Chapitre 27

Camille et Ésis voulurent se jeter sur la fille pour la faire taire. Elle les repoussa sans effort et, du même mouvement, s’empara de la clé. Les deux amis n’eurent guère le loisir de la lui reprendre, car aussitôt les gardes apparurent. C’étaient les mêmes que la dernière fois.

La fille leur tendit la clé.

– Ils avaient ça, leur dit-elle. Vous voyez, je vous sers bien. Comme promis, n’est-ce pas ? J’ai attendu dans cette cage stupide alors que je pourrais être aussi libre que l’air et j’ai écouté jusqu’à ce que j’entende quelque chose d’important. Et je vous avertis.

– C’est bien, répondit l’un des hommes d’un ton bref, avant de s’adresser à son compagnon. Fais sortir la gamine, et le gosse aussi. Lui, je l’ai vu parler à l’autre gars, il doit être dans le coup. Je vais lui poser une ou deux questions.

L’autre garde obéit et traîna Ésis et Camille à l’extérieur. La fille, elle, sortit sans qu’ils aient à s’occuper d’elle. Une fois à l’air libre, elle toussota et dit, en tendant la main :

– Comme promis…

Le premier Revendeur grogna, puis lui donna un lourd paquet. Elle le serra contre elle et déguerpit sans demander son reste. Ésis, qui bouillait de colère, fut forcé de suivre les gardes.

– Qu’est-ce que c’était ? les interrogea-t-il en grinçant des dents.

– Du pain et des masques filtrants, ricana celui qui devait être le chef. Les gamins perdus sont prêts à tout pour ce genre de choses. Des enfants de hors la loi, des parias, qui vivent aux abords des villes, mais dehors. Survivraient pas longtemps, sans nos caravanes.

Ésis se retourna, en proie à des sentiments contradictoires, mais la fille avait disparu. Il ressentait de la pitié pour cette pauvre âme sans toit, qui vivait au milieu des poisons de la Dévoreuse, à la merci des fauves et des maladies. Et en même temps, il savait qu’il venait de rencontrer un être comme il n’en avait jamais vu, un autre, un presque-double, quelqu’un qui, de la même façon que lui, était à la frontière entre le monde humain et le monde sauvage.

Mais cela ne suffisait pas. La colère d’avoir été trahi grondait toujours en lui, inflexible. Il ne pouvait pas, raisonnablement, pardonner à une fille qui venait de faire échouer tous leurs plans d’évasion en échange d’un morceau de pain et d’un masque.

Les Revendeurs guidaient Ésis et Camille le long de la lisière, sans passer à portée des racines. Le camp n’était plus très loin. Le garçon, qui en scrutait les lueurs avec appréhension, sentit soudain un chatouillis près de son oreille.

– C’est moi, souffla une voix bien connue.

Sicksa, qui avait eu la bonne idée de reprendre son apparence de lézard, s’était caché derrière sa nuque. Ésis s’en réjouit, mais n’en sursauta pas moins. Le chef lui lança un regard soupçonneux, mais ne remarqua rien. Seule Camille parut noter la réaction de son ami, toutefois elle eut la bonne idée de rester silencieuse.

– Le plus grand ne m’entend pas, chuchota l’esprit des bois. Mais son compagnon est un Oreilleux, alors je dois parler bas. Écoute, sans répondre. Dans dix pas, jette-toi sur la droite. Nous serons libres.

Ésis aurait bien voulu lui demander ce qu’il y aurait, à droite, et surtout ce qui adviendrait de Camille, mais il craignait que les gardes ne comprennent ce qui se passait. Cependant, Sicksa parut remarquer son hésitation et murmura :

– Fais-moi confiance. On reviendra chercher ton amie après. Tu ne lui serviras à rien une fois enfermé.

Trois pas. Mais… songea Ésis, qui répugnait à laisser son amie seule avec ces brutes.

– Tu me fais confiance, dis ? souffla de nouveau Sicksa.

Six pas. Des lianes remuaient avec lenteur, car la lune était encore à moitié masquée. Revenir plus tard…

Huit pas. Les gardes marchaient vite. Le chef semblait pressé de commencer l’interrogatoire.

C’était sa seule chance.

– Bon sang, si je te fais confiance ! s’exclama-t-il, en se jeta sur la droite.

Les branches basses lui fouettèrent le visage et les bras. Il dégringola le long d’une pente, au milieu des feuillages. Au-dessus de lui, les gardes crièrent. Puis, tout d’un coup, il cessa de glisser pour tomber, à la verticale. Après plusieurs secondes de chute, il comprit que le précipice était trop profond pour qu’il survive à l’atterrissage.

Puis il sentit un choc mou, très différent de celui auquel il s’attendait, et rebondit de quelques centimètres. Malgré l’obscurité presque totale, il vit en accentuant sa vue d’épais nuages jaunâtres s’élever autour de lui. Des spores ! songea-t-il en bloquant sa respiration, bien qu’à moitié assommé par sa chute. Il parvint à rouler à l’écart et atteignit un sol ferme, mais les nuages l’aveuglaient. Une main saisit la sienne et le mena plus loin, derrière un monticule rocheux.

Le garçon réussit enfin à distinguer Sicksa, qui souriait et lui faisait signe de se taire. Au-dessus du précipice, les silhouettes des gardes apparurent et émirent des jurons, car les spores remontaient droit vers eux, les empêchant également de voir. Totalement silencieux, Ésis affina sa vue à l’extrême, ce qui lui permit de discerner ce quoi il était tombé : une fleur extraordinairement large, aux pétales épais et dont le cœur était aussi grand que sa tête. Une rafflésie. De toutes les plantes mutantes, c’était celle dont les spores étaient les moins dangereux.

– Un plan grandiose, chuchota-t-il à Sicksa.

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