il se souvint de ce qui s’était passé la veille et se retourna d’un bloc.

Le village était entièrement dévasté. Il ne restait que des bâtiments effondrés et des cendres. Le feu était presque éteint mais de lourds nuages de fumée s’élevaient encore des décombres. Quand Ésis en sentit l’odeur, il faillit être malade.

Laborieusement, il reconstitua les événements qui avaient suivi l’explosion. Tout était flou dans sa mémoire. Il se rappelait que Sicksa l’avait aidé à sortir de la cave et l’avait guidé à travers les flammes, mais pas qu’il s’était couché près de la muraille. Désormais, il était seul : son ami avait disparu.

Il voulut d’abord entrer dans les ruines pour chercher Naria et sa mère. Il courut jusqu’aux premières maisons et les appela, mais les débris le firent trébucher et égratignèrent ses jambes. Il se rendit compte qu’ils lui bloquaient complètement la route. Par ailleurs, il ne reconnaissait plus rien. Sa maison aurait pu être devant lui, il ne l’aurait pas vue.

Une vague de colère le submergea. Tout cela, c’était la faute de ces deux étrangers ! Où étaient-ils désormais ? Ésis eut beau chercher, il ne les aperçut nulle part. Dans sa rage, il ramassa des pierres et les lança. Elles rebondirent sur un mur, qui s’effondra sous l’impact. Voilà qu’il avait détruit quelque chose de plus et cela ne lui avait rien apporté.

Désespéré, il se laissa tomber à terre et pleura. C’était injuste. Pourquoi tout avait-il si mal tourné ? La veille à peine, Kaez vibrait encore de vie et de joie. Mais tout le monde était mort, maintenant ! Naria, sa mère, le vieux Joro… et Camille aussi. Ésis était seul, livré à lui-même entre un village détruit et la Dévoreuse. Qu’allait-il faire, désormais ?

Il resta là pendant un long moment, regrettant amèrement chaque instant passé à Kaez. Puis, à force de demeurer immobile, il se mit à réfléchir et une idée lui vint.

Ses amis de le Grande Forêt. S’il arrivait à les rejoindre, ils prendraient soin de lui. Ils pourraient lui offrir des fruits et éloigner les plantes dangereuses. Ésis était certain qu’ils l’aideraient. Lui-même aurait fait pareil, si la situation avait été inversée.

Il se leva et se précipita vers la clairière. Dès qu’il fut sous les arbres, il retrouva ses repères sans mal. La force familière de la Grande Forêt l’envahit et il oublia ses contusions pour courir plus vite.

Même ainsi, il lui semblait aller trop lentement. Il songeait sans cesse au moment où il verrait ses amis. Quand il leur raconterait ce qui c’était passé, ils auraient du mal à le croire et ils riraient peut-être, mais après ils le consoleraient. Comme le jour où il était entré dans la forêt pour chercher son père, à sept ans.

– Ohé, je suis là ! lança-t-il en se jetant à l’intérieur de la clairière.

Il attendit, plein d’espoir. Il croyait voir apparaître les léchonkis à tout instant, dans les herbes qui remuaient, dans les mares qui se ridaient, dans les branches qui ployaient. Mais aucun ne vint.

Une feuille rousse tomba sur le visage d’Ésis. Il comprit soudain.

L’automne. Les léchonkis partaient toujours quand l’automne était installé. Le jour que le garçon appréhendait depuis des semaines était arrivé.

Ses amis avaient quitté la Grande Forêt.

Pour Ésis, ce fut un coup mortel. Il se jeta dans l’herbe avec l’intention de ne plus jamais bouger. Le visage pressé contre le sol, il laissa libre cours à son chagrin.

Longtemps, très longtemps après, Ésis retourna au village. Il savait qu’il ne fallait pas s’éterniser dans la Grande Forêt quand on était seul. Il espérait trouver une protection relative auprès des ruines, mais c’est autre chose qu’il y rencontra.

Sicksa était assis sur un haut bloc de béton et contemplait le ciel d’un air triste. Il avait repris son apparence d’enfant.

Immensément soulagé de le revoir, le garçon s’approcha et l’appela. L’être ne descendit pas et le regarda d’en haut, avec toujours la même tristesse dans les yeux.

– Que fais-tu là ? lui demanda Ésis.

Sicksa ne répondit que par un soupir désolé et détourna la tête.

– C’est bien toi qui m’a parlé, hier soir ? insista le garçon. Tu sais parler ma langue. Alors dis-moi pourquoi tu es là… et ce qui te rend triste, aussi.

– Ils sont tous partis… gémit alors une voix pitoyable.

Malgré lui, Ésis ressentit un choc en l’entendant s’exprimer. La veille, il n’y avait pas réellement prêté attention, trop préoccupé par ce qui se passait.

– Qui ? demanda-t-il cependant. Les léchonkis ?

Il se sentait réconforté qu’un autre être, même inhumain, éprouve le même chagrin que lui. Sicksa se cacha les yeux et murmura :

– Tous partis… je voulais aller avec eux…

Devant sa peine, Ésis hésita à poursuivre la conversation, puis se décida :

– Pourquoi m’as-tu aidé hier ?

– Lumière du Cœur, répondit seulement Sicksa. La lumière et le Cœur ne doivent pas mourir.

Le garçon cru qu’il serait obligé de se contenter de ces paroles mystérieuses, mais son compagnon poursuivit :

– Les Griffes voulaient te tuer. Elles blessent. Elles prennent des porteurs et jouent avec comme des marionnettes. Le mâle-porteur est allé se cacher. L’autre est partie dans la Forêt-Mère.

D’abord Ésis ne comprit pas, puis la signification de cette information atteignait son esprit fatigué. L’autre ! Aïtia ! Elle serait donc en vie ?

– Qu’est-ce que tu viens de dire ? s’exclama-t-il. La femme d’hier soir n’est pas morte dans l’explosion ?

– La Griffe ne tue jamais le porteur. Elle en a besoin. La porteuse est partie vers le Fossé.

Le Fossé ! C’était ainsi que les léchonkis nommaient l’immense précipice qui s’était creusé au nord, lors des Ravages. Ésis connaissait la route, il y était même retourné l’été précédent.

Déconcerté par cette nouvelle, il avança en bordure des décombres en réfléchissant. Aïtia, la cause de la destruction de son village, était vivante. L’explosion ne l’avait pas tuée. Elle avait fui, laissant lâchement derrière elle le résultat de ses erreurs.

Mais plus que les fautes de cette femme, c’était son mystère qui captivait Ésis. Il lui semblait que les événements de la veille n’étaient qu’un élément d’un ensemble plus vaste. Par exemple, comment se faisait-il que cet adolescent aux yeux noirs détienne un accessoire exactement semblable à celui qu’Aïtia portait à son poignet ? Comment Sicksa avait-il su qu’un danger se tramait ? De telles étrangetés avaient-elles un lien avec les catastrophes naturelles qui se produisaient çà et là, depuis quelques temps ?

Ésis voulait savoir pourquoi son village avait été détruit. Or, pour cela, il n’y avait qu’un seul moyen : retrouver Aïtia et lui poser la question.

L’importance du choix qu’il s’apprêtait à faire le frappa. Sa détermination vacilla. Il lui faudrait quitter Kaez, renoncer à attendre que quelqu’un vienne d’un autre village, affronter la Dévoreuse jusqu’au Fossé. Or, au-delà de la clairière, c’était l’inconnu, le vaste monde, l’aventure. Ésis n’était pas certain d’être prêt à affronter tout cela alors qu’il venait de perdre sa famille.

Cependant, que faire ? Peut-être que personne ne viendrait jamais. S’il restait à Kaez, il finirait par mourir.

Il devait choisir.

Mais, au fond, la décision était toute prise. C’était Aïtia ou une longue attente sur les ruines de Kaez, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et Ésis était trop curieux pour résister à une énigme.

Déterminé, il revint auprès de Sicksa. Celui-ci n’avait toujours pas bougé de son bloc de béton.

– Je pars chercher la porteuse, lui dit le garçon. Tu veux m’accompagner ?

L’être fit une cabriole pour descendre puis considéra Ésis d’un regard indéchiffrable.

– Pour la vengeance ? demanda-t-il.

Ésis sentit qu’il désapprouvait et secoua la tête.

– Non, répondit-il, pour comprendre ce qui s’est passé.

Ces paroles étaient des plus sincères. Sicksa le devina probablement, car il se transforma en oiseau et se percha sur l’épaule d’Ésis. Avec lui, le garçon trouva le courage qui lui manquait et se dirigea vers les arbres.

Mais, alors qu’il s’éloignait de Kaez, quelqu’un d’autre s’enhardissait à s’en approcher.

Eidolon s’était caché longtemps, craignant que d’éventuels survivants s’en prennent à lui. Son aventure ne l’avait pas laissé indemne : il était couvert de brûlures et se sentait dans un état de faiblesse inhabituel, comme si l’explosion était née de sa propre énergie. Quand il avait eu la certitude que personne n’avait échappé à la catastrophe, il était sorti de la Dévoreuse.

Il eut un choc en découvrant l’ampleur des dégâts. Tout avait brûlé. Les rares édifices qui avaient échappé aux flammes avaient été renversés par le souffle, éclatant en morceaux. Cependant, même cette couche de débris ne pouvait dissimuler entièrement les ossements noirs qui gisaient çà et là.

Eidolon toussa à cause de l’odeur acre, essuya ses yeux piqués par la fumée. Il ne se souvenait pas très bien de ce qui s’était passé. Il avait aperçu cette femme, avec une Griffe comme lui… puis un déluge de feu et d’éclairs. Il ne se rappelait même pas avoir marché jusqu’à elle. Mais les gens, autour…

Ils sont morts par ma faute, songea-t-il. Non, c’est la Griffe, cette saleté, qui m’a poussé à… Comme pour le punir de cette accusation, la douleur traversa son bras et le jeta à terre. Agenouillé, le visage dans la poussière, il ferma les yeux pour ne plus voir les décombres, ni cette armée d’ossements dressés comme un reproche.

Une pierre roula dans les décombres et Eidolon, surpris, vit apparaître une petite main rose. Une plainte lui parvint. Un survivant ! pensa-t-il.

Il ne sut jamais vraiment ce qui le poussa à s’approcher. Il se dit, plus tard, qu’il avait peut-être moins mauvais fond qu’il le croyait. Quoi qu’il en soit, il dégagea rapidement les débris et découvrit une jeune fille recroquevillée dans une niche de pierre. La solidité de son abri l’avait probablement sauvée de l’onde de choc.

Elle était couverte de contusions et désorientée, mais à peu près consciente. Eidolon s’avisa soudain qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait faire.

– Que… qu’est-ce qui s’est passé ? hoqueta la jeune fille. J’étais chez mon amie Sintie et il y a eu…

Elle avait un air tellement perdu qu’Eidolon n’eut pas la force de lui dire la vérité.

– Une bombe, répondit-il tout en sachant qu’on n’en fabriquait plus depuis les Ravages.

Mais la fille le crut et fondit en larmes. Cette réaction agaça Eidolon plus qu’elle ne l’apitoya. Sa culpabilité avait des limites.

– Quel est ton nom ? lui demanda-t-il.

À son grand soulagement, elle cessa de pleurer.

– Naria, répondit la sœur d’Ésis. Merci de m’avoir aidée.

La gratitude débordante qu’exprimait son regard dégoûta Eidolon. Désormais, il n’avait plus qu’une envie : mettre fin à cette conversation ennuyeuse et repartir, avant que son bras ne se rompe. La douleur n’avait fait qu’augmenter pendant qu’il parlait. En toute autres circonstances, il aurait dit quelque chose de très méchant pour mettre fin à la discussion et aurait laissé la fille.

Cependant…

Il hésita. Elle pleurait. Parce qu’il avait tué sa famille et détruit son village.

– Tu as un endroit où aller ? lui demanda-t-il.

Entre deux sanglots, elle lui répondit que non.

Une idée lui traversa l’esprit. Non, il n’en était pas question. Il était seul, peut-être pourchassé par une bande de tueurs, et surtout il devait se débarrasser de la Griffe. Il n’avait vraiment pas besoin de traverser la Dévoreuse avec une fille éplorée.

– Tu veux venir avec moi ? s’entendit-il demander.

Elle hocha la tête et sanglota une série de remerciements.

– Où ça ? s’enquit-elle soudain.

Eidolon réfléchit avant de répondre. Il n’avait pas vu où était partie la femme, mais la Griffe l’incitait à partir vers le nord.

– Il y a des villes par là ? fit-il en indiquant cette direction.

– Oui, il y a…

– Alors c’est là qu’on va.

En même temps, il avait la conviction de commettre une grave erreur.

Ce n’était pas tout à fait faux.

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